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Cette page est une
lecture rapportée et commentée de, Les facteurs
culturels en thérapeutique psychanalytique, chapitre XV de Essais d'ethnopsychiatrie générale
[1]. Il
s'agit à l'origine d'un article intitulé Cultural
Factors un Psychoanalytic Therapy paru dans le Journal
of the American Psychoanalytic Association, I, p.629-655, 1953.
Devereux a conçu
cette étude en trois parties qui sont :
 I. La culture, caractéristique humaine
 II. Rapports entre la psychanalyse et l'ethnologie
 III. Les
facteurs culturels en thérapie psychanalytique
I. La culture, caractéristique humaine.
Cette partie expose
des définitions de termes sous la forme de paragraphes
numérotés qui sont au nombre de 17. Devereux procède "en
entonnoir", en considérant d'abord que l'homo sapiens est
un organisme biologique (genus homo) puis un homme en
tant qu'être humain, c'est à dire un possesseur de psychisme
et de culture. Cette distinction n'est pas du tout un artifice
d'exposition afin de distinguer différentes parties d'un
ensemble. Au contraire, il s'agit pour lui de soutenir la
continuité entre le niveau biologique et les niveaux psychique
et culturel. Au terme d'un processus évolutif, genus homo
se distinguerait par une différenciation, une
individualisation,, une plasticité et une variabilité de
comportement actualisées dans le psychisme et la culture
humains mais, et c'est certainement là l'essentiel, le
psychisme et la culture indissolublement liés ne constituent
pas des caractéristiques biologiques du genus homo.
Cette idée que
Devereux expose en quelques lignes est d'une simplicité
extrêmement trompeuse. Nous la comprenons comme le fait que
psychisme et culture ne sont pas inscrits dans les acquis
évolutifs comme le sont par exemple la position du trou
occipital, la structure du cortex ou la verticalité, seules
sont acquises pour le genre leurs potentialités
d'existence. En 1953, les notions d'émergence, d'organisation,
de complexité n'avaient pas encore reçu leurs statuts d'outils
conceptuels mais il nous semble que Devereux aurait pu les
utiliser. Que le psychisme humain et la culture ne constituent
pas des caractéristiques biologiques du genus homo ne
signifie pas l'absence d'interdépendance. Quoiqu'il en soit,
c'est avec ce schéma que Devereux analyse les désordres de la
personnalité et les pathologies sociales, au sens de sociétés
"malades".
La
dédifférenciation et la désindividualisation indiqueraient
cette régression de l'homme vers l'homo sapiens. Ainsi s'expliquerait le fait que la ressemblance entre
nos enfants et ceux d'autres civilisations soit plus grande que
celle entre individus adultes normaux appartenant à des
sociétés différentes. Il en serait de même, et pour les
mêmes raisons, de la grande ressemblance entre les anormaux.
Devereux résume cela dans la phrase suivante : « Les différences
observées entre êtres humains se comprennent plus aisément en
fonction du concept d'homme alors que les similarités
observées entre eux se comprennent plus aisément en fonction
du concept d'homo sapiens. » [p.337]
Sur le plan
psychothérapeutique, les conséquences d'un tel point de vue
sont relativement concrètes : par exemple la manière dont un
individu anormal manipule les matériaux culturels possède une
valeur diagnostique ou encore, plus la psychothérapie est
"profonde", moins grande est l'intérêt de la
connaissance des éléments culturels. Devereux ne l'écrit pas
exactement ainsi mais ce qu'il exprime revient à dire que
l'importance de la détermination culturelle est en corrélation
avec le développement libidinal. Là encore, méfions-nous de
l'apparente simplicité : il faut en effet distinguer, ce que
Devereux fait dans le point 16, entre la nature et la fonction
de la Culture (c'est nous qui soulignons),
phénomène universel, repérable à travers des catégories
générales, et entre les manifestations particulières de
telle ou telle culture, repérables à travers des contenus.
Si un sujet évoque
des invisibles pour expliquer ses malheurs, il a recours à une
catégorie générale de pensée étiologique mais s'il ajoute
qu'il s'agit précisément de djinns, de rab ou de
neak ta etc., il révèle précisément son appartenance
à l'islam, à la société lebou ou à la culture cambodgienne
etc. Mentionnons ici, au-delà des écrits de Devereux mais dans
leur esprit, que la référence à telle ou telle entité
invisible présuppose que le sujet appartienne réellement à
telle ou telle culture. Si un sujet laotien se pense victime de
l'action négative d'un loa et si un Béninois entretient
une relation singulière avec un phi, tous les deux délirent,
c'est à dire comme l'étymologie latine du mot le suggère,
tous les deux sont sortis du sillon culturel qui leurs
était propre. Bien entendu le maniement de contenus culturels
doit être perçu de manière complémentariste.
Le paragraphe 17 est
particulièrement important du point de vue de la terminologie.
En effet Devereux définit psychothérapie
interculturelle par le fait que le thérapeute a
recours à ce qu'il sait de la culture
spécifique de son patient alors que s'il a recours à sa connaissance de la Culture en soi,
d'une catégorie culturelle universelle, Devereux considère
qu'il s'agit de psychothérapie
métaculturelle. Il fut un temps où Devereux
utilisait ici psychothérapie
transculturelle mais comme il le précise « Malheureusement, on m'a
emprunté depuis lors ce terme (sans jamais bien entendu en
mentionner l'origine) et, ce qui est plus grave, en le
dépouillant du sens spécial que je lui avais attribué. Le
terme "psychiatrie transculturelle" a ainsi acquis le
sens de "psychiatrie interculturelle" et même, de
manière plus générale, d'ethnopsychiatrie. » [note 2-p.338].
Nous avons
volontairement omis de rapporter l'analyse du septième
paragraphe préférant suivre le fil homo sapiens, homme
car malgré les apparences ce point et celui qui lui succède ne
se situent pas exactement dans le même champ d'analyse. Quel
est-il ? - « La
"culturisation" de l'homme est fonction et résultat
du remplacement des manifestations pulsionnelles biologiques à
caractère rigide, direct, massif - il s'agit de pulsions
agressives, plutôt que génitales - par un comportement souple,
qui a pour caractère spécifique l'économie des moyens et la
précision de l'adaptation de ces moyens tant au contexte (à la
situation) qu'au but poursuivi. » [p.335] Cette assertion de Devereux
paraît "freudiennement" recevable mais si l'on s'y
arrête, on pourra constater qu'elle n'est pas réellement dans
l'esprit des conceptions de Freud et de Róheim relatives aux
relations culture et psychisme. Pour ces derniers la
culturisation est à la fois cause et effet d'un renoncement
partiel particulièrement ponctué par la question oedipienne
mais ce renoncement n'est pas un remplacement. Il reste
constamment en tension et ses avatars tant individuels que
collectifs démontrent bien que ce renoncement se situe dans le
cadre d'une dynamique psychique en activité (comme on le dirait
d'un volcan) et non pas d'un état stable ; la violence nazi
pouvait aussi dans le même moment cohabitait avec la poésie,
l'affection familiale ou la caresse d'un chat. On pourrait
concéder à Devereux que le terme de remplacement ne possède
qu'un sens imprécis mais dans le point suivant il souligne avec
insistance que « La
théorie qui prétend que la culture rétrécit le comportement
est illusoire..[..] la culture élargit la portée, la gamme,
l'efficacité et l'applicabilité du comportement. » La
psychanalyse de Devereux (tout au moins cet aspect là) est
très américaine, négligeant les fluctuations (inhibition -
régression - sublimation - comportement psychopathique ..) et
la dimension métapsychologique en relation avec le principe de
plaisir.
Rappelons quelques
considérations de Freud. « le
principe de plaisir qui détermine le but de la vie, qui
gouverne dès l'origine les opérations de l'appareil psychique
.. est irréalisable .. autrement que sous forme de phénomène
épisodique .. la souffrance nous menace de trois côtés ..
notre propre corps .. le monde extérieur .. les autres êtres
humains. »
[2] et surtout,
dans l'optique de Freud, ce renoncement est inscrit dans la
dynamique d'un "contrat" : « .. l'échange d'une part de possibilité
de bonheur contre une part de sécurité » [3] Il
est manifeste que cette part de sécurité contribue à diminuer
les causes de souffrance mais d'une part, ce processus ne
concerne pas chaque individu de la même façon et d'autre part,
il est illusoire de ne pas tenir compte de la dimension
politique qui est nécessairement incluse dans le champ de
la culture. En effet, au-delà des
possibilités de plaisir "détachées" des pulsions,
de la permutation éventuelle des objets ou de la mobilité
sociale, nous avons beau nous tourner de tous les cotés, dans
le temps et dans l'espace, regarder tous les types de
sociétés, la "Culture" génère, peu ou prou, de
l'inégalité sociale et de l'inégalité de vie, du malaise
social etc. [4].
Quoiqu'il en soit, la formulation optimiste de Devereux
se différencie du réalisme freudien.
 
II. Rapports entre la psychanalyse et
l'ethnologie.
Cette partie est
relativement succincte car Devereux ne fait qu'y rappeler un
sujet amplement développé dans d'autres parties de son oeuvre,
à savoir « ..[qu']
il existe en effet une relation d'indétermination de type
Heisenberg - Bohr entre la compréhension ethnologique et la
compréhension psychanalytique. » Nous renvoyons le
lecteur à notre page sur le complémentarisme. [lien en haut de page] Rappelons
cependant que Devereux y répète que « Plus un patient est "malade",
plus profonde est sa "régression" .... plus restreint
sera le rôle des items culturels ... et plus fréquents les
processus de "déculturation".»[5]
 
III. Les facteurs culturels en thérapie
psychanalytique.
Devereux expose là
diverses considérations illustrées par des vignettes
cliniques. La première idée avec laquelle s'ouvre cette partie
est la distinction entre neutralité affective et neutralité
culturelle. «
Lorsque le patient est un Indien, l'exotisme de sa culture
permet à l'analyste de s'affranchir de ses propres
scotomisations d'origine culturelle et favorise dans une
certaine mesure sa "neutralité culturelle".» [p.341]
Cette
assertion n'est pas sans poser de nombreuses questions malgré
son apparente simplicité. Il y a en effet plusieurs manières
"d'entrer" dans la problématique de cette assertion.
Comme nous l'avons mentionné plus haut, il est utile de
distinguer entre ce qui de la culture relève d'une catégorie
générale et ce qui relève d'un contenu. Imaginons l'exemple
d'un patient maghrébin évoquant les djinns comme cause de ses
troubles devant un thérapeute lui-même maghrébin (on le
suppose "normalement" socialisé, musulman, sans
problème psychologique majeur etc., on l'écrira TM) et devant un thérapeute
européen (on le suppose "normalement" socialisé,
chrétien, sans problème psychologique majeur etc., on
l'écrira TE). Le TE aura peu de difficultés à
discerner dans cette évocation un mécanisme de type projectif.
Bien entendu, le TM peut
aussi avancer la même interprétation mais il aura eu à
s'affranchir lui-même des contraintes exercées sur son
psychisme par l'existence reconnue des djinns, tant dans sa
culture en général que dans le Coran en particulier. A
l'opposé, le TM peut
reconnaître dans cette évocation tout un univers de sens
pouvant échapper au TE.
Soyons plus précis. Si le patient a évoqué l'entité
invisible "Aïcha Quandicha", le TM associera facilement la présence de cette
djinniya à des difficultés de la sphère sexuelle, conjugale
etc., ce que ne saurait faire le TE
à moins justement d'avoir intégré ces représentations
culturelles à celles de sa propre culture.[Voir
notre intervention au Congrès
Panafricain à Dakar]
Nous avions dit que
cette assertion de Devereux n'était pas sans poser de
nombreuses questions et l'exemple précédent l'illustre : si on
considère que la culture maghrébine scotomise le mécanisme de
la projection (dans la sphère des malheurs humains pour le
moins) en proposant en contre-investissement des
représentations culturelles particulières, le point de vue de
Devereux ne pose guère de problèmes mais si j'étais un
Maghrébin "normal", je ne pourrais m'empêcher de
penser qu'il s'agit de sa "vérité" contre la mienne.
En effet, si l'existence des djinns et de leurs actions est
inscrite dans le réel, il ne s'agit plus de projection
mais d'interventions extérieures. Il ne viendra pas à l'esprit
d'un Européen "standard" de croire que les effets
malheureux d'un orage ou d'une tempête soient imputables à des
mécanismes projectifs.
Une autre question
se pose lorsque le fait culturel présente un caractère
relativement universel, par exemple l'inégalité de statut
entre hommes et femmes. Dans ce cas, ni l'ethnologie, ni la
psychanalyse, et encore moins tout un chacun, n'ont été
réellement capables d'assurer une "neutralité
culturelle". On pourrait croire qu'il y a un monde entre la
pratique rituelle de l'excision et l'inégalité des salaires
entre hommes et femmes dans les sociétés européennes
contemporaines mais en réalité les représentations
culturelles de la Femme supposant de tels faits sont
pratiquement les mêmes. Dans les cas où les
représentations culturelles sont comparables, rester
"neutre" suppose d'avoir la capacité d'être envahi
par ses propres angoisses [6].
Quoiqu'il en soit et
de manière générale, on peut dire que pour le
psychothérapeute : «..ses
scotomisations et ses contre-transferts d'origine purement
culturelle viendront considérablement entraver son travail
analytique, et cela surtout lorsqu'il aura affaire à des
patients appartenant à son propre milieu socio-culturel.»
[p.341]
La seconde idée
développée dans cette partie gravite autour de l'idée que
l'intérêt manifesté par l'analyste pour les matériaux
culturels peut être utilisé à des fins défensives par le
patient. Ce dernier peut par exemple inonder le
psychothérapeute d'éléments culturels tels «..des leurres (red
herrings) destinés à détourner l'analyste de ses devoirs
thérapeutiques..» [p.343] Une autre forme de résistance possible pour le
patient est de croire qu'il intéresse l'analyste seulement pour
ses intérêts "ethnographiques". Il n'est pas bien
sûr complètement exclu que certains thérapeutes ou tous les
thérapeutes à certains moments puissent être
"fascinés" par des faits culturels au détriment de
l'attention portée au patient comme sujet humain. Devereux
précise qu'il n'a jamais entrepris une psychothérapie sans
s'informer de la culture du patient et ne voit pas comment il
pourrait en être autrement «..tant que n'aura pas été mis au point une méthode
satisfaisante de psychothérapie métaculturelle.» [p.344] Nous sommes certainement ici au centre du problème
ayant conduit à la création des consultations "ethnopsy"[7].
Il est nécessaire de noter, comme Devereux le fait lui-même
plusieurs fois à l'intérieur de ses démonstrations, que la
plupart des phénomènes transférentiels et
contre-transférentiels liés à des facteurs culturels
surviennent aussi en toute autre occasion. Il donne par exemple
le cas d'un psychothérapeute collectionnant les timbres pouvant
être "fasciné" par un patient philatéliste ou le
cas réel de Freud envoyant un patient égyptologue à un
confrère présupposant de l'influence de sa propre passion pour
les antiquités égyptiennes.[p.345]
Une troisième idée
concerne l'utilisation sous diverses formes de la
"culture" elle-même à des fins défensives. La
réalité de la xénophobie et de la maltraitance sociale, tant
pour les Indiens dans L'Amérique de Devereux que pour les
migrants contemporains dans nos pays, ne doivent pas cependant
dissimuler le possible recours défensif à ces réalités par
les patients. ".. je suis malheureux parce que les
Français sont racistes.." peut aussi être une
"mauvaise raison" pour éluder une problématique
dépressive qui peut n'avoir aucun rapport avec le fait de vivre
en France. Il peut en être de même avec le recours à des
représentations culturelles ".. que vous ne pouvez pas
comprendre parce que vous êtes français .." ou du
recours à des pratiques dites traditionnelles pour éviter une
prise de conscience d'un problème "intrapsychique".
Il peut en effet être plus "économique" sur le plan
psychique de penser que mes malheurs sont le résultat de la
jalousie de la voisine que les conséquences d'une relation
pathogène et pathologique à ma mère. Dans ces paragraphes,
Devereux décrit en détails quelques épisodes de la
psychothérapie d'une Indienne que nous ne saurions résumer
ici, illustrant les intrications complexes entre facteurs
culturels et résistances psychologiques.
Devant cette
complexité, Devereux rappelle «.. la règle classique qui veut que l'on
interprète en premier lieu ce qui effleure presque à la
conscience du patient. Dans l'analyse de patients culturellement
"distants", le respect de cette règle oblige parfois
l'analyste à interpréter assez tôt en cours d'analyse des
éléments .. (.. interprétés tardivement..) avec des patients
occidentaux..» [p.352]
La raison principale étant qu'un conflit donné peut être
profondément refoulé dans telle culture alors qu'il est
superficiellement refoulé dans telle autre. On remarquera, et
pour les mêmes raisons, que la citation de Devereux peut être
inversée. Il serait inopportun d'interpréter précocement des
conflits relativement accessibles chez des occidentaux alors
qu'ils sont intensément évités dans d'autres aires
culturelles. A l'heure actuelle, par exemple, il est devenu
presque banal pour un Européen d'exprimer des conflits
relationnels avec ses parents alors qu'une telle expression est
relativement inconcevable dans la plupart des cultures
asiatiques ou africaines. Il en est de même pour un certain
nombre de "choses" relevant de la sphère sexuelle.
Au-delà des écrits de Devereux, nous voudrions faire remarquer
que ces considérations restent valables à l'intérieur d'une
même aire culturelle mais dans le temps.
Le trop méconnu Theodor Reik avait déjà signalé que dans les
débuts de la psychanalyse, un patient avouant un désir de
meurtre à l'égard de son père, signifiait par là même la
fin probable de sa cure alors que quelques décennies plus tard
"le patient moyen" pouvait exprimer le même désir
dans des entretiens préliminaires[8].
Ce ne sont pas la
psychanalyse ou l'inconscient qui ont changé, c'est la culture
qui est vivante.

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