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Goldy Parin-Matthèy

01/03/09
 



Présentation - Patrick Fermi

Le texte originaI a paru en 1983 sous le titre Das obligat unglückliche Verhältnis der Psychoanalytiker zur Macht
[1] mais on peut aussi le consulter dans Subjekt im Widerspruch, livre de P. Parin et G. Parin-Matthèy publié en 2000.[2]  Cependant la traduction ci-dessous a d'abord été travaillée à partir d'une traduction en espagnol intitulée La obligatoriamente infeliz relación de los psicoanalistas para con el poder, parue en 1998 [3]. Le travail de traduction a été collectif même s'il faut particulièrement remercier Cristina Sanhueza, Maryse Lebreton et Adimar Charles - Dupouy. Une première ébauche a été adressée à Paul Parin qui l'a relue et corrigée avec le soutien de Johannes Reichmayr. Toutefois, Paul Parin m'a averti que sa pratique du français s'étant réduite depuis quelques années il n'était plus en mesure de l'écrire parfaitement, aussi tenons-nous à signaler que les incorrections possibles ne seraient pas de son fait mais du nôtre.

Rappelons que les lecteurs plus exigeants pourront revenir au plus près du texte allemand en le consultant librement sur
le site web Paul Parin que nous avions déjà mentionné dans notre page Ecole zurichoise d'ethnopsychanalyse - Paul Parin, article dans lequel les lecteurs pourront se faire une idée plus précise de sa vie et de son œuvre. On pourra aussi consulter L'ethnopsychanalyse : un combat politique, un entretien de Paul Parin avec Gesine Sturm paru dans la revue L'autre, n° 26, en 2008.

Pour revenir à cet article, je pense qu'il est d'une simplicité trompeuse car au fil des lignes, sans que l'on s'en rende immédiatement compte, apparaissent des facettes bien différentes de la question psychanalystes et pouvoir. Ces facettes ne sont pas méconnues mais elles ne sont généralement qu'effleurées ou, ce qui revient au même, sont abordées par le biais de l'intellectualisation. Dans l'éventail de nos relations au Pouvoir, de notre impensé infantile aux illusions groupales en passant par "l'agrippement" à notre propre transfert (précisement quand il y va du problème de la transmission),  nous ne pouvons que sous-estimer les implications théoriques et politiques contenues dans cette remarque de Freud relative à la civilisation (ou culture selon les traductions) : « .. l'échange d'une part de possibilité de bonheur contre une part de sécurité
.» [4]  On se rappellera pourtant que c'est principalement à partir de cette considération sur les rapports entre individu et société qu'a pu se développer le courant (bien qu'hétérogène) du freudo-marxisme et des analyses sur la sociologie de l'aliénation pour paraphraser le titre de l'ouvrage organisé par Boris Fraenkel ou encore ce que Paul Robinson a titré The Freudian Left. [5]

Je voudrais remercier Paul Parin de l'attention qu'il a portée à cette traduction et plus encore pour la disponibilité qu'il me témoigne régulièrement en répondant à mes interrogations. J'ai aussi bien sûr une pensée cordiale pour Johannes Reichmayr qui facilite toutes nos relations.


 




La relation nécessairement malheureuse
 des psychanalystes avec le pouvoir



Il y a deux situations dans lesquelles les psychanalystes sont malheureux : quand ils arrivent eux-mêmes à exercer le pouvoir et quand ils rentrent en conflit avec le pouvoir de puissantes institutions ou quand ils manifestent une sorte de soif de pouvoir. Nous parlons seulement des psychanalystes professionnels qui se sont appropriés les concepts freudiens et dont le travail est de comprendre l’inconscient de leurs analysants. Nous ne parlons pas ici de situation artificielle ou abstraite mais de faits et de personnes réelles. Nous faisons référence à notre propre expérience de trente quatre ans d’activité psychanalytique et à celles de collègues qui pratiquent ou travaillent dans les institutions. En aucune manière nous ne prétendons que toutes les personnes concernées par ce problème l’ont compris et appréhendé de la même manière mais il nous semble que la majorité ne l’ont pas résolu de telle façon que les solutions qui convenaient le mieux se présentent comme des exceptions.

La question de savoir pourquoi il faut avoir des exigences particulières en ce qui concerne la relation au pouvoir des psychanalystes et qui, de ce fait, ne peut se comprendre et se juger comme pour n’importe quel citoyen, est la conséquence d'une exigence fondamentale de la psychanalyse. Tout praticien se doit de connaître ses propres appétits pour le pouvoir, son besoin narcissique d’exercer un pouvoir sur les autres et les motivations toutes puissantes de son inconscient. Il doit aussi percevoir cela chez les personnes qu’il analyse et surtout le reconnaître dans le transfert sur sa personne ou quand il a la tentation d’exercer un pouvoir agressif et aussi de satisfaire son narcissisme sur l’analysant. Par-dessus tout, il doit être capable de reconnaître clairement ses envies de pouvoir, souvent cachées, envies avec lesquelles tous les analystes ont été confrontés durant l’enfance et l’adolescence et pour la plupart d’entre eux, continuent d’y être exposés sans en avoir conscience.

Il faut voir de quelle façon les analystes mettent en oeuvre dans leur pratique ces nécessités inhérentes pour une part à leur compétence professionnelle. Le problème devient un scandale quand les analystes, au sein des associations et des institutions didactiques, exercent eux-mêmes leur pouvoir de façon aveugle ou quand, en tant qu’individus dans leur corporation, ils se retrouvent tellement démunis, à la merci du pouvoir comme quelqu’un qui s’y confronterait de façon totalement désarmée.

Pendant l’analyse il existe une grande tentation de l’exercice aveugle du pouvoir dans le cadre du contre-transfert positif. Le désir de libérer l’analysant de ses symptômes douloureux, de normaliser une relation perturbée avec les personnes d’influence dans son monde professionnel, pourraient contribuer chez l’analyste à suborner son surmoi et à « scotomiser » ses envies de pouvoir, y compris son désir omnipotent de guérir totalement. De cette façon il ne fera pas mieux que des parents qui « veulent toujours le mieux » courant ainsi le risque d’entraver le processus analytique en vue de parvenir à une adaptation à ses propres attentes, y compris l’adaptation sociale.

Si, fréquemment, l’analyse prend ce chemin équivoque, le plus souvent cela peut être reconnu et corrigé, néanmoins ceci est plus difficile dans le cas des analyses didactiques. Tous les analystes qui assurent ce travail doivent avoir comme prémisses deux pré-requis idéaux : d’une part une haute estime de la psychanalyse comme science et, associé à cela, le sentiment de responsabilité envers les potentialités des analysés durant leur formation. Ces analystes didacticiens peuvent ressembler à des grands-parents qui réussissent à transmettre des valeurs traditionnelles, implantées comme moi idéal, plus irréfutables que celles des parents quand ceux-ci n’arrivent pas à l’imposer, si bien que ces valeurs paraissent provenir d’héritages transmis par « intérêts supérieurs ».

Quelques analystes peuvent arriver à reconnaître cet abus de pouvoir bien intentionné qui inclut la nécessité de compenser leurs propres erreurs narcissiques à travers l’identification avec celui qui apprend. Ceci se complique dans le cadre des instituts de formation, que ces derniers soient directement dirigés par les institutions psychanalytiques ou seulement reconnues par elles. Les instituts sont organisés soit selon l’exemple d’une Académie classique dans laquelle les membres se choisissent par affinité, soit comme un établissement d’enseignement académique avec un système d’épreuve et d’examen – dans la plupart des cas, suivant le modèle, les deux formes d’organisation se mélangent. Ici s’actualise l’idéal « élevé » de la psychanalyse ainsi que Freud le décrit exactement dans « Psychologie des masses et analyse du moi » : comme un idéal commun du moi qui se substitue aux unions individuelles, encourageant alors une relation identificatoire intime entre les participants du groupe institutionnalisé (ce que Freud appelle dans ce cas « masse »). En conséquence, pour ceux qui enseignent et pour ceux qui sont enseignés, ces dites identifications apportent des satisfactions extraordinaires au point d’être quasiment indispensables. Face à la solitude et à la tendance à l’isolement social qu’amène avec elle la profession d’analyste, se construisent en contrepoint un sentiment d’appartenance et un sentiment d’identité professionnel qui génèrent et exigent une implication émotionnelle plus importante que dans d’autres professions.

Au service de cet idéal commun de la majorité des analystes, il ne leur est pas possible de reconnaître et d’écarter leurs fantasmes de pouvoir, non seulement dans la situation d’apprentissage mais aussi dans leur propre façon de vivre. Comme preuve de l’omniprésence de ce phénomène de pouvoir dans les institutions de formation, on pourrait mentionner les histoires qui se sont passées dans le célèbre Institut de Chicago où l’abus de pouvoir, le plus cruel et légitimé par les statuts, fut supprimé seulement en 1972  : l’analyste devait maintenir sa position didactique et professionnelle face à son « candidat », donnant son avis sur les aptitudes de ce dernier. On pourrait également se rappeler, aujourd'hui encore, qu’est prévu un conseil d’analystes didacticiens quand est découvert par exemple un comportement homosexuel afin d’exclure un candidat et d’invalider sa formation. D’autres caractéristiques de comportement établi et réglementé par les instituts de formation sont encore plus impressionnantes. Dans toutes les institutions la sélection par « curriculum » pour entrer dans un institut d’analyse, se fait dans le strict secret pour la personne concernée ; les membres de ce conseil se compromettent en maintenant le secret face à la personne concernée mais pas face à des tiers ! La force avec laquelle ce groupe forme un consensus solidaire se trouve médiatisée par l’identification à un idéal collectif ; cela aboutit à la tendance à former des factions hostiles entre elles à partir de différences théoriques ou cliniques (de façon pas très différentes des partis politiques totalitaires ou centralistes). Ainsi apparaissent des boucs émissaires, qui s’opposent aux objectifs de leur milieu professionnel, et des traîtres à l’intérieur des groupes, face auxquels on doit avoir des réserves morales - pour des raisons obscures qui ne peuvent être divulguées pour des raisons de discrétion -.

Les établissements d'enseignement de la psychanalyse représentent pour les candidats susceptibles d’y recevoir une formation – pour autant que leur idéal du moi ne corresponde pas à celui du groupe - ainsi que pour ceux qui en ont été exclus, des institutions douteuses qui ne sont même pas comparables à des sectes ou à des partis politiques autoritaires (dans leur rôle d’exercice silencieux du pouvoir sur leurs membres). De l’expérience du « Séminaire psychanalytique de Zurich » (de la rue Tellstraße) qui n’est plus reconnu depuis 1977 par la Société Suisse de Psychanalyse, et qui ne peut plus donner la qualification de membre, ni un ensemble de compétences, nous pourrions en déduire que l’abus de pouvoir en question, exercé le plus souvent inconsciemment sur le futur professionnel, n’a pas diminué quand bien même la « scotomisation » individuelle du pouvoir est plus accessible aux critiques.

Les psychanalystes sont des intellectuels critiques et selon Jean-Paul Sartre les intellectuels ont une « conscience obligatoirement malheureuse ». Par leur savoir, ils ont vocation à critiquer les relations de pouvoir, de domination ou d’autorité. Précisément, par ce savoir, ils participent à la possession d’un privilège qu’ils partagent avec les dominants et les possédants. Les psychanalystes sont des intellectuels mais ils le sont dans une situation particulière et spéciale. Dans leur travail quotidien, ils sont profondément impliqués émotionnellement et sont placés du côté des désirs pulsionnels et refoulés. Ils doivent et veulent se prémunir des conséquences de leur refoulement, comme contre les mécanismes de défenses qui découlent automatiquement des frustrations passées et des vécus persécutifs de leurs analysants. Toutes ces raisons qui ont conduit à étouffer et à déformer la vie psychique individuelle sont l’expression et la conséquence de la répression sociale qui s’origine dans le malaise général de la culture. Les psychanalystes pratiquent une profession qui les met en position de désavouer « inexorablement » la société, à laquelle ils appartiennent de même que leurs analysants. Ils sont acteurs de subversions cachées. Ils attaquent les relations de pouvoir de la société à laquelle ils participent en tant que membres privilégiés. Leur activité est protégée, ou mieux camouflée sous couvert de la discrétion à laquelle est tenue chaque analyse, masquant ainsi aux yeux du public et des autorités, le travail de subversion quotidien et intense.


En Argentine il a été montré dans les neuf dernières années, comme en un modèle d’expérimentation horrible, que le gouvernement totalitaire connaissait le contenu subversif du processus analytique. Avec la prise du pouvoir par la junte militaire, sous le général Videla, les analystes argentins furent obligés de renoncer à toute prétention à la critique sociale et ils furent obligés de s’adapter inconditionnellement à la dictature inhumaine. Une partie des analystes, certains membres de la Société Psychanalytique (membres de l’IPA), se sont soumis malgré eux. Par exemple des membres persécutés par les militaires furent exclus de la liste de l’I.P.A et ultérieurement à nouveau acceptés lorsqu’ils abandonnèrent leur contestation. Les autres psychanalystes, ainsi que les psychologues et psychiatres d’orientation psychanalytique, furent persécutés comme de dangereux subversifs et incités à l’exil ; plus d’une centaine furent arrêtés et assassinés.

Les psychanalystes sont en contradiction avec leur position de classe. Presque sans exception, ils appartiennent aux classes bourgeoises, et partagent leurs idéaux traditionnels. Leur idéal de groupe est quasi identique avec l’échelle des valeurs humanistes des classes bourgeoises des nations industrielles occidentales de la fin du 19ème et de la première moitié du 20ème siècle. En raison de leurs connaissances sur le pouvoir, sur les fantasmes concernant le pouvoir et sur l’exercice occulte du pouvoir à travers la transmission inconsciente, les psychanalystes ont non seulement une conscience nécessairement malheureuse, selon la conception sartrienne, mais ils se trouvent de plus face à la tâche de s’arranger en permanence avec cette situation discordante ou de s’évader d’elle par le moyen de la négation et du refoulement, cela ayant des effets sur leur personnalité. Qu’elle est alors la situation de ce groupe qui par sa profession est condamné à l’ostracisme social, avec lequel il n’est pas d’accord, et qui n’est porté que par un idéal commun : la psychanalyse ? Un groupe « d’outsider », sans vrai pouvoir, et qui ne dépend pas seulement de la législation de l’état, dans le droit d’exercice du traitement des malades, mais qui est ainsi extrêmement vulnérable en cas de perte de prestige et de reconnaissance publique. Si les analystes perdent la confiance, dans le sens traditionnel de la relation médecin - patient, ils perdent leurs clients et leur sécurité financière. Ils sont très facilement discriminés. Disqualifiés, exposés à la blessure narcissique : considérés comme des ennemis de la société, porteurs d’une critique subversive sans discernement, ils se trouvent menacés dans leur identité bourgeoise comme membre utile « supérieur » dans une société dès qu’on les surprend dans leur pratique professionnelle. D’un côté extrêmement subversifs, de l’autre côté comme thérapeutes de confiance extrêmement adaptés, déguisant leur intégration dans les relations de pouvoir existantes, ils mènent une existence nécessairement malheureuse ou du moins difficile.

Il n’est pas surprenant que beaucoup d’analystes dans des groupes constitués en institution, ou des personnes individuellement, face à des attaques ou des menaces d’attaques du pouvoir se montrent sur-adaptés, soumis et profondément réactionnaires. Ils développent ce qui est décrit comme une « mentalité de migrant » : identification excessive aux valeurs, aux normes et aux règles d’une culture étrangère qui détient le pouvoir et à la merci de celle-ci pour ne pas perdre ses droits et sa reconnaissance.

Quand en 1933, le National-Socialisme a exclu les juifs de l’institut psychanalytique de Berlin, cela parut juste à de nombreux analystes de s’adapter à ce pouvoir inhumain pour conserver et protéger « la psychanalyse », non pas dans une prétention critique fondamentale mais bien comme un idéal commun unificateur. La moindre menace, comme le cas de crise économique ou de conflits entre différents partis politiques légalement au pouvoir, provoquent des mouvements d’adaptation analogues.

Le groupe des psychanalystes essaye de se débarrasser totalement de son potentiel de critique sociale, à se séparer de son savoir et de son savoir-faire. De cette position découle l’illusion que la trahison de leur savoir pourrait conserver leur existence comme membres estimés du monde bourgeois. Précisément ce savoir sur l’origine du pouvoir et son effet dans les institutions, en commençant par la famille jusqu’à l’inconscient du dominé, s’abandonne facilement. Ce qui serait une arme véritable et effective des analystes contre le prétendu pouvoir est la capacité de valider « la production d’inconscient de la part de la société » (Erdheim), cela fut abandonné. De cette façon, on ne sauve que l’illusion, pour le moment, de se protéger soi-même, de protéger les disciples et les patients. Le prix à payer est trop élevé. Les psychanalystes ont abandonné leur capacité et leur possibilité de lutter contre la façon secrète d’agir du pouvoir et contre la répression ouverte de l’être humain.


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Notes


 
[1] - Parin P., Parin-Matthèy G., Das obligat unglückliche Verhältnis der Psychoanalytiker zur Macht, dans Lohmann, Hans-Martin (Hrsg.), Das Unbehagen in der Psychoanalyse, Frankfurt/Main: Qumran, p.17-23

 
[2] - Parin P., Parin-Matthèy G., Subjekt im Widerspruch, Gießen: Psychosozial-Verlag, 2000, p.90-95

 
[3] - Parin P., Parin-Matthèy G., La obligatoriamente infeliz relación de los psicoanalistas para con el poder,  dans Giros de Aspas, No 4 (San-José, Costa Rica), 1998, p.31-35

 
[4] - Freud S. (1930), Le malaise dans la culture, Œuvres complètes, Paris, P.U.F., 1994, XVIII, 301, [474].

 
[5] - Freudo-Marxisme et sociologie de l'aliénation - Colloque de « L'homme et la société », présenté par Boris Fraenkel, éd. Anthropos, coll.10/18, n° 888, 1974
space- Robinson Paul, A., The Freudian Left, New York, Harper & Row, 1969


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