Une brève introduction....

Les Tikar peuplent la partie occidentale du Cameroun central qui se situe au sein d'un important appendice de forêt dense secondaire de moyenne altitude, longeant le Mbam. Au sein de cet écotone, la "plaine tikar" (qui tire son nom de ses actuels occupants) constitue une dépression qui s'adosse respectivement à l'ouest et au nord au massif du Mbam (et de ses affluents Mapé et Kim) et aux premiers contreforts du plateau de l'Adamaoua. Elle s'étend à l'est et au sud sur une longue zone de drainage des principaux fleuves du centre du pays (Djerem, Sanaga, Bénoué).Au point de vue ethnique, les limites actuelles du pays Tikar coïncident avec celles des Bamun à l'ouest (Foumban), des Mambila au nord-ouest, des Foulbé au sud, des Babouté au sud-est (Yoko) et de petits groupes individuels (Djenti, etc.) disséminés sur ses frontières.

La Tikarie déborde au nord du pays bamun sur le Cameroun occidental (voir une carte de localisation ; pdf). Les données générales actuelles concernant l'implantation des populations dans cette partie de l'ouest camerounais autorisent à penser que le peuplement est ancien. La population tikar se répartit actuellement dans quatre départements administratifs où se répartissent environ 75000 habitants (pas tous Tikar) concentrés dans près de 200 villages à vocation essentiellement rurale. Indépendamment du découpage administratif, la population se soumet au système de chefferies traditionnelles, insérées au sein de plus larges royaumes historiques. La langue parlée par les Tikar est le tumu, à ne pas confondre avec celle de leurs voisins camerounais ntumu. Traditionnellement "animistes", les Tikar peuvent être simultanément catholiques, protestants ou musulmans.

Le peuple tikar est une population nouvelle, métissée car traditionnellement conquérante. Depuis la fin du siècle dernier, les Tikar ont fait l'objet de controverses en tant qu'ethnie distincte, bien que la continuité de leur implantation soit attestée sur le sol camerounais depuis le XIXe siècle au moins. Les recherches récentes ont permis d'établir que le terme "tikar" est dérivé d'un sobriquet de renvoi initialement dévolu à des princes chassés de leur territoire d'origine mbum. Il s'est alors opéré un renversement sémantique : la dénomination politique, jadis péjorative, caractérise aujourd'hui précisément l'ethnie en question qui la revendique absolument. Les Tikar actuels sont des renégats assumant leur statut. Ils sont issus d'un long processus de métissages ethniques avec des populations diverses, rencontrées au cours de migrations successives. Ils ont ainsi fusionné progressivement avec les populations autochtones tandis qu'ils s'installaient pacifiquement sur leurs territoires. L'idée maîtresse est que cette population originaire de savane (venue de territoire mbum, classiquement patrilinéaire) s'est peu à peu implantée et accoutumée à un écotone forestier (tumu, aux coutumes matrilinéaires). A ce titre, ils se reconnaissent toujours aujourd'hui comme les descendants métissés de ces deux communautés distinctes à bien des égards.

Leur organisation politique, bien évidemment indissociable de leur système de parenté, constitue une toile dense et forme un "gouvernement" qui n'a rien à envier à celui de nos contrées en termes de complexité. Les "notables" et autres ministres se regroupent en fonction de catégories prédéterminées, selon des schèmes qui ne sont jamais laissés au hasard et répondent à une logique de reproduction politique et sociale précise.

Cette population n'a de ce fait pas de cosmologie propre (il n'y a pas de mythe fondateur, sinon politique), la "religion" tikar étant logiquement constituée de syncrétismes divers. L'univers occulte est complexe et omniprésent. L'appropriation historique de l'espace territorial est néanmoins rendue possible par un autre biais : on nourrit l'univers symbolique en le revivifiant annuellement. Ainsi, les Tikar "donnent à boire" au sol (en versant de la bière de maïs sur les tombes), manière de régénérer la vie - et donc l'espace que l'on colonise pour la perpétuer - qui a pris forme sur cette aire territoriale lors de l'implantation originelle. Rien n'est dès lors insignifiant ni laissé au hasard sur le sol d'un village tikar ; sol qui constitue un élément aussi vivant et mobile que les hommes qui le peuplent.

Ancêtres historiques de Bamun qui les reconnaissent comme tels, les Tikar revendiquent également la paternité de l'emblème symbolique du "serpent à deux têtes", signe de royauté incontestable. Si ce reptile mythique évolue dans les cieux, les vipères, pythons et autres naja sont pour leur part visibles en brousse.

©Mathilde Annaud, 2002.