20/12/14
 
 

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Écriture et  caractères nôm

 

«Le nôm est un système de transcription des mots viêtnamiens au moyen de caractères chinois simples ou combinés entre eux pour noter le son d'un mot viêtnamien ou le sens et le son d'un mot viêtnamien.» --- P. Huard, M. Durand, Connaissance du Việt-Nam, p. 267

 

Une longue histoire

C’est quasiment au moment de sa disparition au début du XXe que le corpus de caractères et la littérature nôm avaient atteint un degré d’autonomie manifeste d’avec le chinois. Certains prétendent que le premier texte nôm connu (en 1076, sous cloche de la pagode Van Ban - Do Son - Haiphongla Dynastie des Lý) serait gravé sur la cloche de la Extraits de caractères sur la clochepagode Vân Bản, de Đồ Sơn (Hải Phòng), aujourd’hui au Musée d’Histoire du Việt Nam, d’autres considèrent qu’il s’agit d’une inscription datée de 1209 sur une stèle de la pagode Báo Ân (Hà Nội). Sur la base de raisonnements déductifs, Dương Quang Hàm proposait même le VIIIe siècle [*]. Quoiqu’il en soit l’usage du nôm concernait principalement les noms de lieux et de personnes. Il fut utilisé plus couramment et de façon littéraire à partir du XIVe siècle mais sa généralisation comme langue administrative fut seulement sous la courte Dynastie des Tây Son. Ce fut aussi sa période classique notamment avec l’écrivain national Nguyễn Du, auteur du classique Kim Vân Kiều. Une tentative de standardisation de l'écriture nôm fut amorcée dans la seconde moitié du XIXe siècle par Nguyễn Trường Tộ mais elle ne reçut pas l'approbation de l'empereur Tự Đức.

L’élaboration du corpus de caractères nôm s’est donc étendue sur plusieurs siècles, c’est dire les difficultés pour reconnaître ce qui a été emprunté, assimilé, intégré, inventé etc. De plus, langue et écriture sont dans des rapports dialectiques complexes. On ne peut cacher qu’à l’intérieur même des phénomènes d’acculturation les problèmes de construction de l’identité nationale et culturelle ont (et continuent) d’influencer les approches historiques et scientifiques. À défaut d’une objectivité idéale, on doit se contenter de recenser et de catégoriser les processus mis en œuvre dans cette élaboration. Dans ce qui suit, j’emprunterai largement à des exemples qui m’ont été donnés par le professeur Philippe Langlet que je ne saurais trop remercier de l'attention qu'il a portée à mon texte sur les écritures vietnamiennes.

formation de l'écriture nôm

On pourrait ajouter quelques autres cas de figures que ceux que nous allons entrevoir mais ce ne sont globalement que des variations et/ou des combinaisons de ceux-ci. [en savoir plus]

1. – emprunt direct : c’est le cas de , guān en chinois (mandarin, fonctionnaire) et quan en sino-vietnamien.

2. - emprunt avec un double sens : , āi en chinois (poussière), ai en vietnamien mais, soit avec le sens de poussière, soit pour signifier celui (qui). Dans le premier cas, il s’agit de sino-vietnamien alors que dans le dernier cas devient un caractère démotique (nôm) incompréhensible pour un Chinois.

3. - Création d’un caractère par emprunts d’une racine sémantique chinoise et d’un autre caractère pour la phonétique vietnamienne. Dans cette catégorie, j’ai précédemment donné l’exemple de la montagne, celui de l’eau qui va suivre est comparable. Ayant emprunté le caractère chinois , qui se prononce shuǐ, les Vietnamiens l’ont vocalisé thủy qui, de ce fait, devient le terme sino-vietnamien pour l’eau. Mais le terme vietnamien étant nước, il fallait inventer un nouveau caractère. Cela s’est donc effectué en associant celui de l’eau pour donner le sens et qui se dit ruò en chinois afin de rappeler le « son » de nước.

( dont la forme réduite est )  +    = 

est donc un caractère nôm dont le sens est inconnu d’un Chinois même si ce dernier y reconnaît la clé [1] de l’eau et le caractère qui pour lui signifie : si (conjonction).

Les associations phonétiques ne sont pas toujours évidentes aux oreilles occidentales, ni même avec le pinyin car ce dernier fait référence au chinois mandarin alors que les termes sino-vietnamiens sont souvent plus proches du chinois cantonais. Le tableau suivant applique la méthode précédente de "décomposition" à quelques-uns des termes exposés dans un cadre de la page Écritures vietnamiennes.

𢬣 + 西 𠃩 +
main - taythủ + tâyneuf 9 chíncửu + chín
 main + ouest neuf + chevelure
𠰘 ou  𠱄 + 𪀄 +
bouche - miệngkhẩu + minh (mãnh)oiseau - chimchiêm + điểu
 bouche + vaisselle prédire + oiseau
𣎃 + ou 𦖻 +
mois - thángnguyệt + thượngoreille - tainhĩ + tư
 mois-lune +  encore, honorer oreille + penser

La première colonne montre le caractère nôm avec ses traductions française et vietnamienne. La seconde montre les caractères hán-việt et leurs noms sino-vietnamiens. On voit que l'un de ces caractères indique le sens, l'autre suggère une "phonétique" pour rappeler le nom vietnamien de la première colonne.


 

Philippe Langlet synthétise ainsi l'ensemble des principes que nous venons d'expliquer :

« On peut appeler un texte chữ nôm quand ces différentes solutions se présentent. Mais si on parle d’un seul caractère entre les autres, on dit plutôt sino-vietnamien, hán-việt, c'est-à-dire chinois assimilés et prononcés en vietnamien ; et d’autre part nôm pour les caractères inventés que les Chinois ne comprennent pas ou considèrent comme des fautes. »

Au-delà des caractères eux-mêmes, les textes nôm se différencient d'avec la syntaxe chinoise en se conformant à la syntaxe vietnamienne. Précisément dans l'expression « écriture nôm » qui se dit chữ nôm et s'écrit 𡨸喃, on voit que le caractère pour écriture 𡨸 précède le caractère pour nôm. Or, la même expression en chinois s'écrirait 喃字.et se dirait nán​zì​, donc dans l'ordre inverse. Une autre différence est perceptible : écriture est 𡨸 en vietnamien et en chinois. Le caractère nôm associe et pour former 𡨸 , mot inconnu en chinois. Comme nous l'avons expliqué précédemment est là pour donner le sens et pour faire écho au son de chữ, écriture. Isolé, se dit trữ et signifie calme, serein. Le caractère est donc ici pour l'aspect phonétique et non pas pour sa signification.

À l'instar de de l'expression « chữ nôm », le titre de la partie suivante illustre l'inversion de la syntaxe par rapport au chinois. Ainsi Histoire de Kiều se dit Truyện Kiều et s'écrit 傳翹. Là aussi histoire   précède Kiều .

illustration : histoire de KIỀU

Le Kim-Vân-Kiêu a été regardé comme le miroir de l’âme vietnamienne. Son auteur, Nguyễn Du, est considéré comme la gloire littéraire du Việt Nam. La vie et l’œuvre de Nguyễn Du présentent de nombreuses facettes. Connu aussi sous les noms de Tố Như, Thanh Hiên, Hồng Sơn, Nguyễn Du est né en 1765 ou 66 au village de Tiên Điền, dans le district de Nghi Xuân, de la province de Nghệ Tĩnh, aujourd’hui Hà Tịnh. Il serait mort subitement de maladie en 1820 alors qu'il s'apprêtait à repartir comme ambassadeur en Chine. Le Kim-Vân-Kiều - 金雲翹 est écrit en caractères nôm et sa forme est spécifiquement vietnamienne.

Initialement titré « Đoạn Trường Tân Thanh », 斷腸新聲, littéralement nouvelles voix de la douleur. Les éditions actuelles titrent le plus souvent Truyện Kiều, intitulé déjà ancien 傳翹 qui signifie Histoire de Kiều, du nom de l’héroïne. Belle, intelligente et cultivée, portant la piété filiale au-dessus de sa propre existence, Kiều possédait toutes les qualités. Un amour indéfectible l’unissait à Kim et les deux jeunes gens devaient être promis au bonheur. Malheureusement, des accusations injustes frappèrent le père de Kiều entraînant son arrestation et son incarcération. Le seul moyen de sauver le vieil homme était de payer une caution. Pour cela, Kiều se vendit comme concubine à un marchand de passage, ne sachant pas qu’elle venait alors d’entrer dans une suite d’avanies, les unes plus dramatiques que les autres. Le roman est tout entier composé autour de ce destin funeste, destin prédit en rêve par l’âme d’une courtisane après que Kiều se fut apitoyée sur le tombeau abandonné de cette dernière.

 

Les colonnes 1 (image) et 3 (caractères) sont identiques mais les internautes n'ont pas toujours les polices adéquates

Début du Kim Van Kieu

Trăm năm, trong cõi người ta

Chữ tài, chữ mệnh, khéo là ghét nhau

Trải qua một cuộc bể dâu

Những điều trông thấy mà đau đớn lòng

Lạ gì bỉ sắc, tư phong

Trời xanh quen thói má hồng đánh ghen

𤾓𢆥𥪝𡎝𠊛嗟

𡦂才𡦂命窖羅恄饒

𣦆戈沒局𣷭橷

仍調𥉩𧡊罵忉疸𢚸

邏之彼嗇私豐

𡗶青慣退𦟐紅打慳

Les six premiers vers du Kim Vân Kiều.


Cent années, dans les limites du temps de l’existence humaine,
le talent et le destin n’ont de cesse que de se contrecarrer ;
avec mon expérience, traversant le temps que des étendues d’eau deviennent champs de mûriers et réciproquement,
toujours, ce que j’ai vu, a fait souffrir mon cœur,
Ce n’est pas surprenant que misère ici et richesse là ne se compensent (et),
que le ciel bleu ait l’habitude de jalouser les joues roses.

 

Synthèse personnelle de plusieurs traductions en essayant de rester au plus près du texte nôm.

Ci-dessous, une traduction littéraire de Nguyễn Khắc Viện


« Cent années, le temps d’une vie humaine, champ clos
Où sans merci, Destin et Talent s’affrontent
L’océan gronde là où verdoyaient les mûriers
De ce monde le spectacle vous étreint le cœur
Pourquoi s’étonner ? Rien n’est donné sans contrepartie
Le Ciel bleu souvent s’acharne sur les beautés aux joues roses »

 

 

 

 

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Notes et références



[en savoir plus] Le lecteur désireux d'approfondir ces questions pourra consulter :

 

* Nguyên Phú Phong, À propos du Nôm, écriture démotique vietnamienne, Cahiers de Linguistique – Asie Orientale, Année 1978, Volume 4, Numéro 1, p. 43 - 55. Cet article très spécialisé est en outre consultable gratuitement en ligne sur le site www.persee.fr

Plan de cet article :

  • 1. Origine du nôm

  • 2. Formation du nôm
    • 2.1. Les caractères simples
    • 2.2. Les caractères complexes
  • 3. Confusion et signes diacritiques
  • 4. Le nôm comme témoignage d'un certain phonétisme
    • 4.1. Trace des groupes consonantiques
    • 4.2. Témoignage des mutations consonantiques
  • 5. Conclusion

* Nguyễn Văn Huyên (1944), La civilisation ancienne du Vietnam, Hanoi, Thế Giới, 1994, (p.286-287 relativement aux 6 espèces de formation des caractères nôm dans un chapitre sur la littérature)

*
Lê Thành Khôi, Voyage dans les cultures du Viêt Nam, Paris, publié par Assoc. Horizons du Monde, 2001, p.160 et suiv. (quelques pages synthétiques sur la littérature classique) --- retour -


[1] On convient généralement de dénombrer 214 clés. Une clé ou radical est un caractère en soi mais associé à d’autres caractères il indique souvent le champ sémantique du caractère qui le contient. Les exemples suivants sont chinois. Ainsi, , kǒu, veut dire bouche mais en tant que clé on le retrouve dans les sinogrammes qui ont un certain rapport avec la bouche : chī: manger, xī: aspirer, hē / hè: boire / crier très fort, chàng: chanter, tīng: écouter, wěn: baiser etc. Un radical peut avoir d’autres utilisations, ainsi dans 口水 kǒushuǐ, il renvoie à salive, c’est à dire l’eau de la bouche, mais ici il n’a pas la fonction de clé. Les clés ont une fonction essentielle dans le classement et donc la recherche dans les dictionnaires. - retour -

Source :
Le chữ nôm ou écriture démotique - Son importance dans l'étude de l'ancienne littérature annamite
auteur : Dương Quang Hàm professeur au Lycée du Protectorat à Hanoi - dans Extrait du Bulletin général de l' Instruction publique, No 7 mars 1942 - pp.  277 - 286
Texte transcrit et édité par Lê Văn Đặng du Groupe han-nom.org - (ressources exceptionnelles)

« D'ailleurs un fait mentionné dans les Annales (V. Cương mục, Section préliminaire, quyển 4, folios 25b-26a) nous incline à croire que le chữ nôm pouvait exister avant le XIIIè siècle. Vers la fin du VIIIè siècle (791), alors que l'Annam était sous la domination des Đường, un chef annamite, du nôm de Phùng Hưng 馮 興, après avoir vaincu le gouverneur chinois de l'époque, s'empara du siège du Protectorat et gouverna le pays pendant un certain temps. Le peuple lui décerna le titre de "Bố cái đại-vương 布蓋大王", ce qui signifie "Grand roi, père et mère". Or dans ce titre figurent deux termes purement annamites: bố (père) et cái (mère). Si donc, en ce temps-là, on songeait à donner au chef suprême du pays un titre contenant deux mots purement annamites qui ne peuvent s'écrire directement en chinois, on devait avoir à sa disposition un mode d'écriture propre à la trans­cription de ces deux termes, et ce mode devait être le chữ nôm. » - retour -

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© -  Fermi Patrick - revu le samedi 20 décembre 2014