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Corps du délire - Corps du mythe





 

exlibris de Freud

 
 


Paul Martino fut un des principaux collaborateurs de Henri Collomb, chef du service neuropsychiatrique de l'hôpital de Fann à Dakar. Ce service est à l'origine de ce que l'usage a appelé l'École de Fann. Dans ce cadre, P. Martino publia de nombreux articles dont on peut retrouver la liste dans la revue Psychopathologie africaine, Vol. XIV, n°2-3, 1978. René Collignon y présente Vingt ans de travaux à la clinique psychiatrique de Fann - Dakar, mémoire devenu lui-même un classique en la matière. L'article affiché ici parut à l'origine dans L'Information Psychiatrique, n°3 en mars 1989. Ce texte, fruit d'une expérience psychiatrique et d'une expérience psychanalytique questionne quelques uns des liens entre la clinique et le registre phantasmo-mythique. Nous remercions Paul Martino  de son autorisation à vous le présenter.

Patrick Fermi

« Au regard de la raison, mythe et inconscient sont des absurdités. »
 J.-P. Valabrega (1)

« C'est le foisonnement des fantaisies et le fait qu'elles deviennent prépondérantes
 qui créent les conditions de la chute dans la névrose et la psychose
. »
 S. Freud (2)

« L'inconscient est construit et reconstructible comme un mythe. »
 J.-P. Valabrega (1)






A PROPOS DES "SOCIÉTÉS TRADITIONNELLES"

La référence aux mythes, le recours au mythe deviennent sans doute, périodiquement, le passage obligé vers l'espérance d'un plus de savoir sur le fonctionnement psychique des hommes : base ultime ou première, insensible aux dommages du temps et à sa durée, creuset et armature tout à la fois des constructions de la pensée et de la folie, où pourrait enfin se lire en clair toute réponse, la réponse à nos questions têtues sur le plus originaire. Dernier recours ? Mythe des mythes ?

Par ailleurs, si les liens structurels entre inconscient, phantasmes, mythe, rêve et délire sont de ces évidences qu'on ne conteste plus, la question du passage du phantasme "à usage courant" à son envahissement plus ou moins exclusif ou massif - qui caractérise la pensée délirante - reste toujours posée.

Certaines sociétés favorisent toujours la permanence pour leurs sujets d'un registre phantasmo-mythique riche, mais figé en des modèles institués qui prennent sens de vérité commune, partagée, incontestée. La notion d'appartenance et de norme y est consubstantielle de ce partage. Le refus éventuel ou l'abandon de cette croyance, par exemple sous prétexte de modernité, expose à des risques divers de marginalisation sociale, de maladies et de souffrances. Hors des phantasmes collectifs directement issus des mythes originaires, imposés et transmis par la tradition, point de salut. La notion de trouble est le plus souvent corrélée à la certitude d'une agression humaine ou non humaine, qu'il s'agira de dévoiler conformément aux représentations culturelles et cultuelles du groupe. La notion de pathologique y est relativement neuve, contemporaine semble-t-il des ruptures de sens liées à la distorsion du rapport entre mythes et rites. Plus récemment encore, conjointement aux changements sociaux plus ou moins massifs, s'insinue doucement la croyance en un registre phantasmatique propre au sujet, dans une lecture psychologisante des relations et des conflits. Les risques de marginalisation s'en trouvent décuplés, ainsi que l'exacerbation de l'angoisse et la progression d'autres méthodes plus ou moins archaïques ou magiques de soins. Au point que, pour l'observateur impartial, anthropologue ou psychiatre, se dévoile une panoplie très diversifiée de syndromes bien sûr, mais surtout de schémas explicatifs et de méthodes où les contradictions apparentes étonnent, car le syncrétisme y est roi. La chose la plus banale en soi étant par exemple de solliciter conjointement, successivement ou alternativement des praticiens (médecins, psychiatres, etc.) et une ou plusieurs variétés de guérisseurs, pour une même souffrance, et bien sûr avec la même "foi".

Dans ces sociétés-là, une étude nosographique sommaire révèle des particularités non dépourvues d'intérêt : si les grandes névroses (en particulier la névrose obsessionnelle) et la psychose maniaco-dépressive (tout spécialement la mélancolie) y sont exceptionnelles ou introuvables, les bouffées délirantes y sont largement prépondérantes au détriment des délires durables constitués; si la coloration dépressive est quasi constante, elle ne s'assortit jamais de sentiments de culpabilité; enfin, si le corps participe le plus souvent aux différents tableaux cliniques (asthénie, anorexie, amaigrissement, apragmatisme, aboulie, agitation, etc.), les véritables maladies psychosomatiques n'y sont pas observées. Mais que ce bel ordonnancement traditionnel vienne à vaciller, puis se défaire (ce qui est de plus en plus manifestement le cas de nos jours), surviennent alors en nombre important, presque explosivement, les grandes maladies psychosomatiques, en lieu et place des bouffées délirantes. Ce mouvement de bascule va servir de fil conducteur à ce court texte, dans le cadre d'une expérience précise limitée à une culture donnée, étant bien entendu que des constatations analogues ont pu être faites dans d'autres cultures, et qu'un décalage suffisant dans le temps permettrait de procéder sans difficulté à la même lecture de notre histoire des maladies. Notre expérience quotidienne nous permet de repérer d'ailleurs, dans des configurations socio-culturelles particulières (intrications, changement...), la mise en place dans certains groupes familiaux de néo-mythes (pseudo-mythes en fait) ayant les prérogatives et les exigences fortes des mythes oubliés, avec des effets particuliers sur les sujets, comparables à ceux décrits dans les sociétés traditionnelles africaines.

Une remarque est d'abord nécessaire : si la recherche insistante pour nous-même de réponses, de cohérence, dans une visée que l'on pourrait qualifier d'unifiante, passe par la démarche analytique, elle ne saurait se priver des réminiscences d'une longue pratique en terre africaine (3). Nos considérations seront surtout posées de ce fait en termes d'hypothèses, de possibles voies de réflexion pour d'autres recherches - combinant l'analytique, le social et l'anthropologique.


CULTES DE POSSESSION ET BOUFFÉE DÉLIRANTE

Peut-on rêver mieux pour parler de mythes, et en tirer éventuellement quelque parti pour nous-mêmes, qu'une société africaine traditionnelle dont l'organisation et le fonctionnement, les lignes de force et de rupture, les croyances et les interdits, les notions de bien être individuel et social sont aussi manifestement et profondément le produit de retranscriptions et versions des constructions mythiques premières ? Non que cette conjoncture soit à considérer comme exceptionnelle : l'exceptionnel est ici dans la continuité patente, la contiguïté quasi absolue entre le discours mythique et ses productions, en clair, dans le langage de tous, et dans les rites qui organisent la vie relationnelle des groupes. Les ancêtres mythiques sont là, au plus près des hommes, imprimant au tissu social leur bienveillante mais sévère tutelle, prêts à sévir quand le pacte d'alliance qui les unit aux hommes se distend ou se perd.

Nous nous référons ici à la société wolof et lebou du Sénégal, et plus précisément au culte des esprits ancestraux (tur ou rab) remarquablement décrit et analysé dans les travaux d'Andras Zempleni (4), Marie-Cécile Ortigues (5), Henri Collomb et son équipe de Fann à Dakar, de 1959 à 1979 environ (6-7-8-9-10). Les écrits et récits connus sur l'origine situent l'ancêtre humain comme jumeau réel, puis symbolique, de l'ancêtre non humain rab, unis dans le lieu de fondation du groupe par un pacte d'alliance où l'échange de bienfaits est la première règle. Le culte et les rites dévolus par les humains à leurs doublets non humains perpétuent et fortifient l'alliance dont les ratés, les avatars rappellent à tous qu'elle est pacte de possession : l'espace du corps, propriété et demeure préférée de l'esprit, peut être à l'occasion le champ d'actions persécutives destinées à rappeler à l'ordre du contrat le groupe négligent; mais il peut être simplement utilisé comme "monture" pour des crises de possession ritualisées, destinées alors à ponctuer le bon fonctionnement de l'alliance (crises survenant par exemple au cours du N'doëp, cérémonie d'initiation au culte des possédés, aujourd'hui plus volontiers utilisée comme système de régulation sociale et thérapie).

Dans cet ensemble cohérent, qui englobe dans un enchaînement signifiant infaillible, individus, groupe, histoire, croyance, esprits, ancêtres humains et non humains, il n'y avait pas, il ne saurait y avoir place pour la notion de folie : la possession, qu'elle qu'en soit la forme, aiguë ou subaiguë, à manifestations physiques ou psychiques prépondérantes, n'est pas la folie. Cependant, parmi ces phénomènes, un très grand nombre répond d'assez près à la description habituelle de la bouffée délirante aiguë polymorphe (à ceci près que, globalement, elles sont dans la grande majorité des cas sans lendemain). Ou plutôt, c'est ce tableau clinique-là et cette dénomination qui, entre 1959 et 1979, semblaient représenter et répondre le mieux aux pathologies psychiatriques observées à Fann et aux psychiatres qui les traitaient (11). Le traitement successif ou conjoint par les psychiatres et les spécialistes traditionnels était la procédure la plus banale d'ailleurs, dans une perspective de collaboration de moyens, et non de rejet réciproque.

Pour résumer et préciser notre argumentation, nous dirons que dans un tel système socio-culturel, la prise dans le mythe (à travers le culte et les rites) des individus et des groupes, comme en un liant fusionnant qui garantit a priori un état d'équilibre idéal pour chacun dans et par le groupe, semble privilégier le mode d'expression bouffée délirante comme modalité adaptée, normale, cohérente au système. La bouffée délirante, loin de démarquer, séparer, dissocier, est le passage le plus immédiatement signifiant et efficient pour remobiliser les énergies de tous, en vue de restaurer l'équilibre momentanément perdu. Dans ce contexte où la notion de sacré est organisatrice du lien social, le retour au culte par ses rites appropriés est le passage obligé pour rétablir l'alliance, et donc faire disparaître les phénomènes parasites de possession. A aucun moment le porteur de symptômes ne court le risque d'être rejeté; bien mieux, il aune fonction sociale intégrative : il suscite, par ses troubles, le retour à l'ordre du rite, et tire pour lui-même un réel bénéfice narcissique qui participe à sa "guérison" . Le rituel (le N'doëp particulièrement) réitère entre le "malade" et son rab le pacte d'alliance fondateur du mythe, redonnant à l'esprit la possession ritualisée, donc pacifiée, de l'espace du corps.

Ce processus n'est donc pas spécifique de la bouffée délirante; il concerne tout le registre de la possession par les rab. En revanche, un lien de proportionnalité manifeste semble exister entre prise dans le mythe et le rite, et capacité à faire des bouffées délirantes. Il est légitime d'avancer qu'à une époque plus ancienne, quand les cultes de possession formaient encore l'essentiel des croyances, et donc avant l'arrivée d'autres croyances (en particulier l'islam) avec leurs modèles spécifiques de représentation du mal, les bouffées délirantes étaient encore plus massivement prépondérantes car, sans conteste, les plus cohérentes au système social.

Bien que son contenu fasse toujours étroitement référence au mythe, la forme de la bouffée, sa valence aiguë ou subaiguë, sa tonalité dysruptive représentent une potentialité de violence inattendue dans cet univers d'ordre, où rôles et statuts sont définis comme à jamais par la règle traditionnelle. Nous serions tenté de dire qu'à un système d'ordre aussi méticuleux et contraignant ne sauraient répondre que des mouvements de fracture violents, par analogie avec certains systèmes sociopolitiques contemporains par exemple.

Mais nous devons nous méfier des amalgames. En effet, l'adhésion au culte, à ses règles rigides, à ses incohérences pour la raison est absolue au niveau conscient. Il ne saurait être question d'assimiler la bouffée délirante à un passage à l'acte de révolte, fût-il inconscient. Elle prendrait plutôt sens de revendication d'appartenance, si nous voulions rester au niveau de ce registre d'interprétation impressionniste, de bouffée d'allégeance! de demande d'amour? L'hypothèse la plus vraisemblable est que cet ordre de la tradition est le doublet social du registre phantasmo-mythique inscrit dans l'inconscient, dans un lien à double sens où le renversement est toujours possible. Et c'est donc bien dans l'articulation complexe individu <=> groupe <=> phantasme-mythe <=> inconscient que se situeraient les conditions mêmes de l'apparition de la bouffée délirante, tout comme les conditions intrinsèques de sa résolution.


DU CORPS POSSÉDÉ A LA BLESSURE D'ORGANE

A cette formulation simplifiée d'interdépendance prévalente "phénomène de possession de l'espace du corps - bouffée délirante -prégnance maxima du monde phantasmo-mythique", semble par ailleurs répondre aujourd'hui, en écho, une articulation nouvelle où une maladie psychosomatique se substituerait à la bouffée délirante. En d'autres termes, la dynamique psychosomatique par excellence qu'est le phénomène de possession de la bouffée délirante ferait place à des lésions psychosomatiques de certains organes du corps. Ce phénomène de bascule n'est pas toujours aussi patent, et des formes plus complexes de compromis morbides peuvent coexister, surtout actuellement. Il semble pouvoir advenir surtout là où des altérations suffisantes viennent toucher la liaison phénomène de possession -croyance et ses constituants; en particulier chez des individus venus résider "à la grand'ville", séparés du groupe familial et des autels, soumis surtout aux très dures conditions socio-professionnelles de la capitale, mais au plus près des systèmes modernes potentiels de soins.

Nous ne désirons pas placer le débat sur des considérations statistiques. Nous sommes partis de constatations cliniques suffisantes pour nous autoriser à formuler des hypothèses. D'ailleurs, l'extrême rareté des grandes névroses est une autre grande évidence qu'on ne saurait oublier dans cette distribution particulière des pathologies : elle nous donne aussi une idée des limites des réorganisations et compromis possibles de l'inconscient, et de nos plausibles exégèses. En effet, il est bon de rappeler ici la difficulté de référer clairement tel registre traditionnel à tel niveau d'organisation de la personnalité (en particulier par rapport à la place du père dans le culte des rab); même si le second registre majeur (la sorcellerie-anthropophagie) peut sembler recouvrir parfaitement une problématique pulsionnelle très archaïque (stade sadique oral) de la relation mère-enfant.


HYPOTHÈSES, QUESTIONS ET CONVERGENCES

Dans ce renversement bouffée délirante - maladie psychosomatique, s'agit-il vraiment de substitution, c'est-à-dire d'une équivalence? Ne s'agit-il pas plutôt d'un signe d'échappement, d'un effet de rupture de cet enchaînement signifiant, donnant naissance à un nouvel enchaînement signifiant?

Le changement se fait beaucoup plus volontiers de la bouffée délirante vers une maladie psychosomatique que vers un délire constitué. Cette intrusion dans le corps somatique serait-elle à relier à l'investissement particulier du corps dans la culture africaine et, plus précisément, aux conditions spécifiques des deux ou trois premières années de la vie de l'enfant (maternage, portage et corps à corps prolongés entre mère et enfant, etc.)? (12)
Si les conditions culturelles et cultuelles de prise en compte et en charge des phénomènes dits "de possession" semblent favoriser et respecter les bouffées délirantes, elles les contiennent le plus souvent dans cet enchaînement précédemment énoncé, empêchant le passage vers des délires constitués. Pourquoi et comment sont-elles relativement moins efficientes pour empêcher les maladies psychosomatiques? Les favoriseraient-elles à leur tour, dans un contexte social urbain où la médecine moderne organise, par son code verbal obligé et ses techniques, une nouvelle forme de mythe avec ses rites de protection et de soins?

Si le système signifiant traditionnel, par sa grande cohérence, favorisant l'expression du corps croyant, parlant, "délirant", protège l'intégrité physique du corps, il entretient aussi une certaine idée de la mort qui serait sa négation même. Avec l'atteinte physique du corps somatique, peut-être assistons-nous, corrélativement, à l'introjection d'une idée différente de la mort, à savoir la mort réelle du sujet? N'est-ce pas le prix à payer pour la mise à mort du couple gémellaire humain-non humain que le mythe instituait comme essence d'un sujet?
L'inscription dans le corps somatique des conflits inconscients, contemporaine de la "fin des mythes", là où les phénomènes de possession n'auraient donc plus de sens, n'est-ce pas surtout, enfin, la marque de l'advenue d'un sujet? Sujet mortel, disions-nous, plus fragile, plus seul, plus séparé des autres, mais sujet de son inconscient?

La réponse pourra venir sans doute d'abord des données statistiques car, dans cette "société en voie de changement rapide", les formes pathologiques se diversifient, indiquant petit à petit une tendance vers des distributions nosographiques qui se rapprocheraient des nôtres. Mais celle-ci sera encore plus claire le jour où s'y fera une réelle ouverture au champ psychanalytique, non seulement comme voie de recherche théorique, mais comme pratique devenue imaginable pour des sujets.


PLUS PRÈS DE NOUS

Par l'expression "la fin des mythes", nous visions bien sûr les mythes fondateurs comme forces organisatrices de l'inconscient individuel et collectif. Le quotidien nous rappelle communément que les hommes sont friands de mythes, ne fût-ce que dans l'exégèse des mythes antiques revisités. Cette tendance se manifeste aussi parfois dans des constructions, à usage personnel ou familial, de montages phantasmatiques ayant fonction de mythe et ceci dans notre aire culturelle. Par exemple : des configurations socio-familiales, à fort ou très fort reliquat de règles communautaires de fonctionnement, semblent favoriser l'émergence chez l'un des membres successivement, ou chez la plupart alternativement, d'enchaînements pathologiques particuliers associant bouffée délirante, maladie psychosomatique, déviations sexuelles et perversions. En général, le leader du clan, grand-mère maternelle ou mère le plus souvent, semble vouloir à lui seul représenter le loi traditionnelle et l'imposer à tous les descendants, selon des aménagements qui n'ont de la loi ancestrale que l'apparence. La loi d'un seul, en fait, est transmise et inculquée comme loi des ancêtres à des descendants désormais soumis à d'autres systèmes d'obédience et de valeurs propres au milieu social ambiant. La règle partagée, celle qui va de soi, qui constitue et tisse la trame psychosomatique des sujets, à leur insu, laisse place à une règle extérieure aux sujets, enseignée, clivée de ses fondements mêmes, et en elle-même clivée quant à l'adéquation entre mythes et rites. Règle cohérente d'un seul, celui qui l'organise et la diffuse, fortement étayée par des liens affectifs ambivalents, mais non cohérente pour le plus grand nombre qui dès lors organisent, créent, phantasment à leur tour des ajustements plus ou moins cohérents ou pathologiques. Dans ces cas de figure, s'il est relativement aisé de différencier les syndromes (bouffée délirante, perversion, inceste, dépression, maladies psychosomatiques), on a du mal à repérer ce qui les conditionne ou les unit. Tout au plus pourrait-on repérer la marque du fusionnel, de l'archaïque, du narcissique, dans ces réaménagements psychiques qui protègent de la désorganisation psychotique.

L'analogie avec les réorganisations syndromiques de la pathologie africaine est frappante: même dissociation entre loi ancestrale, rites et réalité du sujet, dans un processus où l'utilisation pragmatique et plaquée des référents mythiques est, au mieux, inopérante, au pire désunit un peu plus les forces libidinales du sujet. Et lorsque d'aventure un tel sujet, à partir de tels enchevêtrements ou successions de syndromes, entreprend une analyse, il peut renoncer assez facilement, dans le transfert, à ses symptômes; il butera cependant longtemps et douloureusement sur un reliquat plus ou moins important d'un lien identificatoire fusionnel au parent - faux prêtre -seul vrai Dieu de sa préhistoire personnelle. D'ailleurs, au-delà des expressions pathologiques déjà citées (passages à l'acte psychosomatiques ou délirants, incestueux ou pervers...), se répètent des choix d'objet dont l'originalité souligne la gravité des distorsions et les impasses des identifications. Et si l'identification ambivalente à l'analyste vient alors tenir lieu de support à une nouvelle croyance, à travers ce rite, elle va différer d'autant, et pour longtemps, l'accession à un véritable statut de sujet. A l'analyste de savoir refuser la place et la fonction figée de l'ancêtre manquant que l'autre lui assigne.

Dr Paul Martino - 1989 -



 

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BIBLIOGRAPHIE

 (1) VALABREGA (J.-P.) : Phantasme. Mythe. Corps et Sens, Paris, Payot, 1980, 383 p. (pp. 142 et 144).

 (2) FREUD (S.) : L'inquiétante étrangeté et autres essais, traduit par Bertrand Féron, Paris, Gallimard, collection Folio-essais, 1985, 342 p. (p. 40).

 (3) Psychopathologie africaine, numéro spécial sur "Vingt ans de travaux à la clinique psychiatrique de Fann-Dakar", Vol. XIV, n° 2-3, 1978.

 (4) ZEMPLENI (A.) : "L'interprétation et la thérapie traditionnelle du désordre mental chez les Wolof et les Lebou (Sénégal)", Thèse de troisième cycle, faculté des lettres et des sciences humaines, Paris, 1968, 543 p.

 (5) ORTIGUES (M.-C.) et (E.) : Oedipe africain, Paris, Plon, 1966, 335 p.

 (6) COLLOMB (H.) : "Les Bouffées délirantes en psychiatrie africaine", in Psychopathologie africaine, 1, 2, 1965, pp. 167-239.

 (7) COLLOMB (H.) : "Conditions psychosomatiques en Afrique", Comité d'experts de la Santé mentale, Genève, 22-28 octobre 1963.

 (8) COLLOMB (H.) et MARTINO (P.) : "Possession et Psychopathologie", Colloque sur les cultes de possession, CNRS, Paris, 21-26 octobre 1968.

 (9) COLLOMB (H.) et MARTINO (P.) : La Possession chez les Lebou et les Wolof du Sénégal - Sa fonction de régulation des tensions et des conflits, Workshop on Social Psychology Research in East Africa, New York, 1720 décembre 1968.

 (10) LE GUERINEL (N.) : "Le langage du corps chez l'Africain", in Psychopathologie africaine, Vol. VII, 1, 1971, pp. 13-56.

 (11) MARTINO (P.), SIMON (M.), COLLOMB (H.) : "Bouffées délirantes et schizophrénie - Réflexions", Deuxième Colloque africain de Psychiatrie, Dakar, 5- 9 mars 1968.

 (12) RABAIN (J.) : L'enfant du lignage, Paris, Payot, 1979, 239 p.

A consulter aussi :

 (13) BROUSTRA (J.), MARTINO (P.), MONFOUGA - NICOLAS (J.), SIMON (M.) : "Réflexions ethnopsychiatriques sur l'organisation temps-espace de la personne", Colloque du CNRS sur la notion de personne en Afrique noire, Paris, 11-26 octobre 1976.

 

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