Bronislaw

Malinowski

1884-1942

29/12/14

 
 



De nombreux livres de Malinowski sont téléchargeables dans Les classiques des sciences sociales créés et animés par Jean-Marie Tremblay de l'U.Q.A.C. (Université du Québec à Chicoutimi)

bronislaw  malinowski

 

De so chef d'œuvre, Les Argonautes du Pacifique occidental (1922), qui est et restera un livre fondateur de l'ethnologie moderne [1], jusqu'en 1967, date de la publication de A Diary in the Strict Sense of the Term par son épouse Valetta Malinowska [2], le premier des ethnologues de terrain était auréolé de la gloire qui accompagne généralement les inventeurs. Cet écrit, connu en français sous le titre de Journal d'ethnographe [3], allait révéler une âme tourmentée par l'exil, les regrets, les préjugés, les maladies, les sentiments de dépression et de lassitude. Du panthéon des ancêtres aux bas-fonds des passions humaines, la figure de Malinowski fit une chute dont les impacts firent trembler le monde ethnologique. Que penser de toute cette histoire ?

jalons biographiques

Cet écrit était un journal intime et rien ne laisse vraiment supposer que Malinowski l'aurait un jour publié même si une crise cardiaque n'avait brutalement mis fin à sa vie alors qu'il n'avait que cinquante-huit ans. Ni les ethnologues de terrain, ni les psychanalystes cliniciens ne sauraient être étonnés et surpris de découvrir les influences et les effets troublants des moustiques, des angoisses devant un monde « autre », de l'abattement moral dans la solitude culturelle et la moiteur tropicale, du retour du sexuel et de l'infantile dans l'insécurité de ces situations. Nous serions même tentés de retourner les critiques ; Malinowski a manifestement dépassé les effets pathogènes du refoulement et, ni l'anxiété, ni la confusion des sentiments n'ont inhibé son ardeur à  collecter, ses capacités d'analyse et, pour le dire vite, son engagement à poursuivre son travail scientifique.

 

Pendant la premire guerre mondiale, les milliers de kilomètres qui séparent sa Cracovie natale et la Mélanésie n'ont pas empêché Malinowski d'être soupçonné de mauvaises intentions et, à ce titre, d'être menacé d'internement dans un camp de prisonniers. Cette traversée du monde et de la première moitié du XXème siècle dans des conditions que l'on a du mal à imaginer sans s'égarer dans des jugements anachroniques, fut d'une richesse exceptionnelle. Les grandes étapes de sa migration, Polonais, sujet de l'Empire austro-hongrois, installé en Angleterre en 1910 puis aux États-Unis en 1938, sont parcourues elles-mêmes par de multiples travaux et voyages. Jean Poirier les résume ainsi :

« D’octobre 1914 à février 1915, il enquête chez les Mailu de l’île Toulon (Papous orientaux). De juin 1915 à mai 1916, il séjourne pour la première fois aux îles Trobriand ; ses enquêtes sont faites d’abord en pidgin, puis en mélanésien: il pratique la méthode de l’«observateur participant» (participant-observer). En 1926, il visite les Indiens Pueblo. En 1934, il est en Afrique du Sud et en Afrique orientale (chez les Swazi, les Bemba, les Chagga, les Masaï, les Maragoli et les Kikuyu). En 1940 et 1941, il consacre près de huit mois à enquêter au Mexique, chez les Zapotèques d’Oaxaca; mais il meurt avant d’avoir pu utiliser ses notes. » [4]

Les relations de Malinowski avec la psychanalyse ont été complexes comme le furent aussi celles des psychanalystes à son égard. Sa préface à La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives [5] condense ses rapports à la théorie de Freud. Il faut commencer par noter qu'à cette époque, à quelques exceptions près, dont Havelock Ellis, avec lequel il restera toujours en contact, et Freud, les approches directes de la vie sexuelle étaient rares. Pour y parvenir il fallait traverser des écrans de tabous. Bien entendu, les choses ne sont jamais aussi simples. Malinowski n'était pas tout seul et il n'était pas non plus le premier à associer ethnologie et psychanalyse. Déjà, au moins deux représentants éminents de l'anthropologie anglaise avaient penser ce rapprochement. Il s'agit de W.H.R. Rivers (1864-1922) et de C.G. Seligman (1873-1940). C'est même ce dernier qui incita Malinowski à s'intéresser à la psychanalyse et qui fût donc à l'origine du fameux débat sur l'universalité de complexe d'œdipe.

Les relations entre les deux hommes étaient très fortes ; Kardiner et Preble rapportent que Seligman « proposa que son propre salaire fût réduit afin que la London School of Economics engageât son élève comme professeur.[6] » Il n'est pas inutile de rappeler comme le fait Bertrand Pulman dans un excellent article que « Seligman, comme Rivers, a été amené à s'intéresser à la psychanalyse en soignant des névroses traumatiques de guerre. »[7] En effet si Seligman est aujourd'hui connu comme anthropologue, on ne saurait oublier qu'il fut d'abord médecin, et non des moindres, puisque dès 1911 il fut admis au Royal College of Physicians. Sa participation à l'expédition du détroit de Torres en 1898 avec Haddon, Rivers, Ray et Wilkin fut bien sûr déterminante mais c'est par la médecine et non par l'anthropologie que Seligman rencontra la psychanalyse. Il n'y a jamais qu'une seule raison mais il n'empêche qu'une approche de la théorie freudienne à partir des névroses traumatiques oblitère nécessairement la partie de l'édifice freudien organisée autour de la vie fantasmatique. On sait que Freud lui-même eut quelques difficultés à abandonner sa première théorie du traumatisme. C'est « cette psychanalyse » appauvrie et surtout sans une expérience personnelle de la cure, que Malinowski emmène dans ses bagages. C'est là toute la différence avec Géza Róheim, lequel, et de manière certainement excessive, va débusquer, collecter et interpréter les moindres données sans trop distinguer les « niveaux » de collecte. C'est ainsi que malgré la masse considérable de documents répertoriés par Róheim il en est très peu qui soient utilisables par des ethnologues contemporains.

Malinowski et la psychanalyse

B.K. MalinowskiBeaucoup d'auteurs, Herskovits et Lowie en furent, ont considéré Malinowski comme celui qui aurait introduit la psychanalyse en anthropologie. Cette opinion paraît peu soutenable ou plutôt demande à être nuancée. Que Malinowski ait contribué à médiatiser les relations anthropologie et psychanalyse est évident ; il est difficile d'imaginer aujourd'hui l'influence que « l'homme des chants » [8] eut sur ses contemporains. Ses remarquables qualités de conférencier, d'écrivain, son enthousiasme pour les discussions, son énergie à défendre une ethnologie moderne contre l'évolutionnisme, le diffusionnisme et à promouvoir le fonctionnalisme et puis surtout sa présence sur le terrain, tout cela a signé le passage d'une ethnologie folklorique et de cabinet à une ethnologie vivante. Il ne fut pas le seul et la jalousie nord-américaine a tôt fait de le signaler. Par contre il est difficile de soutenir qu'il utilisa les outils et les concepts analytiques de façon intensive et appropriée, lui-même d'ailleurs ne l'a jamais revendiqué. Mais sans la psychanalyse entendue comme phénomène culturel de cette époque et son enthousiasme momentané pour cette théorie, peut-être n'aurait-il pu introduire et produire ses recherches sur la sexualité. Son approche de cette dernière, par exemple dans La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie [9], reste un modèle ethnographique. Il suffirait à un ethnologue d'aujourd'hui de reprendre l'organisation de la table des matières pour disposer d'un plan de mission opérationnel même si la lecture ethnologique en serait certainement différente.

 

Il n'est pas invraisemblable de considéer que l'un des points de rencontre entre la psychanalyse et le fonctionnalisme de Malinowski ait été l'importance du corps. Le fonctionnalisme (le sien) serait « la théorie de la transformation des besoins organiques - c'est à dire individuels - en impératifs sociaux découlant de ces besoins. En maniant collectivement l'appareil de conditionnement, la société fait de l'individu une personnalité sociale ». Je sais bien que cela n'est plus guère à la mode de l'évoquer mais la question du développement libidinal étayé sur des zones corporelles reste centrale chez Freud même si cette importance est plus grande au niveau théorique qu'à celui de la méthode thérapeutique. Bien entendu ces deux auteurs ne parlent pas de la même chose et ont développé leurs théories dans des directions bien différentes mais le souci d'un ancrage initial dans le réel du corps leur est commun.

 

Kardiner (déjà cité) avait noté que le cedo de Malinowski était :

« Ne jamais oublier l'organisme humain, vivant, palpitant, fait de chair et de sang, qui demeure quelque part au cœur de toute institution  ».

Il est émouvant de penser qu'au-delà des oppositions théoriques Kaspar Bronislaw Malinowski le cosmopolite fut aussi parmi les premières personnalités à accueillir Sigmund Freud dans son exil à Londres en 1938, cela coïncidant avec son propre départ pour les États-Unis. Il devait y mourir brutalement en 1942 sans revoir l'Angleterre, au milieu de la seconde guerre mondiale.

 

Patrick Fermi

 

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Notes et Bibliographie


- 2 - Valetta Swann était sa seconde épouse. Elsie Masson avec laquelle Malinowski se maria une première fois à Melbourne était de santé fragile. Une maladie de la moelle épinière aggrava encore son état et elle fut paralysée pendant une dizaine d'années jusqu'à sa mort en 1935. Cette fragilité était un point commun avec son époux qui souffrit toute sa vie durant de la tuberculose. C'est paradoxalement grâce à ce handicap que nous le connaissons comme ethnologue. Sa formation initiale en physique et en mathématiques le portait en effet vers une carrière d'ingénieur à laquelle il renonça, croyant que cela serait incompatible avec son état de santé. - retour -

- 8 -
C'est ainsi que les autochtones le surnommaient. - retour -

- 6 - Kardiner Abram, Preble Edward (1961), Introduction à l'ethnologie, Paris, Gallimard, coll. Idées, n°102, 1966, p.222. - retour -

- 1 - Malinowski Bronislaw (1922), Les Argonautes du Pacifique occidental, Paris, Gallimard, coll.Tel, 1963 puis 1989 avec la préface de Michel  Panoff. - retour -

- 5 - Malinowski Bronislaw (1927), La sexualité et sa répression dans les sociétés primitives, Paris, Payot, 1932, 1976, éd. 1990 - retour -

- 9 - Malinowski Bronislaw (1929), La vie sexuelle des sauvages du nord-ouest de la Mélanésie, Paris, Payot, 2000 - retour -

 - Malinowski Bronislaw, Trois essais sur la vie sociale des primitifs, Paris, Payot,  2001. Cet ouvrage avait été précédemment publié sous le titre Moeurs et coutumes des Mélanésiens en 1933 puis 1968 chez Payot

 - Malinowski Bronislaw (1944), Une théorie scientifique de la culture, Paris, François Maspéro, 1968 - retour -

- 3 - Malinowski Bronislaw (1967), Journal d'ethnographe, Paris, Seuil, coll. Recherches anthropologiques, 1985 - ce journal couvre la période 1914-1918 - retour-

- 4 - Poirier Jean, Malinowski Bronislaw, Encyclopaedia Universalis - retour -

- 7 - Pulman Bertrand, Aux origines du débat anthropologie et psychanalyse : Seligman (1873 - 1940), in revue Gradhiva, éd. jean michel place, n°6, 1989
Après la rédaction de cette page, Pulman a publié un livre incontournable sur ce sujet :
Anthropologie et psychanalyse - Malinowski contre Freud - , Paris, PUF, coll. Sociologie d'aujourd'hui, octobre 2002 - retour -

 

  

© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998