Le triumvirat zurichois dans les années 50

spacePendant longtemps, j'ai hésité à choisir des extraits. Finalement, je me suis décidé à laisser faire le hasard ou comme certains le pensent, à sonder cette partie du réel encore inexplorée. J'ai ouvert Les blancs pensent trop comme on tire des cartes, comme on jette des cauris, comme on jette des racines dans une jarre et j'ai seulement retenu ce qui est apparu, soit des extraits d'entretiens.
spaceCela aurait pu "tomber" sur la longue partie présentant la société et la culture dogon, sur la biographie détaillée d'Ogobara, sur le complexe d'Œdipe dans la dernière partie, Conclusions et réflexions psychanalytiques, mais sûrement pas sur les protocoles du test de Rorschach recueillis par Goldy Parin-Matthèy car ceux-ci sont absents de l'édition française. Le hasard a voulu que ces deux extraits proviennent d'entretiens réalisés par Fritz Morgenthaler.

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Extrait d’un entretien

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Tout le groupe prend part à notre discussion. Dommo fait l’interprète.
Moi: « Nous sommes venus pour parler avec les Dogon. Nous aimerions les connaître et nous voudrions comprendre ce qu’ils pensent et ce qu’ils sentent quand ils sont heureux ou malheureux.
Dommo: « Vous voulez parler avec nous, ça c’est bien. Venez demain au marché. Il y a marché tous les cinq jours. On boit de la bière et on cause. » Le jour suivant, je n’attends plus qu’une heure. On prévient Dommo que je suis là. Il arrive, il est un peu ivre. Des gens qui passent en allant au marché s’asseyent à côté de nous. Chacun explique combien il a de femmes et d’enfants et se renseigne sur notre cas.
Un peu plus tard, je propose à Dommo de nous retrouver le jour suivant sur la place du marché. Dommo secoue la tête et répond: « Non, demain il n’y a pas de marché, mais si vous voulez venir, nous irons dans le village ou dans les champs d’oignons et nous causerons ensemble. »

Il est difficile de retrouver Dommo ; chaque fois, je l’attends longtemps. Enfin il arrive. Un petit groupe se tient toujours près de nous. Dommo ne comprend que peu à peu que je voudrais parler seul avec lui. Lorsque pour la neuvième fois je le retrouve, nous restons une heure seuls. Dommo enthousiasmé parle de la fête des morts que le village prépare en ce moment pour le forgeron qui vient de mourir. Soudain il est inquiet et croit que les chèvres ont pénétré dans les cultures. Il bondit et va voir. Puis il revient et dit qu’il s’est trompé. Brusquement il me demande:

« Pourquoi venez-vous ici pour causer pendant une heure? Vous retournez à Sanga et puis vous revenez ici pour causer pendant une heure. »
Moi: « Nous sommes venus de loin pour essayer de connaître les Dogon. Nous voulons parler avec les gens pour comprendre comment ils vivent et quels sont leurs sentiments et leurs pensées. »
Dommo: « Ça coûte cher. Pourquoi faites-vous ça? »
Moi: « Dans notre pays, nous sommes médecins et nous soignons les gens qui se sentent malades parce qu’ils sont malheureux. Nous avons appris à comprendre ce qui rend les hommes malheureux chez nous, alors qu’ils pourraient vivre heureux. Nous sommes venus chez les Dogon pour voir comment c’est chez eux. »
Dommo: « Je comprends: Vous venez chez nous et vous voyez que nous sommes tous heureux et contents, puis vous rentrez chez vous et vous le racontez. Mais pourquoi faites- vous ça? Seulement comme ça, pour s’amuser? »
Moi: « En partie pour ça, mais pas seulement. »
Dommo: « Vous faites ça pour savoir plus de choses que ceux qui vivent dans votre pays? »
Moi: « Pas pour en savoir plus que les autres. Peut-être comprendrons-nous mieux qu’auparavant les hommes en général. »
Dommo: « Chez nous, c’est la même chose. On va à l’étranger et on apprend à connaître beaucoup de choses qui n’existent pas ici. Il faut être malin dans la vie. Mais pourquoi venez-vous chez nous où il n’y a rien? Pourquoi n’allez-vous pas dans les grandes villes? Là-bas, il y a des usines, des autos, des écoles et des cinémas. »
Moi: « Nous sommes venus chez les Dogon parce que nous voulions savoir ce qui se passe dans leur âme lorsqu’ils sont tristes ou joyeux, lorsque la vie leur est difficile ou lorsque tout va bien pour eux. »
Dommo: «Alors vous voulez savoir comment est faite l’âme d’un Dogon? Vous n’y gagnerez rien, ça ne fera que vous coûter de l’argent.
Moi: « Vous avez raison. Nous n’y gagnons rien. »
Dommo: « Voilà: ce que vous faites ici avec vos amis, c’est la même chose que ce que nous faisons quand nous tirons en l’air pendant la fête des morts avec nos fusils. On n’y gagne rien non plus. La poudre coûte très cher. Vous comprenez ça et vous savez qu’on tire comme ça en l’air pour rien. On fait ça pour le cœur. Aussi pour s’amuser, bien sûr, mais pas seulement pour ça. Il y a un sens plus profond. »
C’est ainsi que Dommo comprit nos intentions.

 

Extrait d’un autre entretien

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La contradiction apparaît encore plus clairement lorsqu’on se souvient que Saikana s’attribue la responsabilité de la séparation de ses parents. Cette idée laisse supposer que Saikana doute de sa féminité. Elle se sent repoussée et lésée. Le côté dépressif qu’elle présente repose probablement sur ce sentiment d’infériorité, qui pourrait bien être en rapport avec le refus précoce par le père de ses désirs incestueux. Un premier refus opposé aux désirs incestueux dans l’enfance mène généralement à l’identification au sexe masculin, ceci se manifestant en premier lieu par le désir d’être un garçon. Les filles se sentent moins aimées par leurs pères que les garçons, dont les pères s’occupent plus, et elles en rendent responsable l’absence du pénis chez elles. Au contraire de ce qu’on constate en Europe, le désir d’être un garçon est, dans la vie psychique de la femme dogon, dévalorisé par la très forte attirance qui émane du groupe des femmes. Le côté narcissico-phallique que ce désir laisse dans l’attitude des jeunes filles exprime cette dévalorisation: elle est visible dans la mimique fière et souvent dédaigneuse qui repose sur l’indépendance de la jeune fille, appuyée par tout le groupe des femmes. Entre une jeune femme avec un enfant, que je n’avais encore jamais vue.

Saikana: « Elle parle bien français. Nous sommes allées quatre ans ensemble à l’école. »
Moi: « Bonsoir Madame. »
La nouvelle venue, gênée, regarde par terre, elle rit un peu mais ne répond pas.
Saikana: « Elle a honte. »
Moi: « Pourquoi? »
Saikana: « Elle comprend tout ce que nous disons. »
Moi: « Mais vous parlez et vous comprenez tout aussi et vous n’avez pas honte. »
Saikana: « Non, pas moi. »
Moi: « Quelle différence y a-t-il entre vous et elle? »
Saikana: « Elle ne veut pas qu’on sache qu’elle parle français. »
Moi: « Mais tout le monde le sait. »
Saikana: « Oui, ici tout le monde le sait. Elle a honte parce que vous le savez. »

Le cercle des possibilités de relations nouvelles s’agrandit avec la connaissance de la langue française. Puisque, chez les jeunes filles et les jeunes femmes, la libido est toujours parfaitement disponible, une nouvelle relation est tout de suite librement érotisée. Comme il n’y a pas de refoulement dans le cadre de la libido, la défense ne peut opérer sur les investissements libidinaux. C’est pourquoi la défense s’élève contre la relation d’objet elle-même, c’est-à-dire que le refus touche à la prise de contact et à toutes les modalités de l’expression et de la perception qui font la rencontre; ce faisant, la défense produit la honte, l’appréhension et la peur. Si je sais que cette jeune femme parle français et qu’elle comprend tout ce qui se passe entre Saikana et moi, cela veut dire que je suis prêt à entrer en relations sexuelles avec elle. Je n’ai tout d’abord pas vu ce rapport et j’essaie – par la suite – d’y voir plus clair.

Moi: « Il y a quelque chose que je ne comprends pas. Vous dites que cette femme n’a honte que parce que je sais maintenant qu’elle parle français. »
Saikana: « Oui, c’est ça. »
Moi: « On pourrait supposer alors que je peux parler avec elle, mais apparemment il ne faut pas que cela se passe. »
Saikana traduit. Ce qu’elle dit fait beaucoup rire les femmes. Alors elle se tourne en souriant vers moi et me dit que les choses sont un peu comme je crois, mais qu’il y a aussi quelque chose d’autre.
Moi: « Mais quoi alors? »

C’est un sentiment très particulier qui saisit celui qui, assis au milieu de femmes dogon à demi nues, se voit attribuer le rôle du naïf qui ne comprend pas pourquoi les autres rient.
Saikana: « Je ne peux pas vous expliquer. Je ne peux pas le dire en français. »
Maintenant elles se mettent toutes à rire. Cela attire une foule de gens devant la maison du grand-père. C’est comme au théâtre. Quand Saikana dit qu’elle ne peut pas m’expliquer ou dire en français ce que je ne comprends pas, cela veut dire qu’il faut qu’elle le montre. Ce que je ne comprenais pas, on ne pouvait le dire, on ne pourrait que le faire, puisque c’était le coït.

Moi: « Comment s’appelle donc la femme? »
Saikana: « Son nom est Yana; demandez-lui vous-même! »
Yana regarde maintenant à nouveau timidement par terre et ne répond pas.
Moi: « Je pense qu’il vaut mieux que je ne lui parle pas. » Maintenant Yana relève la tête et rit toute seule.
Saikana: « Elle comprend tout ce que vous dites. »
Moi: « Mais si Yana... »
Des rires éclatants m’interrompent.
Saikana: « C’est tellement drôle quand vous dites Yana! »
Moi: « Si la jeune femme a honte parce que je sais qu’elle parle et comprend le français, je ne veux plus lui parler. »
Saikana: « Si, si, parlez-lui, elle vous parlera. »
Moi: « Je ne comprends pas très bien ce sentiment de honte qu’ont les jeunes filles. Il apparaît et disparaît d’un instant à l’autre. Voulez-vous m’expliquer cela? »
Saikana: « Elle n’a pas honte du tout. »
Moi: « Je crois que si. On le voit. »
Les femmes commencent à parler entre elles, et Yana prend part à leur conversation. Son attitude est à présent libre et détendue.
Moi: « De quoi parlent-elles? »
Saikana: « Elles lui disent toutes qu’il faut qu’elle parle français. Elles regrettent de ne pouvoir parler français parce qu’elles aimeraient aussi gagner de l’argent. »
Maintenant la femme avec qui j’ai plaisanté vient vers moi et me réclame quelque chose.
Saikana: « Elle veut cinq francs. »
Moi: « Pourquoi? »
Saikana: « Pour rien; elle se moque de toi. »

Saikana a avant tout des difficultés à renforcer sa position au sein du groupe des femmes. Elle ne peut remplir complètement sa fonction de femme et surmonter ses conflits intérieurs que si elle est vraiment mariée. Elle se détourne tristement de moi, comme d’un père dont on n’a plus rien à attendre. Elle veut qu’une autre jeune fille parlant français la remplace, et elle se retire loin de moi, tout comme autrefois sa mère s’est retirée loin de son mari.

Mais en réalité elle ne s’en va pas, elle prend part, en riant, à l’amusement général provoqué par mon contact avec la jeune femme étrangère. Mais comme je ne réussis pas, aux yeux des jeunes filles, je perds pour Saikana la signification secrète du père. Les femmes présentes et particulièrement Saikana se sentent soulagées et renforcées dans leur rôle de femme.
Une femme âgée arrive sur la place et met soudain un terme à la joie générale. Elle pose par terre une grande calebasse remplie de mil et distribue les rations.

Saikana: « Il faut que nous pilions du mil. Le gendre d’Ampigou est arrivé et a apporté le mil. Demain tout le monde pleurera encore une fois pour le chasseur mort. »
Yana est debout près de moi.
Moi: « Venez donc demain chez Saikana. Nous parlerons ensemble. » Maintenant Yana parle tout naturellement français. Elle acquiesce en souriant et se réjouit de gagner elle aussi de l’argent. L’attitude honteuse de Yana a disparu parce que le groupe des femmes tout entier a adopté sa « relation à moi ». Ce n’est pas tellement Yana en tant qu’individu qui me parle maintenant librement, mais c’est le membre du groupe qu’on appelle Yana et dont on sait qu’elle parle français.

 

 

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