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Introduction
Pendant
longtemps au Sénégal, en raison de la politique coloniale de
monoculture de l'arachide, les migrations ont été liées à
cette culture de rente. Les déplacements de main-d’œuvre
étaient en grande partie internes et se faisaient dans un
contexte de colonisation agricole. Suite aux déboires de
l'économie arachidière et pour répondre aux besoins en main-d’œuvre
des économies européennes, les flux migratoires se sont en
partie réorganisés en direction de l'Europe.
Au
niveau sous régional et surtout avant les indépendances des
pays de l'Afrique occidentale, de grands mouvements de
migrations saisonnières se faisaient de la Guinée portugaise
(actuelle Guinée Bissau) et du Sud du Sénégal vers le bassin
arachidier sénégalais. Ces populations migrantes provenaient
aussi de la Haute-Volta (actuel Burkina Faso) et se faisaient
généralement appeler nawetaan (du wolof nawet,
saison des pluies, hivernage; nawetaan, ouvrier
saisonnier de l'hivernage) (David 1980).
L'autre
grand axe de migration économique sous-régionale sous-tendu
par les besoins de l'économie de plantation était constitué
par l'axe nord-sud: de la Haute-Volta vers la Côte d'Ivoire et
le Ghana.
Cependant,
il est loisible de noter qu'au plan interne sénégalais, la
migration actuelle est caractérisée par une tendance à la
sédentarisation qui a donné naissance à une population
suburbaine peuplant des bidonvilles souvent sujettes au
déguerpissement (Vernière 1977). Ces migrants d'origine
paysanne sont issus de sociétés fortement hiérarchisées,
souvent islamisées et marquées par le patriarcat. Ce fait est
particulièrement remarquable chez les Haal Pulaaren, les
Soninké et les Wolof où la première vague de migrants est
essentiellement constituée d'hommes (Diop 1965, 1980). Quant
aux Sereer et Joola, le fait migratoire marquant concerne les
femmes, en quête de travail comme femmes de maison.
La
vie sociale est rythmée par différents événements qui sont
autant d'occasions de resocialisation, de recomposition :
la période de semailles, les récoltes, les baptêmes, les
funérailles, les cérémonies d'initiation et de pèlerinage.
Mais progressivement, ces sociétés connaissent une mutation
profonde du fait de l'intégration dans l'économie de marché.
La motivation de la migration est en général fortement d'ordre
économique.
Ces
exode vers les grandes villes du pays et de l'extérieur a
conduit, dans certaines régions, à une
« féminisation » de la cellule familiale. Il est
frappant de noter que certains villages de la région du fleuve
Sénégal ne sont plus habités que par des femmes et des
enfants au point qu'il y a eu des cas de décès et point
d'hommes pour enterrer les morts. Cette situation a entraîné
dans certains cas une déstructuration de la famille. Devant
cette érosion sociale progressive, la communauté a développé
des mécanismes de défense. Parmi ces mesures
figure le wootal. Le wootal (appel en wolof) se
pratique sous un registre « magico-fétichiste » et
consiste à « faire venir » (litt. attirer Fal et
al. 1990 : 247) le membre resté trop longtemps éloigné de sa
communauté. En ce sens, il s'oppose au naawtal qui est
une mesure d'exclusion qui conduit le sujet à l'errance (il se
déplace comme au gré des caprices d'un oiseau), hors du cadre
géographique de la communauté. [2]
Pourquoi le
wootal ?
Il
ressort de nos entretiens auprès de la population que le wootal
apparaît comme un procédé de resocialisation. C'est une
pratique qui se retrouve dans la plupart des ethnies du
Sénégal : Wolof, Sereer, Haal Pulaaren, Joola.
Voyager
en Afrique, suppose une autorisation, un aval du groupe, qui
consiste en des préparatifs qui prémunissent des dangers de
l'ailleurs. Ces préparatifs peuvent être d'ordre divinatoire
pour fixer la date, le jour, l'heure les plus propices et
surtout les moyens de transport les plus adéquats. Ils peuvent
constituer en des rites de protection : bains, gargarismes,
ablutions mais aussi et surtout une demande d'autorisation
auprès du boroom dëkk, maître de l'espace de vie, qui
peut accepter ou refuser le départ. Ainsi,
selon la tradition, toutes ces démarches de préparatifs sont
conduites par le groupe social à travers les personnes qui, de
par leurs positions sociales et rôles, sont plus impliquées
dans le départ : mère, sœur, épouse et père. C'est là
toute la signification d'un propos courant relatif au départ. Bul
ragal dara, sa ligeeyu ndey ak sa barke baay no lay wallu
(n'aie crainte, le travail de ta mère [3] et
la baraka de ton père voleront à ton secours).
Au
moment du départ, l'importance des conditions qui y prévalent,
est indéniable. C'est connu, partir c'est rompre un peu avec le
familier, la famille et la communauté ; c'est aussi et surtout,
manifester son désir de tendre vers sa propre autonomie. Ceci
peut constituer la base conflictuelle des conditions de départ,
en fonction de la relation du sujet avec sa communauté. Un
départ se prépare, tant par rapport aux statuts, rôles et
motivations du sujet, que par rapport aux membres de la famille
représentatifs de l'instance décisionnelle. C'est le père,
dans sa relation d'autorité mais surtout la mère ou l'épouse
dans leur relation d'affection. L'approbation de cette instance
décisionnelle, au niveau social, constitue souvent le socle
sécurisant d'une absence peu « risquée ». En
somme, l'autorisation au départ et la résolution de tout
conflit résiduel majeur avec l'une des personnes sus-nommées,
sont idéalement recherchées pour augurer d'un séjour
fructueux à l'étranger.
La
migration peut être pour l'individu, au plan socio-économique,
le processus qui permettra d'atteindre une certaine aisance
financière et matérielle. Cela peut être le contraire aussi.
Seulement, le gage psychologique d'une négociation réussie
entre l'ici et l'ailleurs se trouve défini dans la conformité
à un ensemble de lois, de valeurs constituant le tréfonds
culturels. Généralement les migrants dont il est question sont
partis depuis de longues années. Leurs liens avec la famille
sont faibles, parfois on ne sait rien de ce qu'ils font ou de
l'endroit exact où ils se trouvent. Eviter la rupture
définitive de ce lien semble être une des raisons du Wootal.
Le nouvel espace géographique et social devient une enveloppe,
un cadre dans lequel l'adaptation est certes un problème à
résoudre, mais où l'autonomie par rapport aux valeurs
originelles est perçue comme une menace, un danger par la
communauté d'origine du migrant. La resocialisation permet
ainsi le retour périodique du migrant, le maintien du lien
social et en même temps sa fortification. Mais en définitive,
en amont et en aval de ce processus, se retrouve une notion de
conflit.
Qui pratique le
wootal ?
 Ce
sont habituellement les personnes nommées ci-dessus qui se
trouvent être à l'origine du wootal. Et le fondement de
cette pratique doit être recherché au niveau de la relation
qui lie le sujet émigré à ces dernières. Au-delà de
l'interdépendance affective, il y a surtout le rôle de
pourvoyeur économique et le statut de dépositaire du
patrimoine socioprofessionnel. Les hommes qui émigrent portent
la lourde responsabilité d'assurer la continuité de la lignée
et aussi de garder le savoir familial, en fonction de leur
statut. Tel père a dit à son fils : « dès que tu verras
un cheval blanc en rêve, reviens vite à la maison, ma fin est
proche. ». Si l'émigré est généralement un homme,
la personne qui fait le wootal est habituellement une
femme et selon nos entretiens, la mère. La mère est la
gardienne des traditions et la relation fusionnelle qu'elle
entretient à sa progéniture accentue la dépendance psychique
de cette dernière. Quant à l'épouse les raisons de son
recours au wootal sont certes d'ordre affectif, mais
également d'ordre social (n'est-elle pas tenue d'assurer une
progéniture nombreuse au lignage ?), et enfin économique.
Cependant,
il est tout aussi admis, surtout dans la culture sereer, que le wootal
est généralement et surtout le fait des pangool qui
sont les esprits des ancêtres dans cette communauté. Souvent, avant que les humains (une mère, une
épouse) se manifestent par la pratique du wootal, les pangool,
courroucés par l'évolution du comportement de l'émigré, font
parvenir à ce dernier des signes d'avertissement traduisant une
menace aiguë. Le non respect des valeurs fondamentales qui
doivent être celles de l'honnête homme [4]
est à l'origine de cette menace. Si elle n'est pas suivie des
effets souhaités par la collectivité, elle provoque chez
l'émigré une sensation de malaises physiques ou psychiques que
ne justifie pas par ailleurs la situation objective du sujet
émigré. La répétition de certains rêves menaçants et le
sentiment trouble d'un mal être amènent l'émigré à se
questionner sur sa condition et à la décrypter par rapport à
l'intervention des pangool.
Comment se fait
le wootal
D'après
nos entretiens au sein des communautés Haal Pulaaren, Wolof et
Sereer, le wootal est encore d'un certain usage de nos
jours. Nodital chez les Haal Pulaaren et wootal
chez les Wolof, cette pratique magique est mise en exécution
sous des formes presque identiques au niveau symbolique. Quelle
que soit l'ethnie considérée, c'est l'affaire du
tradipraticien. Il est toujours question d'un objet suspendu
au-dessus du seuil de la porte (plume d'oiseau), enterré
(placenta) ou jeté à la mer. Nous ferons une mention
particulière des propos recueillis en pays sereer aux
traditions encore vivaces, relatifs à la symbolique ternaire:
vie - naissance - mort. Notre informateur a livré les
précisions suivantes : le tradipraticien utilise un placenta
humain dans lequel il introduit une épine dont la
particularité est d'être difficile à arracher. Ensuite le
placenta est suspendu ou jeté à la mer, quand les intentions
du commanditaire du wootal sont mauvaises, et enterré,
quand elles sont bonnes. Une fois la procédure exécutée,
l'appelé doit se présenter dans un délai de trois jours (en
général). La signification du chiffre 3 avancé comme délai
renvoie à une symbolique sexuelle qu'on peut ramener à la
signification ternaire que nous venons d'évoquer. Selon nos
informations, quelles que soient les intentions de l'auteur,
l'individu objet du wootal se trouve dans une tension
psychique telle que sa résorption est conditionnée par le seul
retour dans l'échéance fixée. Cependant, il y a des
possibilités d'opposition. L'opposition mène chez le sujet à
« tête légère » à la folie ou au suicide ; par
contre le sujet à la « tête forte » peut relever
le défi et s'en sortir sans effet.
Illustration
clinique
Dans
la représentation du wootal et les différents tableaux
pathologiques présentés par le sujet « appelé »,
on ne peut parler d'affection mentale typique. Précisons encore
une fois que c'est quand le risque est présent, par suite de
refus, de défi ou de non respect de l'échéance fixée que se
manifeste la pathologie. L'angoisse liée à l'adaptation,
peut-elle, seule, rendre compte du fait qu'un sujet, apparemment
bien adapté à son milieu d'accueil, abandonne tous ses biens
et son patrimoine, pour retourner subitement dans la famille
originelle ? Permet-elle de comprendre que tel autre se
présente, à la surprise générale de sa communauté, avec des
troubles de santé mentale manifestes ? C'est dans ce cadre que
nous relatons le cas M.D.
M:D.
est un jeune homme de 29 ans, célibataire, revenu au Sénégal
en 1983 comme rapatrié sanitaire, après un séjour de 7 ans en
France. Il y était allé pour chercher du travail. Ses amis qui
vivaient à Paris venaient assez régulièrement en vacances à
Dakar, suscitant l'envie et la jalousie autour d'eux. M.D.
n'avait pas de qualification professionnelle et n'aura obtenu,
pendant tout son séjour, que de petits emplois dans des
restaurants. Il n'envoyait jamais d'argent à ses parents et
n'aura pas passé une seule fois ses vacances à Dakar. Son
père, ancien footballeur, est un petit fonctionnaire qui aime
donner l'image du citadin, alors que sa mère, sans profession,
semble plus proche de ses traditions sereer. Précisons qu'en
plus, M.D. est l'aîné de la fratrie germaine, ce qui a pour
effet d'accroître ses responsabilités. D'une façon
apparemment inexpliquée, il a fait une tentative de suicide, en
voulant se jeter sous le métro ; bilan: les jambes amputées à
hauteur des genoux. Rapatrié, il est reçu dans le service de
psychiatrie à l'hôpital de Fann. M.D. s'était réfugié dans
un mutisme important, apparemment indifférent à tout mais
cédant par moments à des crises de larmes. Il mangeait très
peu. Il ne répondait pas aux salutations et regardait fixement
le parquet. La mimique était figée et les rares réponses aux
questions étaient à contenu négatif et trahissaient une
bradypsychie. En somme un état dépressif majeur et pour
lequel, la mère devait révéler plus tard avoir eu recours au wootal.
L'importance
du risque à assumer le wootal s'apprécie à la
constance des troubles de santé mentale qui caractérisent ce
retour obligatoire. Tous les cas connus ou relatés de wootal
font état de décompensations mentales, à forte connotation
dépressive.
Essai de
compréhension
Le wootal
se déroule dans un contexte culturel où l'espace et le temps
est, pourrait-on dire, structuré comme un
« langage ». Il y a l'espace et le temps des hommes
mais aussi celui client mais ne se confondent point. L'espace
d'autrui est vécu sur un mode anxiogène. Dès le bas âge,
tout enfant africain sait qu'il y a des limites, que l'espace
est territorialisé ; qu'on ne peut violer l'espace d'autrui,
sans risque d'être agressé par les « maîtres des
lieux » au point d'en perdre la tête. Ceci fait que
l'ailleurs est vécu comme menaçant. La rupture avec le groupe
social est toujours source de crise. Elle met en péril
l'organisation des identifications et des idéaux, l'usage des
mécanismes de défense qui ont comme support le groupe, et
enfin la continuité de soi.
Cette
fragilité du candidat à l'émigration, le groupe la perçoit,
en refusant parfois l'autorisation de partir à certains de ses
membres, non assuré qu'il est de leurs capacités à affronter
l'inconnu et à céder à la tentation de s'autonomiser.
D'ailleurs, lors de la cérémonie d'adieux, une pratique
courante consiste à prélever du sable de l'empreinte du pied
droit et à le garder. Symboliquement, cela signifie que le
« bout du cordon ombilical » est tenu par le groupe
et que le sujet peut être ramené à tout moment. Cette
poignée de sable constitue un des supports matériels du wootal.
Ainsi à la fois, le groupe sécurise et menace, en
« capturant » le pied droit. Ainsi, en quelque
sorte, l'immigrant part handicapé.
Le
fait que les populations parlent de « tête dure »
ou de « tête légère » de l'appelé ne
renvoie-t-il pas à la dimension de l'équipement primaire de
l'individu, celui-là même qui lui permet ou non de dépasser
la crise - rupture - qui comporte une menace aiguë pour son
intégrité. Cette crise est génératrice d'une angoisse
catastrophique.
L'individu
faisant l'objet d'une pratique de wootal connaît des
bouleversements de son code psychique et psychosocial ; ce qui
correspond à la faillite de sa sécurité au niveau de
l'organisation des conduites. Ainsi, selon nos informations, il
est décrit comme étant dans la tourmente et exposé à la
mort, s'il s'oppose à la volonté de ceux qui ont pratiqué le wootal.
On
notera cependant que ceux qui font le wootal ne sont pas
foncièrement malveillants. Le principe fondamental de cette
pratique est que si le sujet ne doit pas mourir là-bas (dans sa
culture d'accueil), il devra revenir de toute manière.
Une
des modalités thérapeutiques sereer des troubles de santé
mentale occasionnés par le wootal, consiste chez les
tradipraticiens, à faire asseoir « l’appelé »
sur une termitière et à l'exposer aux piqûres des fourmis
sans qu'il se plaigne. Pendant ce temps, l'assemblée des
thérapeutes festoie à fortes doses d'alcool. Après cette
sanction-avilissement, suivent une série d'incantations et un
bain rituel qui consacre la purification et la renaissance du
sujet; points de départ d'une nouvelle enculturation et de la
reconnaissance du primat du groupe.
Le
problème est plus ardu lorsque l'instrument du wootal
est enterré et la cachette non retrouvée. Dans ce cas, le
sujet court le risque de boire un nombre important d'infusions
préparées à cet effet et mélangées à du sable des
différents endroits de cachettes suspectés !
Qu'en
est-il de l'hôpital ? En milieu hospitalier la chimiothérapie
et les différentes psychothérapies permettent de gommer la
symptomatologie psychiatrique et de participer à la mise en
forme de la rencontre sujet-famille. Les contacts se dénouent ;
des repères se fixent et des négociations s'entament.
L'hôpital se présente comme un espace de transition pour le
sujet et un lieu de réduction de la tension et des symptômes
afférents. L'existence de systèmes traditionnels
d'interprétation pour le sujet n'altère pas à notre avis la
possibilité d'un diagnostic ni l'incidence du traitement
hospitalier sur le pronostic de son affection. Cette prise en
charge thérapeutique en milieu hospitalier trouve toute son
importance dans la problématique de la place acquise (ou
revendiquée) par l'émigré, dans sa tentative de
réinvestissement qui prend en compte l'existence de systèmes
d'interprétation propres à sa culture.
Conclusion
Dans
ce cadre de crise économique et sociale où les noyaux
familiaux se déstructurent et développent des stratégies de
survie collective et individuelle, le wootal peut-il
continuer à être un mécanisme de défense ? En d'autres
termes, la distanciation du sujet par rapport au groupe social
constitue-t-elle encore une transgression ? Le groupe a-t-il
encore des moyens de contrôle efficaces sur le sujet ?
Finalement, la migration ne peut-elle pas constituer une
stratégie de survie, de permanence du groupe dès l'instant où
ce dernier ne peut plus assurer la sécurité matérielle,
affective et psychosociale de ses membres ? En permettant à
l'individu de s'affranchir psychiquement de sa tutelle, le
groupe ne cherche-t-il pas à définir de nouvelles voies qui
puissent le préserver de l'angoisse de désintégration. Autant
de questions qui restent ouvertes.
Omar
Sylla et Mor Mbaye
Service
de Psychiatrie, CHU de Fann B.P. 5097 Dakar - Fann (Sénégal).
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