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Toujours
à l’interstice de (socio)logiques métisses, l’identité et
la pensée symbolique tikar n’ont de cesse d’osciller
pour mieux se stabiliser : leur équilibre est dans le
mouvement … Il est quelque chose de nietzschéen à l’approche
psychologique tikar qui permet de prouver que c’est dans l’espace
du non-dit, du doute et d’une certaine non-catégorisation qu’il
devient possible de créer des cadres (de pensée, politiques,
sociaux, etc.) dynamiques, adaptatifs et vivaces. Au regard
des questions actuelles qui se posent face à la perception de
« l’immigré » ou du patient aussi étranger qu’étrange
pour le clinicien, cette population permettra sans doute d’alimenter
les discussions et peut-être d’aider à mieux appréhender
les troubles dont souffrent ces « aliénés » au
sens propre du terme, lorsque leur « raison » ne
rime plus avec maison..
Introduction : l'espace sorcier
Arithmétique
sorcière de base
« On dit
que Dieu a fait l’homme à son image.
L’homme le lui a bien rendu »
Voltaire
La « sorcellerie », ce domaine
ésotérique bien connu des Africains contemporains comme des
amateurs d’occultisme a toujours été l’objet de maintes
études (historiques, ethnologiques, religieuses). A elles seules,
les hypothèses sociologiques relatives à ce thème en Afrique
pourraient aisément donner lieu à une synthèse spécialisée. Là
n’est pas notre but, de bons résumés des diverses
interprétations ethnologiques diachroniques étant d’ores et
déjà disponibles[1].
Depuis les travaux Lévy-Bruhl[2],
certes critiquables et critiqués à plus d’un titre, il a été
clairement établit que la mort et la maladie ne sont jamais
imputables à un effet naturel, mais toujours à des causes
pernicieuses. Par ailleurs, la sorcellerie ne se définit pas, ne se
conçoit pas, mais se ressent. L’absence de notion de hasard et
coïncidence développée par la suite[3] établit indubitablement la
compatibilité des liens de causalité matérielle avec l’action
des forces occultes. L’équilibre qui se dégage par le biais du
pouvoir sorcier entre bonheur et malheur n’est plus à démontrer[4], la
relation entre demande et réponse sorcière ayant désormais été
brillamment explorée[5].
Les
religions africaines peuvent difficilement se comprendre en tant qu’entités
séparées. Le domaine du sacré, si domaine il y a, n’est ni
extérieur ni impalpable. Il est. Tout comme le temps, qui ne se
donne ni ne se pense pas en termes distincts et classés entre
passé, présent et futur, la « religion sorcière» bien
qu’invisible, n’est pas un univers imperceptible. « Aucun
terme ne parvient, de façon explicite à épuiser le contenu et la
forme du sentiment religieux africain. (...) Il y a là un acte
synthétique car, dans son infinie complexité, dans la
multiplicité de ses nuances, dans ses progrès comme dans ses
régrès, la religion africaine comporte de nombreuses démarches
qui rappellent successivement ou simultanément le fétichisme, le
totémisme, le mânisme, l’animisme et le paganisme[6]. Mais aucune de ces
dimensions, même aperçue dans le sens profond, ne saurait, à elle
seule, esquisser le tableau approximatif du sacré »[7]. Chez les
Tikar comme dans la plupart des sociétés africaines, il n’y a
par ailleurs aucun mot pour désigner la « religion » ou
un ensemble nommé comprenant l’ensemble des forces invisibles[8]. Chaque
société propose ses normes de croyances, ses génies propres et sa
conception symbolique inhérente. Ils sont essentiels dans l’approche
d’un ensemble culturel et dans la compréhension des mécanismes
structurels qui fondent les dynamiques sociales. Il réside toujours
un ensemble de paramètres « autres », relevant du
non-dit comme de l’indicible. Les Tikar ne le nomment jamais, mais
le perçoivent simplement et quotidiennement au sein du politique,
des logiques foncières ou de l’alliance et des compensations
matrimoniales.
C’est
ainsi que la « religion » africaine ne peut être
séparée de la « sorcellerie » qui reste un mystère
trop souvent relégué au rang de pratiques occultes quelques peu
surannées. « Mais si la sorcellerie n’était que cela - cet
ensemble de croyances passablement floues et répétitives assorties
d’un arsenal de démarches coercitives plutôt répulsives -, elle
n’inspirerait peut-être plus aujourd’hui la masse de travaux
ethnologiques qu’elle continue de susciter. La fascination
exercée encore tient sans doute à son omniprésence dans l’édifice
social, quel que soit le niveau auquel on l’appréhende. Tel le
sorcier avouant non seulement ses crimes mais ceux d’autrui, elle
ne cesse de discourir sur ce qui n’est pas elle : sur les
conceptions de la personne, les rapports des principes spirituels
entre eux, les liens entre substances spirituelles et corporelles.
Sur les systèmes familiaux en vigueur, leurs modalités de
transmission des biens les plus tangibles comme les plus
immatériels, et sur les statuts contrastés de ses membres. Sur les
conflits entre sexes, entre individus de générations différentes,
sur les luttes entre gens de pouvoir, et entre pauvres et nantis.
Mais son discours a l’ambiguïté d’une parole forcée, prolixe
mais peu claire, véhémente sans toujours être véridique »[9]. Le
pouvoir « religieux » tikar à l’instar de l’ensemble
des sociétés africaines (en particulier) ne fait pas exception à
la règle.
La
pensée symbolique tikar : un syncrétisme maîtrisé
La mise en place des métissages culturels propre aux
Tikar (qui forment un peuple de (é)migrants congénitaux, si l'on
peut dire !) explique logiquement qu’ils ne possèdent aucune
cosmologie propre ou de mythe fondateur ordonnançant le monde et sa
perception terrestre. Les croyances sont façonnées d’autant d’emprunts
culturels qu’il y eut sans doute d’adaptations et de territoires
traversés ou annexés. Ce creuset constitue néanmoins une base
suffisante pour organiser l’univers, codifier le visible et
ordonner l’invisible. Ainsi, des associations symboliques
équilibrent les sexes au travers de règles culturelles et de
rituels variés fondés sur des antinomies structurantes qui
instaurent la complémentarité des membres au sein de la
communauté. Tout se comprend et se nomme en fonction de cette
organisation virtuelle qui régit en silence le dire et le faire, au
travers de comportements profanes et sacrés.
Les
Tikar pratiquent ce qu'il est coutume d'appeler un « culte des
ancêtres ». Bien qu’éminemment politique, ce culte demeure
intimement lié aux forces occultes et à la
« magie secrète » (djutdjut).
Mânistes par excellence, éventuellement qualifiées d’ancestristes
et intimement liées à l’animisme comme au cosmomorphisme, les
pratiques tikar prennent en compte la présence d’êtres
ancestraux qui comme ailleurs sont « tantôt divinisés,
tantôt promus au rang de génies intercesseurs de l’homme auprès
de Dieu, ayant pour but de maintenir l’ordre social et d’assurer
l’authenticité du culte et des croyances »[10]. Le culte rendu aux
esprits, s’il n'est pas régulier, est pourtant fort présent au
quotidien. En dehors des cérémonies annuelles évoquées
ci-après, les manifestations destinées à satisfaire les ancêtres
tikar sont toujours implicites lors de circonstances funéraires
habituelles. «La puissance à laquelle s'adresse le culte, il ne se
la représente pas planant très haut au-dessus de lui et
l'écrasant de sa supériorité ; elle est, au contraire, tout près
de lui...»[11].
Dans les conceptions coutumières, si le corps des défunts (ndwon)
repose dans la terre, les ancêtres sont « vivants parmi
les vivants, dans la nature ». « Ils ne sont pas
partis » bien qu’ils restent invisibles. Les morts
impalpables entourent les mortels. Ni au ciel ni tout à fait en
terre, dissimulés mais loquaces, ils demeurent animés de la
puissance qui leur est propre. « L’idée du monde invisible
est évidemment très large en elle-même »[12] et reste ardue à
schématiser. Toujours présents, les ancêtres « voient
tout » et se manifestent à bon escient, depuis cet
« autre monde » pourtant au cœur du leur.
Aussi
bien régulateurs de tensions que garants d’un ordre
socio-cosmologique, les mondes du sacré et de la
« sorcellerie » tikar sont inséparables. Ils régissent
au quotidien l’ensemble des dynamiques nécessaires au bon
fonctionnement du groupe dont ils ne présentent qu’un reflet à
peine déformé. Au-delà du bon mot attribué à Voltaire se
dégage ainsi une vérité valable dans n’importe quelle
conception symbolique. La compréhension véritable des mécanismes
qui sous-tendent une pensée donnée est capitale. Ainsi, en
regardant de près la « religion » tikar, on s’aperçoit
rapidement qu’elle est constituée d’apports divers (islam,
catholicisme, croyances locales) et que son but ultime est aussi
économique que politique. Aussi métissées soient-elles, ces
conceptions symboliques offrent toujours des clefs analytiques
fondamentales. Par exemple, si le chiffre 7 régit toujours les
échanges (symboliques, matrimoniaux, etc.) tikar, «c’est que
les ancêtres ont en décidé ainsi. C'est la loi des Tikar».
Mais la loi s’explique toujours, d’une manière ou d’une
autre.
Ainsi,
7 est égal à 3 + 4, ce qui semble normal pour qui connaît son
arithmétique de base. Or, l’arithmétique ne se suffit pas à
elle-même et surtout n’explique rien en soi. Encore faut-il
savoir pourquoi ces chiffres sont hautement symboliques. Ils
représentent respectivement le nombre de jours qu'il faut à chaque
sexe pour atteindre l'autre monde lors du décès : trois pour les
hommes, quatre pour les femmes qui mettent un peu plus longtemps car
elles marchent moins vite. Les conceptions économiques, agricoles,
biologiques et sociales dépendent de l’ordonnancement de cet
« autre monde ». Tout se comprend, se nomme et se
construit en accord avec cette croyance fondamentale qui régit
imperceptiblement le dire et le faire. Et qui permet une fois encore
de légitimer une culture, même si elle résulte d’emprunts et d’acculturations
diverses.
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