La formation du « moi »
chez l'enfant vietnamien

sous l'influence de la culture



M. Đỗ Long, Psychologue

Photo - propriété P. Fermi

 

 

Nous remercions la revue Etudes Vietnamiennes de nous avoir autorisés à publier cet article, initialement une intervention au Colloque vietnamien-français de Psychologie à Hanoi, 2000.





Présentation par Patrick Fermi

Au moins deux fois dans son œuvre, Sigmund Freud rappelle que " L'humanité ... a dû subir de la part de la science deux grandes vexations de son amour-propre ... La première lorsqu'elle apprit que notre terre n'était pas le centre de l'univers ... elle se rattache au nom de Copernic .. La deuxième se produisit lorsque la recherche biologique ... [renvoya l'homme] ... au fait qu'il descend du règne des animaux ... [cela] sous l'influence de Ch. Darwin, de Wallace ... Mais la troisième vexation ... sera infligée à la mégalomanie humaine par la recherche psychologique ... qui veut prouver au moi qu'il n'est même pas le maître dans sa propre maison .."
[1] Ces découvertes ont sans aucun doute un effet "vexant" universel mais il n'est pas évident que ces blessures narcissiques soient de la même profondeur et de la même intensité selon les sociétés et les cultures.

Pourquoi ? Ces dernières ne sont manifestement pas dans les mêmes positions "idéologiques" devant l'univers, devant la nature, devant la société humaine. Pire ! A chacune de ces "choses", il n'a pas été attribué le même champ de définition selon les cultures, dans l'espace et dans le temps. La logique classificatoire n'emprunte pas les mêmes chemins, ne découpe pas le réel selon les mêmes schémas. Certains phénomènes, le totémisme en est un, se sont révélés à l'analyse, en tout cas celle de Lévi-Strauss, de "simples" classifications. Pour prendre un seul exemple, l'ethnologue Philippe Descola soutient que le dualisme qui dans nos sociétés oppose nature et culture, est inconnu des Indiens d'Amazonie : "..toutes ces cosmologies .. [n'opèrent pas] .. de distinctions d'essence tranchées entre les humains d'une part, et bon nombre d'espèces animales et végétales d'autre part."
[2] . A l'en croire, chez les Achuar d'Amazonie ou chez les Makuna de Colombie orientale, Darwin n'aurait pas provoqué les mêmes indignations et le même scandale.

Que le moi freudien " .. ne soit pas le maître en sa maison .." est effectivement une idée qui semble aller à l'encontre du corpus général des représentations culturelles occidentales. Bien entendu, Freud ne fut pas le premier à avancer une telle conception, maints philosophes s'étaient déjà engagés dans cette direction, mais encore faut-il distinguer entre les représentations savantes et celles, que par défaut, nous dirons du sens commun. Là, du christianisme au "Je pense donc je suis" de Descartes, à tort ou à raison, l'individu est devenu le centre, le seul acteur possible de son existence dans cette vie et dans l'au-delà. Ce moi est si important qu'il est même refusé à certains, notamment à ceux qui n'auraient pas atteint le même "stade de développement" ; jusque dans les années 60, des psychanalystes des plus renommés considéraient par exemple que dans nombre de sociétés pudiquement qualifiées de "dites primitives", un "moi groupal" se substituait à la volonté individuelle.

Ainsi, nous aurions un moi ou pas et ce moi, issu d'un progrès singulier, serait nécessairement individuel mais.... Mais çà et là de multiples cultures rappellent la fragilité de cette conception. Face à un certain idéalisme illusoire, des langues, des styles de relations sociales, des conceptions du monde offrent d'autres références pour penser le moi. Le texte suivant en est une démonstration vivante. A quelque chose près, les mêmes réflexions pourraient s'appliquer au monde chinois, avec quelques différences au monde japonais pour lequel nous recommandons fortement par exemple aux non-spécialistes, la lecture d'un article de Catherine Garnier intitulé Le triangle Je-Tu-Il : l'expression de la personne dans le groupe familial
[3]. De bonnes ou de mauvaises manières, la psychanalyse a été intégrée par la culture occidentale mais elle y a perdu de son effervescence ; la vexation dont parlait Freud devra faire un détour par "ailleurs" pour nous enseigner par exemple qu'il n'y a pas un mais de multiples modèles de formation du moi. En effet, et en opposition à beaucoup de psychologues et psychiatres asiatiques ( et africains) que nous avons connus, il n'y a aucune raison épistémologique permettant de penser que certains psychismes échapperaient à la découverte freudienne. Nous présentons ce texte car il ébranle un peu nos certitudes sur le "je", montre l'importance des processus identificatoires et laisse entrevoir un terrain de recherche dans lequel nous aurions à apprendre des singularités et de l'universalité du psychisme humain. "Toujours et partout, les relations entre moi et surmoi deviennent compréhensibles si on les ramène aux relations de l'enfant avec ses parents."[4]




La formation du « moi » chez I'enfant vietnamien

sous l'influence de la culture


Đỗ Long


Photo - propriété personnelleUn Vietnamien, depuis ses premiers mots jusqu'à l’âge adulte, utilise très peu le terme « moi ». On se demande si le « moi » n’existe pas chez lui, puisque dans d'autres pays, c'est grâce à l'emploi du pronom personnel « je » que le « moi » se forme naturellement. Nous voulons partir de l'approche linguistique pour chercher à comprendre les caractéristiques du « moi » chez l'enfant dans la famille vietnamienne ainsi que sa dépendance à l'égard de la culture, notamment en matière de conduites.
Un enfant vietnamien fraîchement mis au monde se trouve dans un milieu clos de relations imprégnées des liens de parenté. Selon les traditions culturelles et l'éducation familiale, depuis qu'il apprend à parler; qu'il sait utiliser la langue, il ne se sert pas du vocable « moi » pour se désigner, mais d'une sorte de pronom personnel synonyme de « moi » et désigne les autres selon sa place, son statut et son rôle dans la famille. Il utilise des vocables comme « con » (enfant), cháu (petit- enfant), em (petit frère) et ceux de bố (papa) , (grand-mère), anh (frère) dans les contacts avec les membres de sa famille.

Sous ces vocables reflétant la place et le rôle de l'enfant, se trouvent définis les comportements culturels correspondants. Il s'agit pour lui de bien respecter sa place, son rôle, en fonction de ses rapports avec les différents partenaires.

En contact avec les membres de sa famille et avec ceux de sa lignée, il bénéficie de leur amour, de leur affection, de leur tendresse sous forme de salutations, de félicitations, depuis sa naissance en passant par l'âge scolaire jusqu'à la vie active. En retour, il doit accepter la hiérarchie familiale et sociale. Qu'il soit aîné ou cadet, garçon ou fille, petit-fils aîné ou non, membre de la branche supérieure ou inférieure de l'arbre généalogique, tout est lié par les rapports de parenté, par des intérêts concrets quoique minimes. La hiérarchie familiale et sociale pèse lourd sur le « moi ». Ce « moi » confiné et dilué dans les rapports familiaux et sociaux est caché et disparaît

Les rapports entre partenaires s'étendent non seulement au niveau de la famille, du village, d'un clan mais encore au niveau national.

Dans les contacts quotidiens, le Vietnamien utilise souvent des vocables relatifs aux relations de parenté comme bố (papa), mẹ (mère), chú (oncle), etc., à la place des pronoms personnels. Cette façon d'utiliser des noms familiers au lieu des pronoms personnels est très en faveur dans toute la société. Cela rend les liens entre les hommes plus intimes, plus proches. Les modalités de comportement familiales se répandent et s'étendent à toute la société. La culture comportementale de la société imite donc les modalités de la culture comportementale familiale. On se nomme et on appelle les autres par des vocables comme bố (papa), mẹ (mère), chú (oncle), (tante), ông (grand-père), (mère).

Depuis longtemps, un terme commun est fréquemment utilisé pour les enfants. On a pris un chiffre comme prénom. Tous les enfants aînés sont appelés anh hai (frère deux
[A]), chị hai (sœur deux), tous les enfants nés en second sont appelés chú ba (petit frère trois), ba (petite sœur trois) ainsi de suite jusqu'au chú mười (petit frère dix), thím mười (petite tante dix). Dans une organisation sociale, dans un groupe social, on utilise souvent des chiffres pour en désigner les membres en fonction de leur âge, de leur place, par exemple anh sáu (frère six), chị ba (sœur trois), thím bảy (tante sept), chú (oncle quatre), à côté de leur nom propre. Ce genre de contacts rend les hommes très familiers au niveau social. D'une part, il rend les liens plus intimes et détruit la barrière hiérarchique et psychologique. D'autre part, il rend le « moi » impossible à définir isolément.

On a aussi conservé l'habitude d'appeler un enfant par un prénom commun. Tous les garçons ont un prénom commun « thằng cu », «thằng » et les filles « cái thêm », «cái hĩm ». Ce prénom commun sert aussi à nommer leurs parents par exemple « anh Cu » (Monsieur Cu
[B]) «chị Thêm » (Madame Thêm). Au fur et à mesure que l'enfant grandit , devient adolescent, on l'appelle par son vrai prénom, inscrit dans son acte de naissance. Mais là encore, ce vrai prénom est utilisé aussi pour désigner ses parents et ses grands‑parents. Si le prénom de l'enfant est Hiền, ses parents sont appelés aussi ông Hiền (Monsieur Hiền), Hiền (Madame Hiền), ses grands-parents sont aussi appelés cụ Hiền (Grand-père Hiền). Donc dans une même famille les trois générations portent le même prénom. «Hiền »[C]. Le « moi » est de caractère communautaire et devient le « moi » de la maison.

Au niveau biologique, l'enfant est une entité indépendante mais au niveau social, il est une entité impliquée et dépendante pour une grande partie. C'est pourquoi, le « moi » n'est pas vraiment le « moi » au sens propre du terme.

Arrivé au stade de l'adolescence et en âge d'aimer, le « moi » de l'enfant devient un objet symétrique dans les relations. On dira, par exemple « Trúc/ Mai » (Bambou / Prunus), « Thuyền / Bến » (Barque / Embarcadère), « Rồng / Mây » (Dragon / Nuages), « Mận / Đào » (Prune / Pêche).

Même des adverbes de lieu comme « đó / đây » (là-bas / ici), «đằng này » / đằng ấy», « bên này » / « bên ấy » (ce côte-ci / ce côté-là), sont utilisés pour refléter les liens entre les partenaires. Le « moi » est exprimé de façon très poétique, délicate mais il se trouve en retrait, caché, il refuse le face-à-face.

Ce n'est pas à n'importe quel moment que l'enfant accepte d'être petit, dans la position inférieure. En cas de conflit, de querelle avec ses pairs, il utilise les vocables bố (papa), ông (grand-père), cụ (arrière-grand-père) dans des phrases comme «Lại đây, bố bảo » (Viens, ton père te dit quelque chose), « Đến đây, ông mày dạy » (Viens, pour que ton grand-père t'instruise), «Để cụ mày dạy cho một bài học » (Laisse ton arrière-grand-père te donner une leçon).

Les positions qui en réalité ne lui appartiennent pas sont utilisées par lui pour se montrer égal et même supérieur à son adversaire.

Selon les conduites propres à notre culture, en société comme en famille le « moi» se cache, se dissout et se dilue dans les rapports de parenté. La personnalité de l'enfant est plutôt tournée vers les sentiments que vers la raison, plutôt vers l'intérieur que vers l'extérieur, plutôt vers les coutumes et les moeurs que vers la loi. Adolescent, il est doté d'une culture comportementale concrétisée par des dictons comme « Một giọt máu đào hơn ao nước » (Une goutte de sang vaut mieux qu'un étang), « Chết một đống hơn sống một người» (Il vaut mieux mourir tous plutôt que vivre seul). Le « moi » se trouve derrière le « nous », il est sous-jacent, dilué, se présente peu avec toute son identité et son caractère.

Par le jeu de ses activités sociales, actuellement, l'enfant vietnamien se dit con (enfant), cháu (petit enfant), em (petit frère) mais il est bien sage et sait agir et réfléchir très tôt. D'après moi, quand un enfant dit « Tự con làm » (Je le fais moi-même), «Tự con đánh răng » (Je me brosse les dents), «Tự con rửa mặt » (Je me lave la figure), il tend à avoir sa maîtrise, son autonomie, sa confiance, son amour-propre, son orgueil. Ce sont là les premiers signes de la formation de sa personnalité. Car la personnalité est un sujet conscient de soi-même, osant s'exprimer, s'affirmer dans ses pensées et dans ses actions. On sait bien qu'il y a des lois communes à la formation de la personnalité de tous les enfants du globe mais qu'il existe aussi des lois propres à cette formation sous l'influence de la culture nationale.

 

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Notes et références


 [A] Le chiffre se rapporte à la hiérarchie familiale, où le père occupe la première place, non au rang dans la fratrie. (NdT) - retour -


 [B] Le vietnamien dispose de plusieurs termes, selon l'âge de la personne, là où le français n’a que « Monsieur », « Madame ». (NdT) - retour -

 [C] Voir notre propre page sur La nomination en Asie du Sud-Est -
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 [1] La citation précédente est extraite de la XVIIIe leçon (1917) de Introduction à la psychanalyse, Œuvres Complètes, Paris, PUF, XIV, 2000, p.295.
D'une manière un peu plus développée, en 1917 aussi, Freud aborde la même idée dans le texte, Une difficulté de la psychanalyse, Oeuvres Complètes, Paris, PUF, XV, 1996, p.46-48 - retour -

 [2] Pour aborder ce sujet, voir Les cosmologies des Indiens d'Amazonie, article de P. Descola dans la revue La Recherche, N° 292, 1996, 62-67 et pour aller plus loin, du même auteur, La nature domestique. Symbolisme et praxis dans l'écologie des Achuar, éd. la Maison des Sciences de l'Homme, 1986 et/ou Les lances du crépuscule, Paris, Plon, 1993 - retour -

 [3] Garnier Catherine, Le triangle Je-Tu-Il : l'expression de la personne dans le groupe familial, dans Pratiques et représentations sociales des Japonais, sous la dir. de Jane Cobbi, Paris, L'Harmattan, coll. Recherches Asiatiques, 1993, p. 72-87 - retour -

 [4] Freud Sigmund (1938), Abrégé de psychanalyse, Paris, PUF, coll. Bibliothèque de psychanalyse, 9e éd. 1978, p.5 - retour -



10/10/13espace© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998