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Présentation par P. Fermi

L'espace sorcier (extraits de Entre l'arbre et l'écorce - Docteur M. Annaud)

 

 

Vous avez dit sorcellerie ?

Les textes de Mathilde Annaud présentés ici sont pour l'essentiel des extraits de sa thèse de doctorat en anthropologie, intitulée Entre l'arbre et l'écorce - Ethnicité, organisation sociale et pensée symbolique des Tikar du Cameroun central -. Le choix de ces extraits est arbitraire et nous remercions Mathilde de nous avoir donné la liberté de le faire. Connaissant  nos activités et  notre dispositif de consultation complémentariste, elle nous avait envoyé gentiment un texte contenant les parties de sa thèse pouvant plus précisément concerner nos préoccupations cliniques, à savoir la sorcellerie, l'univers enfantin, les questions autour de la mort, etc. De ce texte lui-même (qui approchait malgré tout la centaine de pages), nous n'avons conservé que la partie consacrée à la sorcellerie sachant que l'internaute intéressé pourra de toute façon visiter le site Tikarology. Mathilde Annaud est membre de la Société des Africanistes.

La notion de sorcellerie est complexe et ambigüe. Elle est complexe, et nous le savons depuis les travaux de Marcel Mauss, car elle recouvre un phénomène social total et elle est ambiguë car elle contient une diversité de pratiques et de représentations, parfois opposées, qui peuvent faire douter du bien-fondé d'un signifiant unique. La langue anglaise, et le célèbre ethnologue E.E. Evans-Pritchard en a bien usé dans son étude de la société azande, en distinguant entre sorcery et witchcraft permet d'appréhender au moins deux niveaux différents auxquels le "français moyen" n'a pas spontanément accès. Notre représentation culturelle de la sorcellerie est très éloignée de la "sorcellerie intestine" africaine.

Le texte de Mathilde Annaud devrait permettre au lecteur peu familier de ces notions de réduire cette dissonance. C'est là, l'une des raisons de notre sélection. De plus, la conception sorcière tikar n'est pas isolée, bien au contraire, des configurations comparables se retrouvent sur tout le continent africain. Pour ne citer que l'exemple sénégalais, maints travaux ont fait connaître la "sorcellerie-anthropophagique" et son importance clinique. L'usage de ce terme est aujourd'hui difficilement contournable mais il génère des malentendus car il se connote trop facilement de représentations liées au cannibalisme entendu au sens commun. Nous espérons que ce texte pourra contribuer à modifier nos projections culturelles. Il est vraisemblable que le continent africain est celui qui a connu la plus grande richesse culturelle. Les êtres humains s'y sont risqués à expérimenter les socialités et les représentations du monde les plus diverses, et parmi eux, les Tikar, quelque part au milieu de l'Afrique.

 

 

 Pages suivantes

Introduction : l'espace sorcier

Espace intestinal, sorcellerie par les tripes

Arithmétique sorcière de base

Sorcellerie intestine

 

Jalousie sortilèges...

La pensée symbolique tikar ...

Génies patrilatéraux

Protections, guérisons...

Démons, vampires et fantômes

 

 

 

archives sorcières tikar

Toujours à l’interstice de (socio)logiques métisses, l’identité et la pensée symbolique  tikar n’ont de cesse d’osciller pour mieux se stabiliser : leur équilibre est dans le mouvement … Il est quelque chose de nietzschéen à l’approche psychologique tikar qui permet de prouver que c’est dans l’espace du non-dit, du doute et d’une certaine non-catégorisation qu’il devient possible de créer des cadres (de pensée, politiques, sociaux, etc.) dynamiques, adaptatifs et vivaces. Au regard des questions actuelles qui se posent face à la perception de « l’immigré » ou du patient aussi étranger qu’étrange pour le clinicien, cette population permettra sans doute d’alimenter les discussions et peut-être d’aider à mieux appréhender les troubles dont souffrent ces « aliénés » au sens propre du terme, lorsque leur « raison » ne rime plus avec maison..

 

Introduction : l'espace sorcier

Arithmétique sorcière de base

« On dit que Dieu a fait l’homme à son image.
L’homme le lui a bien rendu »
Voltaire

La « sorcellerie », ce domaine ésotérique bien connu des Africains contemporains comme des amateurs d’occultisme a toujours été l’objet de maintes études (historiques, ethnologiques, religieuses). A elles seules, les hypothèses sociologiques relatives à ce thème en Afrique pourraient aisément donner lieu à une synthèse spécialisée. Là n’est pas notre but, de bons résumés des diverses interprétations ethnologiques diachroniques étant d’ores et déjà disponibles [1]. Depuis les travaux Lévy-Bruhl [2], certes critiquables et critiqués à plus d’un titre, il a été clairement établit que la mort et la maladie ne sont jamais imputables à un effet naturel, mais toujours à des causes pernicieuses. Par ailleurs, la sorcellerie ne se définit pas, ne se conçoit pas, mais se ressent. L’absence de notion de hasard et coïncidence développée par la suite [3] établit indubitablement la compatibilité des liens de causalité matérielle avec l’action des forces occultes. L’équilibre qui se dégage par le biais du pouvoir sorcier entre bonheur et malheur n’est plus à démontrer [4], la relation entre demande et réponse sorcière ayant désormais été brillamment explorée [5].

Les religions africaines peuvent difficilement se comprendre en tant qu’entités séparées. Le domaine du sacré, si domaine il y a, n’est ni extérieur ni impalpable. Il est. Tout comme le temps, qui ne se donne ni ne se pense pas en termes distincts et classés entre passé, présent et futur, la « religion sorcière» bien qu’invisible, n’est pas un univers imperceptible. « Aucun terme ne parvient, de façon explicite à épuiser le contenu et la forme du sentiment religieux africain. (...) Il y a là un acte synthétique car, dans son infinie complexité, dans la multiplicité de ses nuances, dans ses progrès comme dans ses régrès, la religion africaine comporte de nombreuses démarches qui rappellent successivement ou simultanément le fétichisme, le totémisme, le mânisme, l’animisme et le paganisme [6]. Mais aucune de ces dimensions, même aperçue dans le sens profond, ne saurait, à elle seule, esquisser le tableau approximatif du sacré » [7]. Chez les Tikar comme dans la plupart des sociétés africaines, il n’y a par ailleurs aucun mot pour désigner la « religion » ou un ensemble nommé comprenant l’ensemble des forces invisibles [8]. Chaque société propose ses normes de croyances, ses génies propres et sa conception symbolique inhérente. Ils sont essentiels dans l’approche d’un ensemble culturel et dans la compréhension des mécanismes structurels qui fondent les dynamiques sociales. Il réside toujours un ensemble de paramètres « autres », relevant du non-dit comme de l’indicible. Les Tikar ne le nomment jamais, mais le perçoivent simplement et quotidiennement au sein du politique, des logiques foncières ou de l’alliance et des compensations matrimoniales.

C’est ainsi que la « religion » africaine ne peut être séparée de la « sorcellerie » qui reste un mystère trop souvent relégué au rang de pratiques occultes quelques peu surannées. « Mais si la sorcellerie n’était que cela - cet ensemble de croyances passablement floues et répétitives assorties d’un arsenal de démarches coercitives plutôt répulsives -, elle n’inspirerait peut-être plus aujourd’hui la masse de travaux ethnologiques qu’elle continue de susciter. La fascination exercée encore tient sans doute à son omniprésence dans l’édifice social, quel que soit le niveau auquel on l’appréhende. Tel le sorcier avouant non seulement ses crimes mais ceux d’autrui, elle ne cesse de discourir sur ce qui n’est pas elle : sur les conceptions de la personne, les rapports des principes spirituels entre eux, les liens entre substances spirituelles et corporelles. Sur les systèmes familiaux en vigueur, leurs modalités de transmission des biens les plus tangibles comme les plus immatériels, et sur les statuts contrastés de ses membres. Sur les conflits entre sexes, entre individus de générations différentes, sur les luttes entre gens de pouvoir, et entre pauvres et nantis. Mais son discours a l’ambiguïté d’une parole forcée, prolixe mais peu claire, véhémente sans toujours être véridique » [9]. Le pouvoir « religieux » tikar à l’instar de l’ensemble des sociétés africaines (en particulier) ne fait pas exception à la règle. 

La pensée symbolique tikar : un syncrétisme maîtrisé

La mise en place des métissages culturels propre aux Tikar (qui forment un peuple de (é)migrants congénitaux, si l'on peut dire !) explique logiquement qu’ils ne possèdent aucune cosmologie propre ou de mythe fondateur ordonnançant le monde et sa perception terrestre. Les croyances sont façonnées d’autant d’emprunts culturels qu’il y eut sans doute d’adaptations et de territoires traversés ou annexés. Ce creuset constitue néanmoins une base suffisante pour organiser l’univers, codifier le visible et ordonner l’invisible.  Ainsi, des associations symboliques équilibrent les sexes au travers de règles culturelles et de rituels variés fondés sur des antinomies structurantes qui instaurent la complémentarité des membres au sein de la communauté. Tout se comprend et se nomme en fonction de cette organisation virtuelle qui régit en silence le dire et le faire, au travers de comportements profanes et sacrés.

Les Tikar pratiquent ce qu'il est coutume d'appeler un « culte des ancêtres ». Bien qu’éminemment politique, ce culte demeure intimement lié aux forces occultes et à la « magie secrète » (djutdjut). Mânistes par excellence, éventuellement qualifiées d’ancestristes et intimement liées à l’animisme comme au cosmomorphisme, les pratiques tikar prennent en compte la présence d’êtres ancestraux qui comme ailleurs sont « tantôt divinisés, tantôt promus au rang de génies intercesseurs de l’homme auprès de Dieu, ayant pour but de maintenir l’ordre social et d’assurer l’authenticité du culte et des croyances » [10]. Le culte rendu aux esprits, s’il n'est pas régulier, est pourtant fort présent au quotidien. En dehors des cérémonies annuelles évoquées ci-après, les manifestations destinées à satisfaire les ancêtres tikar sont toujours implicites lors de circonstances funéraires habituelles. «La puissance à laquelle s'adresse le culte, il ne se la représente pas planant très haut au-dessus de lui et l'écrasant de sa supériorité ; elle est, au contraire, tout près de lui...» [11]. Dans les conceptions coutumières, si le corps des défunts (ndwon) repose dans la terre, les ancêtres sont « vivants  parmi les vivants, dans la nature ». « Ils ne sont pas partis » bien qu’ils restent invisibles. Les morts impalpables entourent les mortels. Ni au ciel ni tout à fait en terre, dissimulés mais loquaces, ils demeurent animés de la puissance qui leur est propre. « L’idée du monde invisible est évidemment très large en elle-même » [12] et reste ardue à schématiser. Toujours présents, les ancêtres « voient tout » et se manifestent  à bon escient, depuis cet « autre monde » pourtant au cœur du leur.

Aussi bien régulateurs de tensions que garants d’un ordre socio-cosmologique, les mondes du sacré et de la « sorcellerie » tikar sont inséparables. Ils régissent au quotidien l’ensemble des dynamiques nécessaires au bon fonctionnement du groupe dont ils ne présentent qu’un reflet à peine déformé. Au-delà du bon mot attribué à Voltaire se dégage ainsi une vérité valable dans n’importe quelle conception symbolique. La compréhension véritable des mécanismes qui sous-tendent une pensée donnée est capitale. Ainsi, en regardant de près la « religion » tikar, on s’aperçoit rapidement qu’elle est constituée d’apports divers (islam, catholicisme, croyances locales) et que son but ultime est aussi économique que politique. Aussi métissées soient-elles, ces conceptions symboliques offrent toujours des clefs analytiques fondamentales. Par exemple, si le chiffre 7 régit toujours les échanges (symboliques, matrimoniaux, etc.) tikar, «c’est que les ancêtres ont en décidé ainsi. C'est la loi des Tikar». Mais la loi s’explique toujours, d’une manière ou d’une autre.

Ainsi, 7 est égal à 3 + 4, ce qui semble normal pour qui connaît son arithmétique de base. Or, l’arithmétique ne se suffit pas à elle-même et surtout n’explique rien en soi. Encore faut-il savoir pourquoi ces chiffres sont hautement symboliques. Ils représentent respectivement le nombre de jours qu'il faut à chaque sexe pour atteindre l'autre monde lors du décès : trois pour les hommes, quatre pour les femmes qui mettent un peu plus longtemps car elles marchent moins vite. Les conceptions économiques, agricoles, biologiques et sociales dépendent de l’ordonnancement de cet « autre monde ». Tout se comprend, se nomme et se construit en accord avec cette croyance fondamentale qui régit imperceptiblement le dire et le faire. Et qui permet une fois encore de légitimer une culture, même si elle résulte d’emprunts et d’acculturations diverses.

 

 

Sommaire d'ethnopsychanalysegrille.gif (47 octets)haut de cette pagegrille.gif (47 octets)Page d'accueil


grille.gif (47 octets)Notes

[A] le format pdf peut être lu avec le logiciel Acrobat Reader que la plupart des internautes possède. Si vous n'en disposez pas vous pouvez télécharger gratuitement la version limitée à la lecture. - retour -

[1] Cf. en particulier Lallemand, La mangeuse d'âmes. Sorcellerie et Famille en Afrique. Paris : L'Harmattan.1988 (160-168) pour ce qui est du seul continent africain.

[2] Lévy-Bruhl, Le surnaturel et la nature dans la mentalité primitive. Paris : F. Alcan.931,

[3] En particulier par E.E. Evans-Pritchard, 1937. Les interprétations concernant la corrélation de la sorcellerie au phénomène lignager ne font pas non plus défaut dans la littérature anthropologique (Meyer-Fortes in Middleton et Winter, 1963 ; Douglas, 1971 ;  Augé, 1976 entre autres).

[4] Bohannan, M., (1953) The Tiv of Central Nigeria, London, African Institut

[5] Favret-Saada J., les mots, la mort, les sorts, Paris, Gallimard,1977 ; Corps pour corps, Paris, Gallimard 1981).

[6] Sachant que les différents termes usités répondent aux sémantiques suivantes (d’après Thomas et Luneau, 1995 : 12 ) : l’animisme exprime la spécification de la vie en figures et puissances (âmes, génies, esprits, ancêtres sublimés, déités associées intermédiaires nécessaires entre Dieu et l’homme) qui animent l’univers et peuplent les panthéons traditionnels. Le totémisme est à la fois expression de la communion homme-animal, culte de la fécondité et recherche à travers la sexualité, de la continuité du phylum parental. Le mânisme, ou ancestrisme, est communément synonyme de culte des ancêtres. Le naturisme, loin de se réduire à l’adoration de la nature, correspond plutôt à l’attitude cosmomorphique, c’est-à-dire à la saisie du monde comme ensemble de signifiants, comme langage vivant, comme tissus de messages divins à interpréter. - Le fétichisme est considéré successivement dans son sens étymologique et dans son sens vulgaire. Le paganisme est à la fois culte du terroir, dimension paysanne de la religion, et les pratiques rituelles en lien avec la chasse, la pêche ou le bétail pour les sociétés pastorales.

[7] Thomas L.V., et Luneau R.,  Les religions d'Afrique noire. Textes et traditions sacrés. Paris : Stock, 1995 : 11

[8] Entre autres Laburthe-Tolra, 1985 : 18-20 à propos des Beti (voir note 12)

[9] Lallemand, 1988 : 15 (voir note 1)

[10] Thomas et Luneau, 1995 : 12 (voir note 7)

[11] Zahan D., Religion, spiritualité et pensée africaine. Paris : Payot, 1972

[12]  Laburthe-Tolra,  Initiations et sociétés secrètes au Cameroun. Les mystères de la nuit. Paris : Karthala, 1985 : 19

 

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick -17 septembre 1998 - mise à jour 16/09/14