l'expérience de terrain
Pour une approche relationnelle
dans les sciences sociales
Nadia
Mohia
 Présentation
par Patrick Fermi
Ceci
a peut-être tenu à une disposition passagère de mon esprit mais,
après avoir parcouru en diagonale ce nouveau livre de Nadia
Mohia, j'ai réellement commencé sa lecture par la conclusion.
C'est là en effet que l'auteur développe en profondeur la thèse
centrale de son travail : la réalité sociale et culturelle observée
par l'ethnologue ne peut être qu'exceptionnellement une réalité
en soi. Elle est d'abord « une réalité éprouvée à travers
une relation à l'autre » impliquant le chercheur dans les
dimensions psychologiques et socioculturelles qui le constituent
comme être humain.
L'idée
en elle-même n'est pas complètement nouvelle. Par exemple, sous
une forme et une sensibilité différentes, elle est contenue
dans l'oeuvre de Georges Devereux, particulièrement dans
son livre De l'angoisse à la méthode, lequel en
plaçant le contre-transfert comme phénomène central n'instituait
pas seulement l'éprouvé du chercheur comme passage incontournable
mais en faisait un outil même de la recherche. Mais il ne semble
pas que Nadia Mohia veuille se situer dans ce courant épistémologique
; Devereux n'est pas dans l'index des auteurs, ni même dans
la bibliographie. L'expérience de terrain, Nadia
Mohia en a précisément une expérience conséquente. De
ses travaux sur les thérapies traditionnelles en Kabylie
à ceux sur les Indiens Emérillon et Wayãpi (Guyane) et aux Ojibwas
(Ontario), cette ethno-anthropologue -- elle paraît préférer
ce terme -- réfléchit depuis longtemps déjà à une autre voie
anthropologique. Cela était d'ailleurs le sous-titre de
Ethnologie et psychanalyse
[bibliographie ci-dessous].
L'expérience de terrain est le dernier ouvrage
des fruits de cette réflexion déjà développée dans
L'expérience escamotée
: Pour une anthropologie relationnelle, ouvrage qui
aurait du paraître il y a deux ans si des problèmes d'édition
n'étaient survenus.
Ici,
Nadia Mohia veut illustrer sa démarche à travers l'analyse de
certains écrits "autobiographiques" de Malinowski, Leiris et
Lévi-Strauss. Elle le fait avec un talent qui retient l'attention
même si personnellement je reste réservé sur la méthode qui
consiste à analyser des écrits de cette nature. Il y a un problème
épistémologique à traiter les écrits où les auteurs s'exposent
dans des propos intimes ou des fantasmes comme s'il s'agissait
de récits ordinaires. Bien sûr, tout est analysable et
il ne saurait exister de discours manifestes qui n'aient leurs
versants latents mais tous les discours ne s'inscrivent pas
de manière semblable dans le « réel ». En effet, que les analyses
de tels écrits révèlent telle particularité psychologique, telle
disposition psychique ou telle position socio-culturo-idéologique,
ne présument pas nécessairement des propriétés de leurs productions
scientifiques. Nadia Mohia ne soutient pas d'ailleurs exactement
cela mais il me semble, peut-être à tort, que son idée d'une
anthropologie relationnelle prend le risque d'être emportée
dans les tourbillons de courants issus de deux pôles antagonistes
: d'un côté, celui qui possède la qualité de réintroduire le
sujet de l'observation, de l'autre, celui qui anéantit l'objet
de l'observation dans un mouvement de déconstruction. Le tout
est de mesurer si la « réalité éprouvée à travers une
relation à l'autre » contient l'ensemble du projet scientifique
ou n'est qu'une variable épistémologique fondamentale.
Dans
ce type de débat, un rapprochement est à faire avec le dernier
livre de Maurice Godelier, Au fondement des sociétés
humaines [1].
Entre autres choses, Godelier soutient, en réaction à ce qu'il
juge comme des excès des mouvement déconstructivistes, que s'il
reste nécessaire de déconstruire, il faut aussi reconstruire
car « il faut affirmer l'existence de noyaux de connaissance
rationnelle, produits par des recherches conscientes de leurs
démarches et de leurs limites » (p.31).
Je ne crois pas que Nadia Mohia accepterait de se ranger dans
une perspective aussi "raisonnable". Sa critique de quelques-uns
de ses collègues qui prônent « la prise de conscience des
effets de la subjectivité et de l'intersubjectivité » est
beaucoup plus radicale : « Mais prendre en compte la subjectivité
pour en faire quoi ? Surtout pour mieux la contrôler, la neutraliser
dans une démarche de connaissance qui, en réalité, persiste
dans la même voie.. », c'est à dire une voie qui « n'est
pas destinée à saisir réellement l'expérience relationnelle
de terrain, de façon qu'on puisse la reconnaître comme étant
l'expérience même qui fonde la connaissance ethno-anthropologique
aussi bien que l'objet à connaître. ».
Je
ne sais pas ce que Nadia Mohia penserait d'un autre rapprochement
[2], celui
entre sa conception d'avec des perspectives issues de la mécanique
quantique. Pour ma part, j'y ai perçu la similitude suivante.
Voilà presqu'un siècle que la théorie des quanta a vu le jour
et s'est posée en rivalité immédiate avec la physique
classique. Alors que cette dernière prétend
décrire un monde réel - ob/jectif -, la mécanique quantique
introduit l'observateur mais va même au-delà : elle considère
que « les propriétés d'un objet quantique n'existent pas
avant d'être observées par un appareil de mesure.» Pour
étonnant qu'il soit, ce point de vue est aujourd'hui reconnu
cohérent à partir de nombreux protocoles expérimentaux. Michel
Bitbol, dans un dossier consacré à ce sujet, conclut son article
de cette manière : « Vouloir dire quelque chose du
monde indépendamment des relations que nous entretenons avec
lui, et des moyens d'obtenir des d'informations à son propos
en faisant partie de lui, est décidément une chimère.»[3]
Serait-il vraiment surprenant qu'une science humaine, ici l'ethno-anthropologie,
puisse développer une perspective qu'une science apparemment
si inhumaine, la physique nucléaire, a osé entreprendre ?
Il
est beaucoup question dans ce livre de refoulement culturel.
Nadia Mohia use depuis quelques temps déjà de cette notion dans
ses écrits. J'y ai d'ailleurs fait référence
dans mon article intitulé précisément La notion de refoulement
culturel, consultable
sur ce site. Au premier abord, nos approches réciproques
de cette notion ne sont pas les mêmes. Je crois néanmoins que
la conception de Nadia Mohia a beaucoup évolué dans le temps.
Ainsi dans son article, Le récit de vie, paru
dans la revue L'autre
[4], le refoulement culturel
peut être entendu au sens psychanalytique classique : des représentations
(ici, liées à une culture) sont inconsciemment écartées de la
conscience. Cliniquement, ce phénomène est facilement observable
; le plus spectaculaire qui m'ait été donné de connaître directement
est celui d'un enfant de douze ans venant de l'Asie du sud-est
qui a "oublié" en neuf mois sa langue maternelle ainsi que sa
lecture. Dans le même temps, il a réussi à apprendre le français
et à réintégrer le niveau scolaire qui était le sien dans son
pays d'origine. Sur le plan manifeste, à part ce phénomène,
cet enfant ne présentait aucun signe particulier. Ce cas peut
sembler extrême mais il s'agit bien d'un refoulement,
entendu dans le sens classique même si on le qualifie de
culturel [5].
Dans ce dernier livre, Nadia Mohia va dans une direction quelque
peu différente et, serait-on tenter de dire, beaucoup plus loin.
Par exemple, s'agissant d'un des effets du refoulement culturel,
elle note « que le problème est moins la reconnaissance de
la subjectivité que ce qui s'y oppose : une force relevant
elle-même d'une subjectivité socioculturelle. » Quelques
paragraphes après, elle considère « (que) une des contributions
importantes de ce livre réside donc dans l'identification d'un
processus normatif, tenant d'un refoulement culturel
qui agit par la raison disciplinaire ... » expliquant en
partie que la pensée (ethnologique) « est appelée à remplir
une fonction socioculturelle précise : prolonger à l'extérieur
la différenciation identitaire "nous"/"eux" qui opère déjà à
l'intérieur des frontières européennes...».
Nous
sommes loin ici du presque banal refoulement culturel
antérieur mais c'est à cet endroit qu'il devient possible de
jeter un pont théorique entre la conception de Nadia Mohia et
la nôtre exposée dans l'article pré-cité. Commençons néanmoins
par les différences. Ces dernières sont d'abord associées à
nos points de départ ; le sien est celui du terrain ethnologique
et des élaborations théoriques qui y sont appliquées, le mien
est celui d'une expérience clinique interculturelle et l'élaboration
théorique qui en est issue reste une métapsychologie limitée
à un aspect du fonctionnement de l'appareil psychique. Le rapprochement
que je crois percevoir entre nos points de vue serait en amont,
avant même les analyses que Nadia Mohia fait entre refoulement
culturel et pensée ethnologique. Il me faut ici faire un
détour. Je soutiens en effet que les représentations culturelles
participent de notre identité même mais pas dans le sens
habituel décrit un peu partout sous la notion d'identité culturelle.
Pour la majorité des auteurs, et à quelques variantes près,
cette identité culturelle est à l'esprit comme un vêtement est
au corps, c'est à dire une sorte d'ajout, de couverture à un
appareil psychique initial qui serait nu pour rester
dans cette métaphore. A l'opposé, je pense que les représentations
culturelles tissent notre personnalité comme des fils tissent
un tissu mais avec cependant une différence fondamentale avec
la conception culturaliste forte qui, elle, considère que le
psychisme est tout entier contenu dans ce tissage.
Après
ces préalables, je résumerai ma conception du refoulement
culturel ainsi : les représentations culturelles subissent
à l’origine un refoulement les localisant dans l’espace
transitionnel. L'existence de ce refoulé culturel est rendue
possible à la fois par le contre-investissement social et par
l’isomorphisme de ces représentations et de la vie psychique
inconsciente. Ces représentations participent à l’élaboration
des limites et des zones d’illusion (dans le sens de Winnicott)
intra et extra psychiques. Ces caractéristiques, à l’image de
celles des représentations subissant le refoulement primaire
et peut-être en liens étroits avec ces dernières, permettent
aux représentations culturelles de se constituer en pôle d’attraction
affectant les motions pulsionnelles et les perceptions. Le pont
théorique est ici car cette conception me semble à sa mesure
pouvoir rendre compte de caractéristiques décrites par Nadia
Mohia. Par exemple l'idée d'une force qui s'oppose à la reconnaissance
de la subjectivité socioculturelle, celle d'un processus
normatif tenant d'un refoulement culturel, ou encore l'idée
qu'une fonction socioculturelle prolonger à l'extérieur la
différenciation identitaire "nous"/"eux". Cette dernière
idée, Nadia Mohia l'applique à la pensée ethnologique mais je
crois que cette idée pourrait s'appliquer plus généralement
: le vécu d'un dedans et d'un dehors est un effet même du
refoulement culturel tel que je le conçois. Il n'est donc
guère étonnant que toute relation -- d'autant plus dans le champ
ethno-anthropologique -- mette à mal le non-penser généré
par le refoulement culturel propre à chaque culture.
Si nous devions de nouveau rappeler nos différences, je crois
que ce serait dans le destin de cette mise à mal du non-penser
mais c'est là une autre histoire et un autre débat.
Ces
réflexions m'ont fait négliger les plus grandes parties de ce
livre, celles consacrées à l'analyse des écrits "autobiographiques"
de Malinowski, Leiris et Lévi-Strauss. D'une manière agréable,
on y apprend à percevoir ces auteurs incontournables d'un point
de vue inhabituel et à la limite, ces parties peuvent se suffire
à elles-mêmes. En devenant des observateurs de ce dernier
livre de Nadia Mohia, les lecteurs lui donneront l'existence
"quantique" qu'il mérite.
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Après la publication de cette présentation,
Nadia Mohia m'a adressé un courriel
pour m'en remercier et pour y ajouter
quelques commentaires. Je crois qu'il
faut profiter de la souplesse et de
la réactivité du médium internet pour
mieux faire vivre et faire évoluer les
textes, aussi je joins sur ce
lien les points essentiels
de ses remarques.
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Quatrième
de couverture :
Selon
l’idée courante, l’ethno-anthropologie « moderne » se fonde
sur l’expérience de terrain. En fait, c’est surtout l’enquête
consacrée à la collecte des données ethnographiques qui occupe
cette place déterminante, dans une démarche de connaissance
dominée par le travail d’objectivation. Or, si l’on admet qu’il
n’existe pas de réel humain en dehors de la relation
à l’autre, alors il est temps de reconnaître l’expérience
de terrain dans sa pleine réalité relationnelle et, ce faisant,
de lui rendre sa juste place dans la démarche ethno-anthropologique.
Les
expériences considérées dans ce livre ne sont ni abstraites
ni anonymes : ce sont celles que rapportent Bronislaw Malinowski
dans Journal d’ethnographe, Michel Leiris dans Afrique
fantôme et Claude Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques.
Pour l’essentiel, et dans le style d’un essai plutôt que d’un
ouvrage académique, ce livre montre ce que la pensée ethno-anthropologique
tend à ignorer : la relation à l’autre, cela même qui
constitue fondamentalement toute réalité sociale. Ainsi ce livre
s’adresse-t-il aussi aux sociologues qui devront y trouver de
quoi nourrir leurs réflexions méthodologiques et épistémologiques.
Nadia
Mohia, après une thèse de doctorat en psychanalyse et psychopathologie
soutenue à l’université Paris-VII, s’est orientée vers l’ethno-anthropologie.
Ses recherches, dont témoignent plusieurs publications, sont
nourries à la fois par sa formation de clinicienne et ses diverses
expériences sur le terrain : dans sa Kabylie natale, en Guyane
française (avec les Indiens Emérillon et Wayãpi de Camopi) et
au Canada, dans l’Ontario (avec les Ojibwa de la réserve de
Saugeen).
Éditions
La Découverte
Quelques
références bibliographiques de Nadia Mohia
-
1993 - Les thérapies traditionnelles
dans la société Kabyle: Pour une anthropologie psychanalytique,
Paris, L'Harmattan, coll. Santé, sociétés et cultures,
réédt. 2000
-
1995 - Ethnologie et psychanalyse:
L'autre voie anthropologique,
Paris, L'Harmattan,
coll. Psychanalyse et civilisations, réédi. 2000
-
De l'exil: Zehra, une femme kabyle.
Un essai d'anthropologie,
éd. Georg, Genève, 1999
-
Le récit de vie, dans la revue
L'autre, Grenoble, La Pensée Sauvage, n° 2, 2000
-
L'expérience escamotée : Pour
une anthropologie relationnelle, Payot - Lausanne,
2006
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