Néoténie

Louis Bolk (1866-1930)

 
 

 

la néoténie

histoire et présentation

En réalité, l'anatomiste hollandais Bolk (1866-1930) parlait de fœtalisation mais il situait cette dernière dans le cadre de la néoténie, terme forgé en 1884 par Kollmann et que l'on peut définir de la façon suivante :

« La néoténie vraie (ou totale) est l’aptitude que possède un organisme animal à se reproduire tout en conservant une structure larvaire ou immature.[1] »

Pour étonnant que soit ce phénomène il n'en est pas pourtant exceptionnel. Il se distribue même de façon très large puisqu'on peut le rencontrer chez certains insectes comme chez certains batraciens.

 

Il est par exemple manifeste chez les termites. La vie de la termitière dépend « d'un roi et d'une reine » mais s'il se trouve que l'un, l'autre ou les deux de ces reproducteurs viennent à manquer, une larve peut interrompre son développement « normal » tout en acquérant une maturité sexuelle lui permettant de remplacer l'un ou l'autre des reproducteurs officiels. Il est intéressant de noter que ce phénomène remplit là une fonction de régulation sociale si l'on considère la termitière comme une unité fonctionnelle. Chez les batraciens la néoténie est encore plus fréquente car il suffit d'une variation importante dans l'écosystème pour que ce processus biologique soit déclenché. Le cas typique est celui de l'axolotl, batracien des hauts lacs mexicains, qui a même été considéré comme une espèce alors qu'il n'est qu'un état particulier de l'espèce ambystome. Il est intéressant de noter que si l'on « propose » à l'axolotl d'autres conditions telles de la chaleur ou l'injection de thyroxine, hormone thyroïdienne, son développement « reprend » vers la forme adulte. Il s'agit là d'une néoténie qualifiée de facultative. Il existe une néoténie dite obligatoire comme chez le necture ou le protée anguillard, amphibiens d'eaux souterraines. Enfin une néoténie partielle peut s'observer chez le triton alpestre ou la grenouille verte. Dans ces derniers cas les animaux n'accèdent pas à la maturation sexuelle et ne peuvent donc pas se reproduire. Il s'agit en quelque sorte d'une vie au ralenti permettant de survivre dans des conditions climatiques défavorables.

 

Axolotl commun Axolotl est à l'origine un mot de la langue nahualt signifiant monstre d'eau. C'est le professeur Auguste Duméril au Jardin des Plantes de Paris qui constata la transformation d'un axolotl ramené du Mexique en un animal proche de la salamandre tigrée. L'axolotl est un animal aquatique mais si les conditions extérieures changent, par exemple baisse importante du niveau de l'eau, il perd ses branchies et acquiert des poumons adaptés à la vie terrestre.

 

Tous les travaux démontrent l'importance de l'axe hypothalamus-hypophyse-thyroïde et tendent à confirmer les conceptions (1926) de Louis Bolk. Celui-ci pensait que le germen et le soma étaient sous la dépendance de l'endocrinon [2]. Au niveau phylogénétique l'homme peut être considéré selon les termes de Bolk comme « un fœtus de primate génériquement stabilisé. » Ce processus de retardement implique une longue dépendance à l'égard des adultes et ce qui pourrait paraître comme une faiblesse se transforme par nécessité en potentiel adaptatif. En ceci l'homme ne se distingue pas réellement des autres primates si ce n'est par l'importance quantitative de son inachèvement. Les données actuelles mettent effectivement en évidence qu'un processus de néoténie en juvénilisant le cerveau et le crane de nos ancêtres a permis une augmentation extraordinaire de leur volume encéphalique. Nos nouveau-nés ont un « retard » considérable dans le développement cérébral. Relativement au standard adulte, les capacités cérébrales à la naissance  représentent 25% alors qu'elles représentent 65% chez le bébé chimpanzé pourtant très proche de nous. De plus notre maturité sexuelle précède nettement notre développement somatique. Quoiqu'il en soit, c'est ce processus de juvénilisation qui a retenu l'attention de Géza Róheim.

Actualité de la néoténie

Plus d'un siècle après sa création la néoténie se trouve réactualisée mais en étant intégrée dans le cadre plus général de ce que les biologistes appellent hétérochronie. Derrière cette notion sur laquelle travaillent des embryologistes, des paléontologues et plus récemment des généticiens est le constat que le développement ne se déroule pas toujours à « vitesse constante » et de manière continue. Pour comprendre ce phénomène encore faut-il rappeler quelques notions concernant le développement des « formes ». Il est globalement admis l'intérêt de distinguer au moins deux états morphologiques, la pédomorphie et la péramorphie.

La pédomorphie se définit par le maintien chez une espèce fille de caractères juvéniles de l'espèce ancestrale.

La péramorphie se définit quant à elle comme l'apparition de caractères chez l'espèce fille qui étaient absents chez l'adulte de l'espèce ancestrale.

Comme le montre Pascal Picq [3] du Collège de France, « L'étude des hétérochronies consiste à mettre en évidence des changements susceptibles d'avoir affecté différentes périodes de l'ontogenèse dans une série phylétique ( série d'ancêtre à descendant). » Les deux états précédents vont à leur tour permettre la distinction entre plusieurs types d'hypomorphie et d'hypermorphie. Ainsi on va par exemple noter des hypomorphies ralenties, écourtées, néoténiques et des hypermorphies accélérées, prolongées et récapitulées. Parmi les hétérochronies, on voit donc que la néoténie n'est qu'un cas particulier d'hypomorphie.

Il semble très probable que dans une même espèce, en l'occurrence les hominidés auxquels nous appartenons, les processus d'hétérochronie puissent être variés. Chez l'homme par exemple les travaux concernant le crâne révèlent des analogies entre celui du jeune chimpanzé et celui de l'homme adulte (néoténie). Par contre les travaux sur le bassin, comme ceux de Christine Berge (équipe « Adaptations et évolution des systèmes ostéomusculaires » du CNRS-Muséum national d’histoire naturelle) [4], montrent que les caractères de ce dernier se forment de plus en plus tôt dans l'ontogenèse au cours de l'évolution. Ainsi ceux qui apparaissaient en fin de croissance chez les australopithèques, dans l'enfance chez les hommes primitifs, apparaissent à la naissance chez l'homme moderne. Le processus est donc ici d'accélération et non de ralentissement comme dans le cas du crâne.

Romanes, G. J. (1892). Darwin and After Darwin. Open Court, ChicagoJean Chaline et Didier Marchand [5], faisant un état de ces questions d'hétérochronie, expliquent que les recherches sur les « gènes architectes » ou homéogènes découverts dans les années 1980 sont très prometteuses. Les gènes Hox « imposent une chronologie précise des évènements qui se suivent au cours du développement. Un changement dans l'expression d'un de ces gènes peut suffire à modifier la chronologie et donc la morphologie adulte. » Comme l'écrivent Chaline et Marchand, certains travaux redonnent une nouvelle jeunesse à l'idée de Haeckel pour qui l'ontogenèse récapitulait la phylogenèse. À cet égard, Stephen Jay Gould avait adopté une attitude médiane considérant que le principe de récapitulation était observable dans de nombreux cas mais ne pouvait pas être généralisé comme une loi.  

 

Il faut aussi compléter les remarques précédentes en notant le développement important de l'épigénétique. Cette approche particulière de la biologie étudie les mécanismes moléculaires au niveau de génome et de ses expressions susceptibles d'être influencés par l'environnement. Ces mécanismes peuvent être transmissibles. En 2002, une équipe suédoise de l’Université d'Uméa posaient des questions nouvelles sur ce que les généticiens nomment « l'héritabilité épigénétique ». [6] Il s’agit là de travaux encore très discutés mais qui démontrent que la santé d’un individu est influencée par le régime alimentaire de ses ancêtres. Ces développements - même si ce n'est là qu'un exemple - ont pu amené le généticien Andras Paldi a intitulé une intervention de 2009 à l'École Normale Supérieure, L’épigénétique est-elle lamarckienne ? Il y a une vingtaine d'année, cet intitulé aurait été incompréhensible.

 

Il est remarquable de constater que si tous ces travaux ne confirment pas expressément les bases sur lesquelles Géza Róheim s'est appuyé ils affaiblissent notablement les critiques adressées jusqu'alors à sa conception. Peut-être même que l'ensemble de ces actualisations permettront-elles un jour de reconsidérer les critiques classiques adressées à Freud relativement à Totem et tabou.

 

 

Sommaire d'ethnopsychanalysegrille.gif (47 octets)grille.gif (47 octets)Page d'accueil

Notes et bibliographie


- 1 - Lazard Lieba, Néoténie, Encyclopaedia Universalis, 2000 - retour -

- 2 -
Germen =  ensemble des cellules reproductrices d'un être vivant, transmettant les caractères héréditaires. Le Soma = ensemble des cellules non reproductrices d'un organisme. L'endocrinon de Bolk représente le système hormonal. - retour -

- 3 - Picq Pascal, voir sur le site de l'Institut National de Recherche Pédagogique - retour -

- 4 - Berge Christine, L’évolution de la hanche et du pelvis des Hominidés : bipédie, parturition, croissance, allométrie, Cahiers de Paléoanthropologie, CNRS Ed., 1993 - retour

- 5 -  Chaline Jean, Marchand Didier, Quand l'évolution change le temps des êtres, in La Recherche, n° 316, janvier 1999, p.56 et suiv. - retour -

- 6 - Bygren Lars-Olov, Kaati G., Edvinsson S., Cardiovascular and diabetes mortality determined by nutrition during parents' and grandparents' slow growth period, dans l'European Journal of Human Genetics, 2002, nov;10 (11), p.669-671 - retour -

 

 

 

© Association Géza Róheim - - Fermi Patrick - 17 septembre 1998