|
14/02/12
La
notion de représentation culturelle
généralités
Il
est vraisemblable que la notion de représentation culturelle
ne saurait se comprendre sans faire le détour par celle
de représentation sociale. On se rappellera que l'émergence
manifeste de cette dernière date de 1961 avec l'ouvrage
de Serge Moscovici,
La psychanalyse, son image
et son public
[1], travail
dans lequel, par une sorte de clin d'oeil, la psychanalyse
porteuse d'un savoir sur les représentations est l'objet
même de la recherche. Bien entendu l'existence du concept
est bien antérieure mais il est significatif que Moscovici
intitula justement son premier chapitre :
La représentation sociale, un
concept perdu. Il y rappelle l'apparition de ce concept
en sociologie avec Durkheim,
en 1898, qui distinguait notamment entre représentation
individuelle et représentation collective. L'un des problèmes
dans l'appréhension et l'usage de cette notion est «
sa position "mixte", au carrefour d'une série de concepts
sociologiques et d'une série de concepts psychologiques.
» (1 :39) En effet, de la sociologie à la psychologie sociale
en passant par la psychologie cognitive et la psychanalyse,
le concept de représentation adjectivé de collective, de
sociale ou de mentale migre à travers des champs à la fois
proches et différents. Il en résulte une certaine confusion
ou pour le moins de la complexité.
Pratiquement
à la même époque qu'Émile Durkheim, Freud use de la notion
de représentation, et il le fera tout au long de son œuvre,
mais dans des sens multiples. Il distingue généralement
entre trois sortes de représentations : la première,
die Vorstellung, renvoie
à un processus et à un contenu de pensée, la seconde,
die Darstellung, ramène
à la figuration, à la mise en image ou en scène, enfin
Vorstellungsrepräsentanz
traduit en français comme représentant-représentation ou
représentation-délégation désigne le phénomène de l'inscription
de la pulsion dans le psychisme. A ces formes distinctives
il faut ajouter celles de représentation de chose et représentation
de mot [2].
Aujourd'hui,
en psychologie sociale, particulièrement autour des travaux
de Denise Jodelet
[3] , la représentation
sociale est considérée comme présentant les caractéristiques
suivantes :
-
« Elle
est socialement élaborée et partagée car se constitue
à partir de nos expériences, mais aussi des informations,
savoirs, modèles de pensée que nous recevons et transmettons
par la tradition, l'éducation et la communication sociale.
-
Elle
a une visée pratique d'organisation, de maîtrise de
l'environnement (matériel, social, idéel) et d'orientation
des conduites et des communications.
-
Elle
concourt à l'établissement d'une vision de la réalité
commune à un ensemble social (groupe, classe, etc.)
ou culturel. »
[3c : 22]
Dans
cette perspective la représentation sociale se définit par
un contenu se rapportant à un objet et par un sujet en rapport
avec un autre sujet : toute représentation est représentation
de quelque chose et de quelqu'un. L'acte de représentation
est un acte de pensée. La représentation est le représentant
mental de quelque chose.
«
La représentation sociale est avec son objet dans un rapport
de "symbolisation", elle en tient lieu, et "d'interprétation",
elle lui confère des significations. »
[3a : 43]
A ce niveau un rapprochement reste possible avec le concept
analytique. La représentation n'est pas un pur reflet du
monde, elle est aussi construction. Parallèlement, Freud
distinguait entre trace mnésique et représentation. La poursuite
de la comparaison entre le concept inscrit dans la psychanalyse
et dans la psychologie sociale se heurterait cependant à
des différences difficiles à surmonter, notamment dans ses
articulations avec les notions de pulsion et d'inconscient.
Nous avons dit que Moscovici avait pris la psychanalyse
comme objet de représentation sociale mais nous pouvons
nous interroger en boucle sur ce que la psychanalyse peut
dire de la représentation sociale.
...
rendre supportable
la détresse humaine ...
Le
concept de représentation sociale et/ou culturelle, aux
sens actuels, est absent des écrits freudiens mais nous
savons qu'une place importante est faite à certains systèmes
de représentations collectifs liés à la socialité et à la
culture. Citons pour exemples les mythes, les contes, les
conceptions du monde, les croyances et les idées religieuses.
C'est cet ensemble là que nous définissons provisoirement
comme représentations culturelles.
Ces
représentations collectives remplissent plusieurs fonctions.
Dans L'Avenir d'une Illusion
Freud écrit :
« Ainsi se trouve créé un
trésor de représentations nées du besoin de rendre supportable
la détresse humaine, édifié avec le matériel fourni
par les souvenirs de détresse de la propre enfance et
de celle du genre humain. Ce fonds protège l'homme dans
deux directions, contre les dangers de la nature et
du destin et contre les dommages de la société humaine.
»
[4 a]
Nous
retrouvons la même idée dans
Malaise dans la civilisation (Kultur en
allemand) où, dans le fil de sa réflexion sur le bonheur,
introduite, il n'est pas inutile de le rappeler, par l'analyse
du "sentiment océanique" communiqué par Romain Rolland,
Freud écrit :
« ..(qu'il)
suffira de redire que le terme de civilisation désigne
la totalité des oeuvres et organisations dont l'institution
nous éloigne de l'état animal de nos ancêtres et qui
servent à deux fins : la protection de l'homme contre
la nature et la réglementation des relations des hommes
entre eux. »
[4 b]
Un
peu plus loin Freud synthétise ses réflexions en pointant
la fonction de défense contre l'angoisse que remplissent
ces représentations. Dans
Les nouvelles conférences sur la psychanalyse
(1932) et notamment dans celle intitulée D'une conception
de l'univers apparaît une seconde fonction, celle de permettre
les réalisations de désirs et, sur le plan collectif, ces
représentations fournissent des repères identificatoires
aux personnes d'un même ensemble.
« J'estime donc qu'une vision
du monde est une construction intellectuelle qui résout
de façon unitaire tous les problèmes de notre existence
à partir d'une hypothèse subsumante... en croyant en
elle, on peut se sentir en sécurité dans la vie, savoir
ce à quoi on doit aspirer, comment on peut, de la manière
la plus appropriée, assigner une place à ses affects
et à ses intérêts. »
[4 c]
A
ces fonctions correspondent des effets que produit le travail
psychique de la représentation et que
René Kaës
[5] résume ainsi :
-
un effet d'objet, de présence.
La représentation vient marquer l'absence, le manque,
le défaut de l'objet. - un effet de subjectivité
introduit par le refoulement ; effet lié au travail
de censure comme dans le rêve. - un effet de sens,
ce que la représentation représente pour le sujet.
Ces
effets, il nous semble qu'il revient à
Winnicott le mérite d'en avoir
éclairé certains aspects. Lui aussi considère que l'une
des fonctions des arts, des religions et de la culture en
général est de rendre supportable la détresse humaine. Plus
précisément, le psychanalyste anglais considère dans la
suite de ses travaux sur les
Objets et phénomènes transitionnels
que :
« l'acceptation
de la réalité est une tâche toujours inachevée, qu'aucun
être humain n'est affranchi de l'effort que suscite
la mise en rapport de la réalité intérieure et de la
réalité extérieure; enfin, que cette tension peut être
relâchée grâce à l'existence d'une zone intermédiaire
d'expérience qui n'est pas mise en question (les arts,
la religion, les sciences etc.) ».[6]
L'idée
nouvelle est de penser la culture dans le prolongement de
l'espace transitionnel, c'est à dire dans cette zone d'illusion
nécessaire que chaque enfant humain doit créer pour accéder
à la capacité d'être seul. Ces réflexions incitent à penser
que tout travail sur les représentations culturelles doit
s'organiser autour d’une problématique aux termes parfois
opposés mais que nous jugeons fondamentale :
- élucider la part d'illusion
et soutenir contre la détresse -
Ces
remarques et ces effets montrent que la notion de représentation
ne peut se réduire comme on l'entend souvent à de simples
projections de processus inconscients
[7]. La représentation engage
le sujet dans son histoire singulière mais pose aussi la
question de l'étayage des formations psychiques sur les
formations sociales. Ce qui est en effet pointé par Freud
dans l'ensemble des textes cités est l'idée que :
« le
principe de plaisir qui détermine le but de la vie,
qui gouverne dès l'origine les opérations de l'appareil
psychique .. est irréalisable .. autrement que sous
forme de phénomène épisodique .. la souffrance nous
menace de trois côtés .. notre propre corps .. le monde
extérieur .. les autres êtres humains. »
(4a : 20-21)
Il
serait cependant vain de voir là l'origine des états névrotiques,
au contraire même la névrose individuelle survient lorsque,
pour différentes raisons, la civilisation et les représentations
collectives, qu'elle véhicule mais qui la constitue aussi,
ne suffisent pas à pallier au renoncement exigé par
« .. l'échange d'une part de possibilité
de bonheur contre une part de sécurité »
[8]. Notons avec Freud et Róheim
que cette insuffisance se révèle plutôt d'ailleurs par un
excès de culture.
Il
va sans dire que l'importance des représentations culturelles
n'est guère perceptible dans la situation où le psychanalyste
et l'analysant partagent la même culture car ils s'accommodent
l'un et l'autre des mêmes nécessaires illusions. Georges
Devereux avaient déjà souligné ce fait. La clinique des
personnes migrantes et de celles qui en subissent les effets
devrait nous inciter à entendre les différences. Comment
les psychothérapeutes d'obédience psychanalytique pourraient-ils
se passer d'interroger cet étayage culturel alors même qu'ils
tiennent la parole, le discours, fait social et culturel
par excellence, comme fondamental ?
Pour
terminer provisoirement cette partie réservée à la notion
de représentation culturelle et pour l’ouvrir au questionnement,
je voudrais insister sur le fait que celle-ci n’est pas
nécessairement " une chose purement mentale " au sens commun
du terme, comme les philosophies, les religions, les sciences.
Elle concerne aussi les pratiques, les manières de vivre,
les techniques du corps pour reprendre Marcel Mauss, les
conceptions du temps et de l’espace, les modes de relations
et de communications interpersonnelles etc..
 Il
est aisé de comprendre que le sujet migrant, mais la clinique
peut aussi désigner ses enfants de la seconde génération,
est en rupture voire en conflit avec ce réservoir de représentations
culturelles avec ce que cela implique de souffrance, de
désarroi, de pertes de repères et de sens. Il faut ici préciser
que cette rupture ou ces conflits avec, pour reprendre Freud,
ces trésors de représentations, sont plus ou moins évidents
et manifestes si ces systèmes de représentations possèdent
des structures différentes de celles de la culture d’accueil.
Nous pensons ici aux systèmes de parenté, aux conceptions
de la maladie et de l’infortune, aux conceptions religieuses,
etc. Ces écarts différentiels sont quasiment négligés dans
les approches de soins, ainsi peuvent rester inanalysées
des composantes particulières que l'analyste et l'analysant
ne peuvent reconnaître dans leurs expressions transférentielles
et contre-transférentielles.
Ce
que nous proposons est simple, c'est d'introduire ou de
réintroduire et de faire travailler les jeux de représentations
culturelles ; non seulement entre la culture d'origine du
consultant et celle de la culture d'accueil mais avec d'autres
encore. Ces dernières fonctionnent alors comme tiers avec
le bénéfice de rendre pensable, représentable un espace
transitionnel, intermédiaire permettant une élaboration
psychique pour les consultants et pour nous.
|