À propos du culte des ancêtres

Patrick Fermi

paru dans Perspectives France-Vietnam, n° 68, janvier 2009, p.20-21

 

 

Cet article a été initialement publié dans Perspectives France-Vietnam, revue de l' Association d’Amitié France - Vietnamienne ; il est toujours consultable sur le site de l'AAFV.
Pour une approche plus détaillée du culte des ancêtres au Việt Nam, cliquez ici.

 

À propos du culte des ancêtres

 

spaceLa dernière nuit de l'année précédant la fête du Têt – cette année 2009, ce sera le 26 janvier – se tient le cúng ông bà ou cérémonie aux ancêtres. Ces derniers sont invités à réintégrer la maison (rước ông bà ông vải) pour quelques jours, aujourd'hui souvent 3 ou 4, autrefois généralement 7. Des repas seront partagés avec eux jusqu'à la cérémonie de leur départ (tiễn ông bà ông vải). Il s’agit là d’une occasion particulière, celle de la nouvelle année, mais le culte des ancêtres existe au quotidien et de façon permanente. Rendre un culte aux ancêtres, thờ cúng tổ tiên, c’est les commémorer mais c’est aussi tout à la fois prier, faire des offrandes, prendre conseil ou les informer des évènements qui marquent la vie familiale.

spaceL’immense majorité des foyers possèdent un autel des ancêtres. Actuellement, ce dernier se présente sous divers aspects, du plus impressionnant respectant à la lettre les codes traditionnels au plus modeste où de temps à autre la fumée de l’encens s’élève au milieu d’un bol de riz et de quelques fruits. A notre humble avis, les travaux spécialisés sur ce thème ont généralement négligé les différences sociales ; le culte des ancêtres dans une famille de mandarins à une époque où le confucianisme était l’idéologie officielle n’est pas complètement superposable au culte des ancêtres pratiqué dans une famille paysanne du début du XXIe siècle. Les bouleversements contemporains, tout autant ceux qui sont internes au pays que ceux que l’on range sous le terme peut-être trop commode de mondialisation, ont modifié l’étiquette classique du culte des ancêtres mais celui-ci reste un élément fondamental de la culture vietnamienne. Il n’est pas sans signification profonde que le Code de la famille de 1995 puisse permettre de réserver une part du patrimoine aux biens cultuels.

spaceIl faut se garder ici de projeter la conception occidentale de la famille sur celle du Việt Nam. Ainsi il faut savoir que l’unité sociale de base correspondait à peu près à ce que l’on entend par la notion de clan, c'est-à-dire à un certain nombre de familles, nhà ou gia au sens étroit, se reconnaissant un ancêtre commun, thủy tổ. C’est cela qui explique encore aujourd’hui le nombre restreint de « nom de famille ». Dans la réalité pratique, il est plus compréhensible de parler de tộc. Ce dernier se déploie sur neuf générations, de là son nom sino-vietnamien cửu tộc, plus précisément quatre en ascendance et quatre en descendance. Il semble qu’aujourd’hui le culte des ancêtres tend à se « décentraliser », surtout en ville, mais traditionnellement le clan, le tộc possède un lieu de culte ancestral, từ đường, parfois appellé nhà thờ, situé chez le chef de la parenté du clan appelé le trưởng tộc.

spaceBeaucoup d’auteurs inscrivent le culte des ancêtres dans le prolongement du confucianisme. Bien sûr, l’influence de Khổng tử (Confucius) et celle du Livre de la piété filiale, Hiếu Kinh en vietnamien, ont influencé le culte des ancêtres dans ses formes et ses éléments mais nous pensons qu’il ne se laisse cependant pas enfermer dans ce cadre lettré.

spaceAu-delà des aspects rituels, le cœur du culte des ancêtres est la notion de piété filiale, hiếu. Le caractère ancien qui représente cette notion est explicite : sa décomposition montre un vieillard s’appuyant sur un enfant. Plus qu’une longue explication, voici l’histoire de Quách Cự, l’un des héros du populaire Les vingt-quatre exemples de piété filiale. Chacun de ces exemples est connu par un aphorisme. Celui de Quách Cự est le suivant : Pour sa mère enterrer son enfant, vị mẫu mai nhi en sino-vietnamien ou vì mẹ chôn con sous une forme plus compréhensible. L’histoire peut se raconter ainsi :

 «.. Il n'y avait pas à manger pour tout le monde. Quách Cự dit alors à sa femme : "Notre petit garçon mange tellement qu'il n'en reste pas assez pour notre mère. Nous pouvons encore avoir d'autres enfants, tandis que nous ne pourrons avoir d'autre mère". Ils se mirent alors d'accord ... pour enterrer leur enfant. Il commença à creuser un trou lorsque sa pioche rencontra une jarre remplie d'or.».

 Le sacrifice exigé par le devoir de piété filiale est ici compensé mais il révèle une sorte d’inversion des valeurs relativement à celles qui déterminent le monde occidental. Il ne s’agit que d’une histoire mais nous sommes tant habitués à plutôt considérer nos parents comme les tuteurs et les garants de nos propres ambitions que cette représentation culturelle peut soulever une difficulté de sympathie. Il serait naïf de croire que la rencontre interculturelle puisse se réaliser sans que chacun ne questionne ses propres certitudes.

spaceSi vous avez la curiosité de lire la majorité des guides de voyages concernant le Việt Nam, vous apprendrez d’abord que les Vietnamiens sont bouddhistes mais qu’en réalité le monde religieux vietnamien est la rencontre de trois courants : le taoïsme, le confucianisme et le bouddhisme. Une expression vietnamienne traduit cette réunion, tam giáo. Ensuite, on vous informera de l’existence de quelques minorités religieuses (chrétiens, caodaïstes, musulmans etc.), du culte des ancêtres et de l’existence de croyances animistes. De mon point de vue, cette catégorisation est critiquable et ne fait que refléter notre culturo-centrisme.

spaceLe débat est ancien. Au milieu du XVIIe siècle éclata « la querelle des rites », expression qui qualifie une histoire mouvementée et pleine de rebondissements opposant les missionnaires jésuites en Chine et l’autorité papale. Les raisons de cette discorde sont nombreuses [1] mais parmi elles fut âprement discuté l’autorisation ou pas du culte des ancêtres. Généralement les jésuites ne s’y opposaient pas mais les papes qui se succédèrent émirent des décrets contradictoires. Les uns y voyaient des coutumes civiles témoignant d’un simple hommage, les autres considéraient qu’il s’agissait d’une forme d’idolâtrie incompatible avec la théologie chrétienne. Après plus d’un demi-siècle, en 1704, Clément XI condamnera sans appel les rites chinois. Aujourd’hui, depuis Vatican II, l’église catholique tolère le culte des ancêtres et tend même à intégrer d’autres traditions, la fête du Nouvel An en est un exemple particulièrement significatif.

spaceEn 1999, le diocèse de Huế a organisé un colloque sur le thème du culte des ancêtres. À côté des religieux, des représentants marxistes de l'Institut de recherches religieuses de Hà Nội sont intervenus et si la plupart des commentateurs ont décrit une ambiance cordiale, ils ont aussi noté des débats très animés. On y a appris, selon une enquête réalisée en 1993 dans différentes villes du Việt Nam et rapportée par le professeur Đặng Nghiêm Vạn, que le culte des ancêtres est pratiqué par 88,9 % des catholiques de Hồ Chí Minh, 87,4% à Huế et 64,2 % par ceux de Hà Nội. Plus près de nous, dans l’officielle revue du Parti communiste, Nhân Dân du 13 mars 2007, le professeur Phan Ngọc affirmait que « le culte des ancêtres n’est pas une religion. ».

spaceLe débat n’est pas clos mais quelles que soient les interprétations, le culte des ancêtres s’enracine dans les désirs, les angoisses et les fantasmes les plus anciens concomitants à l’émergence de notre condition humaine et à notre conscience de la mort. Il est la promesse que, à notre tour, nous pourrons être accueillis et honorés, au milieu de l’affection de nos descendants et des vapeurs subtiles des nourritures terrestres.

spaceIl aurait fallu dire quelques mots de ces morts dont les circonstances du décès ou l’absence d’un culte conduisent à être des âmes errantes mais ce sera peut-être pour une autre fois. Chúc Mừng Năm Mới Kỷ Sủu 2009.

 Patrick Fermi - décembre 2008

 

[1] A coté du culte des ancêtres, il fut aussi question de la traduction du nom dieu, de ceux des lieux de culte, du confucianisme et de la célèbre histoire de la tablette calligraphiée offerte par l'empereur. Celle-ci, recopiée dans les églises portait l’inscription tant controversée « honorer le Ciel », jìng tiān 敬天 .

 

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