Masque tikar
 

 

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Introduction : l'espace sorcier

Espace intestinal, sorcellerie par les tripes

Arithmétique sorcière de base

Sorcellerie intestine

 

Jalousie, sortilèges...

La pensée symbolique tikar ...

Génies patrilatéraux

Protections, guérisons...

Démons, vampires et fantômes

 

 


 

 

Jalousie, sortilèges et « gens des remèdes »

« Une fois que cela t'a pris, ça touche directement le cœur. C'est comme une pointe tournée vers le cœur. Ça chauffe, ça fait gonfler le dos. Ça te bouffe.... On te jette cela par jalousie, ou par vengeance suite à un manque de respect, que l'on t'a souillé en public. Les vieux surtout, mais les jeunes connaisseurs aussi. On te montre qui est le plus fort. C’est la vraie menace ».

à propos du kwonblem

 

En dehors et à cause des forces occultes immortelles, les Tikar s’associent à de simples mortels dans la lutte contre les sortilèges, toujours liés à « la jalousie ». Concept central qui dicte le cours des choses, « la jalousie » est à la fois moteur et frein social tikar :  « rien ne se fait à cause de cela ; les Tikar passent leur temps à vouloir tuer leurs frères et à chercher des moyens pour y parvenir ». La sorcellerie est utilisée à deux fins : soit elle règle (ou envenime) des conflits familiaux (belle-mère / belle-fille ; problèmes de succession, d'héritage) et des tensions internes ; soit elle s’immisce au cœur de problèmes économiques (café, argent) [1]. « Ennemis jurés » des sorciers (De Rosny, 1981), certains humains sont ainsi investis de pouvoirs particuliers, à même de réguler ces tensions. Ce sont les guérisseurs, les soignants, les féticheurs et autres marabouts. Il convient de ne pas se méprendre sur leurs pouvoirs : ils sont avant tout des mortels et le demeurent. Ils interviennent à la demande de leurs congénères, lorsque les protections individuelles et les remèdes habituels se révèlent insuffisants pour contrer le mauvais sort. « Nous désignons ici sous le terme général de guérisseur, ou de devin-guérisseur, tous ceux qui sont consultés en cas de maladie et qui ont en commun d’entretenir des relations privilégiées avec les êtres du monde invisible, d’être (ou de se considérer comme) doués de voyance, d’avoir accès à la brousse et aux plantes et richesses qu’elle renferme » (Bastien, 1988 : 23).

S’il existe des « gens des remèdes » dont la fonction est de guérir, c’est qu’il existe des remèdes (mvbeli). Et logiquement, par extension et en opposition, des maux à soigner. kwonblem  (kwon = « lance » ; blem: « sorcellerie »), aussi désigné par le joli euphémisme de « courte maladie », est le sort tikar le plus répandu. Répondant en écho à « la jalousie », ce sort qui n’est autre qu’une « lance maléfique » transperce uniquement les côtes (à gauche ou à droite du corps ou entre les omoplates). «Ca ronge jusqu'au cœur, c'est pourquoi ça pousse à aller voir urgemment un guérisseur». Ce type de sort, et plus encore lorsqu’il touche une femme enceinte ou venant tout juste d’accoucher, est exclusivement le fait des femmes. Il ne peut provenir que d'une femme sorcière puissante, «une qui a le ventre très solide». Des praticiennes désignées utilisent fréquemment «la sorcellerie du ventre». Ces femmes sont bien distinguées des innocents : une «personne simple ne connaît pas faire cela. ».

Chez les Tikar, trois catégories d’humains offrent un recours à la malchance, à plus large échelle :

  • - tcim mvbeli {celui - remèdes} est « celui qui guérit ».

  • - tcimngeli ngaam {celui - génie - mauvaise sorcellerie} est « celui qui voit la sorcellerie ; celui qui voit le génie qui exerce le ngaam», c’est-à-dire l’instrument nocif employé par le génie maléfique.

  • - malem enfin, est « celui qui peut t’aider une fois que tout est rompu ».

Lorsqu’un problème est insoluble localement ou que la communauté est menacée dans son ensemble, les micro-initiatives se révèlent insuffisantes. Il faut traiter le mal à l’ampleur du mal. Les quelques exemples suivants, choisis parmi tant d’autres, offrent une illustration de cette nécessité d’associer de plus grandes puissances au traitement. Lorsque le soignant local est inopérant, il n'est pas rare que l'on fasse appel à des sorciers extérieurs (Mbororo, Bamiléké). Dans ce dernier cas, les rites sont toujours, et nécessairement, effectués par des gens extérieurs et étrangers aux villages visités. Qu’ils soient Kondja, Bamiléké ou Mbororo, ces « venants » sont par là même désinvestis de tout intérêt politique et professent forcément une parole impartiale. Ce type de manifestation est lié à la saison sèche : les récoltes induisent des tensions laissées jusqu’alors en suspens, et un meilleur accès routier est autorisé. Les exemples sont légion et rappellent que sorcellerie rime systématiquement avec histoire d’argent et jalousie de famille.

Exemple 1 : Tandis que son épouse avait été touchée, C35A  ne fut pas long à désigner la coupable. Il ne pouvait s'agir que de la mère de C36A, sorcière reconnue, sœur de la mère de C35A, donc belle-mère (ku) de l’épouse ensorcelée. Un problème d'argent étant intervenu entre C35A et sa mère classificatoire, le point de litige explicatif était tout trouvé. Pourquoi, malgré tout, une mère ferait-elle autant de mal à son fils? « Ce n'est pas à son fils. C'est à la femme de son fils. Elle touche sa belle-fille ». Les sorts sont néanmoins toujours la résultante de conjonction de plusieurs facteurs menaçants ou générateurs de jalousie. L'ancrage est, néanmoins, presque toujours matériel. Ce n'est jamais un simple fait qui engendre l'acte sorcier, mais un ensemble de privilèges donnés à l’un, et entraînant l’envie de l’autre. L’exemple de la femme qui cumulait tous les « pires » potentiels, et trouva la mort des suites de l’éternelle « courte maladie », fournit une bonne illustration. Économiquement, elle voulait «animer» le village en ouvrant un « resto-boutique ». Socialement, elle vivait dans une maison convoitée (celle de mafênci), par l’un de ses pères classificatoires. Par ailleurs, elle devait s’unir avec un « homme trop puissant » : le médecin nigérian, qui aurait ainsi assis son pouvoir « sorcier » et assuré sa légitimité par le biais de l’alliance, au sein de la communauté. Politiquement, il était question de la titulariser nouvelle cheftaine mafênci. C'en fut trop pour une seule femme. La famille prit le relais pour l'anéantir, sachant qu’un plus jeune ne doit jamais surpasser un plus vieux. Mieux vaut une maison en ruines, pas d'animation et moins de notables, que plus de puissance individuelle. Jamais les anciens ne considèrent que cela puisse éventuellement représenter un plus pour la collectivité. (D’où sans aucun doute, l'échec presque systématique des projets de développement).

Exemple 2 : C3A, maîtresse-femme, vivant seule de ses revenus, fut impliquée dans une histoire de sorcellerie faisant intervenir un Mbororo. Elle demanda à l'un des enfants du mgbe de Tcimu, d'aller lui acheter trois seaux de café. Elle lui donna l'argent nécessaire. Le jeune homme ne ramena pas les seaux assez remplis à son goût, (3 « petites tines », soit 3x15 kilogrammes). Elle lui demanda alors de « compter », afin d’estimer la différence entre le prix donné et le rendu. Le jeune homme refusa de lui donner l'argent équivalent au manque. L'histoire dit que, furieuse, elle s'en alla trouver le grand «féticheur» mbororo, jurant la mort de son ennemi. Elle paya l'homme 10000 francs, qui «versa sorcièrement le sort « té » sur la tête du jeune». Celui-ci tomba malade et mourut en deux jours. Ne comprenant pas comment son fils avait pu mourir si subitement, le mgbe de Cimu fit une « enquête ». C3A fut accusée et nia. La famille du mgbe jura alors de se venger ; plus encore lorsqu'une fille de Bankio fut possédée par l'âme du mort qui à travers elle, enjoignait son propre père de rembourser C3A. Il n'y avait aucun doute, le coupable était démasqué : si le fils défunt revenait à travers un vivant, pour demander de rembourser telle personne, c'était bien que cette dernière était à la source du problème. C'est ainsi que C3A fut ensorcelée à son tour. Par trois fois, elle tomba malade. A chaque fois, « on » tentait de lui inoculer une maladie différente, « mais chaque fois elle guérissait ». La troisième fois, « ce fut très grave. Elle faillit mourir. Son ventre se perça, et le caca sortait par le trou ». Comme C3A est riche, elle put se soigner à Foumban et guérir. L'histoire pourtant n'est pas finie, car le père du défunt a juré vengeance. « Ils » finiront probablement par l'avoir.

Exemple 3 : C24A, souffrante depuis plusieurs jours, demeura dans un premier temps « au barrage ». Elle y resta pendant deux semaines du mois de novembre 1997. Le guérisseur du lieu ne parvint pas à endiguer le mal. La patiente décida se faire soigner dans son village natal (à Ngakon, après Bankim ), où « il y a de forts guérisseurs Kondja qui traitent et blindent très bien ». Là, un tci ngeli ngaam {celui qui voit la sorcellerie } a « vu » que le sort provenait de Tcinji. Selon l’interprétation courante (proposée, entre autres, par C50A) C24A aurait pu être ensorcelée par un galant, qu'elle aurait déçu en ne répondant pas à ses avances. Étant célibataire et désormais hors veuvage, elle est en effet une femme convoitée. Désormais guérie, sa famille insiste pour qu'elle ne revienne pas au village, afin de ne pas envenimer les choses. En revenant, elle aurait dû accuser le coupable, comme le veut la tradition : « ça aurait été grave, elle aurait souillé la personne ». Allant bien, elle demeura chez elle et ne causa pas de troubles supplémentaires. Si cette dernière a échappé à la mort, ce ne fut pas le cas de la femme suivante. En juillet 1997, C9A fut malade plusieurs semaines ; à tel point, que sa famille, originaire de Mabonko, vint la chercher. Une fois à Mabonko, elle ne se porta pas mieux. Comme à l’accoutumée, sa famille fit une «recherche » concernant cette «maladie kilométrique». Il fut « dépisté » que la maladie avait été transmise à Tcinji. Afin de pouvoir contrer le mal en son royaume, C9A fut ramenée au village, et plus directement chez ceux qui avaient été reconnus coupable de lui avoir transmis la maladie. C'était X, comme toujours. Ce dernier avait ensorcelé C9A, car elle-même avait frappé la femme de X. Là encore, le sort prend corps sur une base conflictuelle réelle et officielle, même si d'autres enjeux, officieux, entrent en ligne de compte. Le but de l'accusation publique «était l'un des moyens de tenter de faire ressortir la maladie. Mais la maladie était déjà introduite, il n'y eut pas moyen de la sortir. Et la maladie s'aggravait». En urgence, la mourante fut emmenée au village de Nzum, vers Manda, où se trouve un guérisseur réputé. Elle «alla rendre l'âme là-bas». Le corps fut ramené et enterré à Tcinji.

(.... suit ici un autre exemple dans lequel est décrit l'intervention des grands féticheurs au niveau d'un village entier et des villages environnants .....)

Dans un monde bercé par la jalousie, peuplé de sorciers et soumis aux volontés des puissances occultes, il est nécessaire de se protéger pour survivre. Et quand la vie est en jeu, la maxime bien connue est toujours de rigueur : « mieux vaut prévenir que guérir ».

 

Protections, guérisons, décoctions

Différentes manières de se préserver des accès maléfiques (be ngam) qui composent autant de catégories spécifiques de protections supplémentaires, sont recherchées contre les esprits mauvais : « le désir de se «blinder» conduit l'homme à la recherche de plantes médicinales et à la pratique de la sorcellerie » (Beemster et al., 1993 : 159). Le fétichisme qualifie l’ensemble des « formes dégénérées du religieux : déviations vers le sensible ou le matériel, substitution du symbole à la chose symbolisée, transfert de la puissance à son support : d’où les superstitions, les attitudes magiques, l’existence des amulettes ou des gris-gris » [A] (Thomas et Luneau, 1995 : 12). Les Tikar en possèdent de toutes sortes.

Parmi elles, les scarifications. Indépendamment des cuti destinées à faire des saignées suite à des abcès ou des phlébites, les scarifications tikar permettent de lutter contre les maux plus ou moins bénins du quotidien. Héritée des Mbororo, aux campements saisonniers voisins, celle aux reflets moirés bleu indigo, tracée verticalement au milieu du front, entre les deux sourcils, sont censées éviter ou annuler les migraines.

Plus répandues et visibles sur de nombreux individus, de grosses boursouflures ornent la poitrine, les poignets, le sommet du crâne, les côtes, les reins, les pieds, le haut des épaules, ou les clavicules. Découpées au rasoir et effectuées à n’importe quel âge, aussi bien sûr les hommes que sur les femmes, elles sont enduites de remèdes magiques (herbacées, écorces), et « te blindent contre les ennemis ».

Associés ou non aux pratiques corporelles, les mewhin (charmes) constituent d’autres «bonnes choses», qui permettent de « combattre la sorcellerie » ou de parvenir à ses fins. Obtenus à l’aide de plantes ou d’écorces aux effets magiques, ils sont nombreux, diversifiés et couramment utilisées [2]. Retenons ici simplement une ou deux bonnes recettes ayant trait aux rapports hommes-femmes et au mariage. Il existe ainsi un « calmant de jeu d'annonce de mariage ». Cette herbacée de culture est utilisée par le jeune galant lorsqu’il se présente devant ses futurs beaux-parents. Redoutant « de mauvais jugements » ou le refus de l’union, il doit alors se conformer à l’énoncé suivant :

Prenez trois feuilles intactes (sans le moindre trou), empilez-les bien à plat. Répétez trois fois à haute voix ce que vous désirez, frottez vous trois fois le front avec, puis jetez les feuilles. Écrasez-les avec le pied, puis partez sans vous retourner, ni regarder en arrière. Les ennuis, eux aussi, «restent derrière » et les beaux-parents ne diront plus de mal de vous.

Ensuite, pour « retenir la femme à la maison » et l’assujettir à l'homme : isoler de son sperme « deuxième jet » (i.e., pas la première goutte!). Après avoir écrasé certaines feuilles dans le sperme, versez le tout dans la nourriture de votre épouse.

Le fait de ne jamais se retourner est fréquent lors de l’usage de potions ou de filtres. C’est une façon d’assumer la magie que l’on invoque et la nécessité de s’impliquer jusqu’au bout dans l’acte entrepris. La magie n’est jamais une action légère et toute hésitation – se retourner – pourrait induire le retournement de la magie contre son instigateur.

A ne pas confondre avec mewhin {charme}, mvbeli est un remède qui soigne le mal, - « ça guérit » -, une fois présent ou commis. La plupart d’entre eux sont des contrepoisons, obtenus par mélange de plantes. L’un des plus célèbres est destiné à annuler les effets du « poison du rêve ». Ce dernier entraîne de violents maux de ventre, pour finalement tuer sa victime. L’infection se décèle de la manière suivante : « si tu manges les feuilles du safoutier dans ton rêve, ou si tu bois du vin que l’on te donne, c’est que tu es empoisonné ». Quitte à guérir les maladies les plus folles, les Tikar assurent pouvoir soigner le S.I.D.A. Mot magique, sans référent aucun, ce fameux « Symptôme Inventé pour Déranger les Amoureux », serait en mesure d’être soigné à Kwui, un village voisin. « Le vieux sait soigner ça avec deux sortes d'écorces (mblé et pwé). Il a soigné un homme. Mais ce grand-père, là, il se serait fait enfermer depuis, car on ne veut pas que ce soit un vieux guérisseur noir qui découvre le traitement ». D’autres professent en secret que la maladie en question a toujours été bien connue en Afrique, car ce virus aurait jadis été celui qui tuait les pachydermes : « c’est la vieille maladie de l’éléphant ».  Les jeunes hommes ne savent rien de tout cela. Ils assurent que « les vieux » refusent de divulguer leurs secrets, « car les jeunes sont trop têtus» (irresponsables, insouciants). Les anciens interrogés, confirment ces propos : « les petits de maintenant n'en sont pas dignes ».

Les sômzi sont quant à eux des « contres » préventifs, qui «ternissent les fétiches sorciers », et que l’on camoufle dans la chevelure ou sur le corps en prévision de sortilèges éventuels. L’un des plus illustratifs des sômzi reste sans doute celui obtenu à l’aide de la carapace (ngan) de tortue Kynixis distinguée de l’animal lui-même, mbgbôlo (comestible). Une fois écrasée et mélangée à d'autres écorces, ngan permet de fabriquer un « contre qui te rend invulnérable aux coups de fusil et de poignard, qui fondent dans la main comme de l'eau ». « Contre » traditionnel, ce sômzi n’en est pas moins un protecteur idéal contre les balles des armes modernes, qui ne peuvent transpercer « un corps rendu comme celui de la tortue, protégé par sa carapace ». Il est intéressant de relever qu’il peut, malgré tout, y avoir blessure physique. Cependant, dans ce cas, « l'eau coulera de ton corps et non ton sang ». A Tcinji, comme aux alentours, il est courant de dire que « les Nigérians du barrage ont souvent cela ». Les villageois assurent l’efficacité de ce contre qui n’est jamais remise en cause.

Il est autre secret qui « t'ouvre les yeux. Il permet de voir ce que l’on ne voyait pas avant. Tu vois la guerre, c’est fort. Tout le mal qu’on peut te faire ». Ces célèbres « yeux de derrière », fréquemment ouverts au Cameroun, n’impliquent pas que l’on devienne pour autant guérisseur. « Le rite se suffit à lui-même et n’oblige pas le bénéficiaire à s’engager plus avant » (De Rosny, 1981: 353 ; cf. également 1996). Il est donc possible « de donner » cette voyance, mais toujours à une personne de toute confiance, qui n’ira pas se retourner contre le donateur. En échange de ce présent puissant, fallait-il « donner » quelqu’un à Tcinji, (c’est-à-dire le tuer en l’offrant aux forces occultes)? « Tu peux donner quelque chose (un animal) contre cela, mais pas quelqu'un, car on n'est déjà pas assez nombreux. Sinon, oui, ailleurs ou avant, c’était possible ».

Les nsum représentent enfin une dernière catégorie de dangereux « contres» actifs, traduits en français comme de « mauvais fétiches qui peuvent tuer ». Ils sont principalement utilisés comme assurance contre le vol. A l’inverse des sômzi, invisibles et cachés, les nsum sont généralement exposés à la vue et au sus de tous. Là encore, il existe autant de sortes de nsum que de maux à traiter. Un premier type, une corne à l’aspect inquiétant, est entouré d’un petit étui, contenant « une préparation magique, concoctée par le marabout ou celui qui connaît faire ça » (traduction des dires de quelqu'un qui en a planté un exemplaire au beau milieu de sa récolte de grains de café). Ce nsum a le pouvoir de « faire caler le voleur sur place », avec l'article volé en main. Pris sur le fait, le voleur ne peut aller bien loin. D’autres nsum plus courants se présentent sous forme de sonnailles, déposées au centre du lieu à protéger, un enclos de séchage du café, par exemple. Ceux-ci auraient le pouvoir de « faire danser ». Une fois le méfait commis et tandis qu’il aura été oublié par le voleur lui-même, - ce dernier ayant forcément agit dans un accès d'inconscience (sic.) -, le coupable se mettrait à esquisser des pas de danse, incontrôlés et incontrôlables. Signes accusateurs sans équivoque, le voleur ainsi présumé sera détecté. Il est alors immédiatement arrêté et jugé. Mieux vaut donc ne pas s’abandonner au pas de bourrée en pays tikar, bien qu’il soit évident que c’est le caractère dissuasif du nsum qui importe, plutôt que ses éventuels effets.

 

 

 

Mathilde Annaud a conçu un site spécialisé nommé Tikarology [ouverture dans une autre fenêtre]

 

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Notes

 

[A] Au-delà de tout contexte, cette conception du fétichisme n'appartient qu'à leurs auteurs. Il n'y a aucune raison scientifique justifiant une quelconque hiérarchie des sentiments et des pratiques religieuses. Une telle définition ne peut que relever d'une perception religio-centrique subjective, ou pire partisane.-  P. Fermi - retour -

 

[1] « Il est toujours difficile de prétendre généraliser les caractéristiques d’un phénomène saisi de manière adventice dans une société particulière. Cependant, si l’on admet que le moteur de l’imagerie sorcière et de son irruption dans la vie sociale est d’ordre affectif, on comprend la polysémie contradictoire et son trop large éventail d’utilisation. Fruit du ressentiment provoqué par des liens imposés, il peut servir à conforter des pouvoirs, à dériver sur des innocents les frustrations et chagrins ressentis, comme il peut dénoncer, à l’occasion, sinon les causes et les mécanismes de l’exploitation, du moins ses auteurs momentanés. Il peut préserver la structure lignagère ou la mettre à mal, ou surtout, en déborder les limites. De toute évidence, il est multifonctionnel. Cependant, quel que soit le cadre dans lequel il est secondairement manipulé, il nous apparaît moins comme un moyen de d’expression de conflits spécifiques, ainsi que l’entendent bon nombre d’auteurs, que comme métaphore du conflit plus fondamental. Car, s’il rend compte des rivalités, à propos d’héritage ou de quête de pouvoirs, celles-ci viennent se greffer sur une discordance interne qui leur est antérieure : l’opposition entre règles du sentiment et sentiment lui-même, entre normes de vie en commun et affects irréductibles. Ce malaise inhérent aux formes de la famille étendue, à sa dynamique propre, ne semble guère pouvoir se réduire, sinon dans l’éclatement ou la dissolution, de la hiérarchie et des solidarités qu’elle impose » (Lallemand, 1988 : 184).

[2] Une étude ethno-botanique a été commencée à Tcinji (Annaud et Di Giusto, 1998) et espère donner lieu à un article plus spécialisé.

 

 

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998 -