par Luong Cân-Liêm, Nguyen Thành-Châu, Le-Thi Hong Nhung [1]

 


Nous avons modifié le texte original en plaçant les accents et signes des tons dans les mots vietnamiens apparaissant dans le texte. Cette modification ne concerne pas les noms des auteurs et les références bibliographiques. Patrick Fermi


Modernité et culture

Le fait de la culture est d’être la source de la psyché collective et individuelle qui lui apporte les éléments indispensables de sens, énonçant sa place dans le monde. Elle élabore un espace de groupe de développement porteur de progrès qui s’appelle la civilisation.

Nous considérons qu’il existe entre la civilisation occidentale et orientale, des différences dans la manière de concevoir les relations entre les éléments constitutifs de la culture. Pour faire un raccourci rapide, il semble que la culture orientale envisage toute chose, tout évènement dans le rapport dialectique de complémentarité (le Yin-Yang chinois et le Âm-Dương vietnamien). Ce qui existe, n’existe que par la présence de son complément qui spécifie la différence, l’écart et la symétrie. L’élément et son élément complémentaire associé forment l’entité qui installe l’harmonie. La temporalité est installée comme le vecteur de l’évolution : l’harmonie et son complément ainsi apparu, formulent un nouveau mouvement pour aboutir à une nouvelle entité plus intégrative, plus large, plus globale. L’harmonie se développe dans un univers einsteinien « en expansion »: les points qui précisaient les états complémentaires nécessaires et faisaient avancer le mouvement, prennent alors moins d’importance. Ils sont devenus des détails constitutifs de l’ensemble plus élargi.

Dans la culture occidentale, les rapports dialectiques sont des relations d’éléments de valeur égale, étiquetées alors comme agonistes et antagonistes. Le jugement platonicien du pour et du contre crée un ordre d’organisation de l’espace de ce qui sera désormais nommé comme constitutif du conflit. La résolution du conflit dialectique, à la manière kantienne ou hégélienne, conduit à la formulation d’une synthèse entre des éléments contraires. L’apparition du troisième terme unifie la contradiction et produit une économie du système qui avance ainsi en installant de nouvelles conditions, repositionnant le pour et le contre.

La discussion existera toujours. Le complémentaire est-il nécessairement le contraire ? Nommer le symétrique suppose-t-il l’opposé qui sera d’emblée l’antagoniste ? L’essence des choses est-elle intrinsèquement silencieuse, ou bien en miroir de ce qui lui situe la limite? Le nourrisson est-il le complémentaire de l’entité qui fait la famille ou bien le troisième terme d’une synthèse de deux êtres qui font couple ?

Pour ce qui nous concerne, le nouveau-né dans la culture asiatique est considéré comme le sujet harmonieux du rapport complémentaire, sexué des deux parents. La naissance est l’événement complémentaire de la mort dans une succession cyclique du temps ayant la filiation et la génération comme fils rouges. Le nouveau-né n’est pas, du moins dans la représentation culturelle, le troisième être, forcément regardé comme sexué par les parents en tant que (supposé) rival, allié ou complice. Nous observons donc très attentivement les processus et l’édification des processus d’identification des rapports d’ordre (homme-femme, adulte-enfant, hiérarchie-subordination) dans les cultures d’Asie qui abordent la modernité avec la mondialisation des références culturelles. Ce qui se passe chez les populations migrantes asiatiques baignant dans la culture occidentale, apparaît quasiment comme une situation de laboratoire : conditions expérimentales d’évolution pour les cultures en voie de modernisation et conditions expérimentales d’intégration qui étudient, par un effet de miroir in situ, les rapports des mentalités (pour prendre un terme générique) endo et exogènes.

Les observations clinico-anthropologiques montrent que certains rituels d’accueil du nouveau-né persistent par leur signification moderne. Une certaine psychologie empirique présente un regain d’intérêt si une lecture dynamique apporte un concours compréhensif à la manière d’être au monde comme un un art de vivre. L’alter ego fait la source de l’altérité culturelle, la diversité irréductible des civilisations.
La culture, c’est une stylisation de l’existence.

Mettre un fil au poignet

Très tôt, à la naissance, le bébé reçoit au poignet, un fil en général tressé. On utilise le même fil de couture qui sert à assembler les pièces de tissu pour confectionner un vêtement. Ce qui le distingue de la ficelle pour empaqueter par exemple.

Ce symbole d’attachement a plusieurs significations dans une région où la mortalité infantile est grande. Il est important, en effet, qu’à la naissance le fil attache l’esprit et le corps en une seule entité pour démarrer une existence. En général, on considère l’esprit comme le fait d’une réincarnation qui trouve sa forme, sa formalisation, dans le corps bâti à partir du corps de la mère au long de la grossesse. Le  nouveau-né à sa naissance est âgé d’un an. La vie commence dès la conception dans le mental (l’imaginaire et le symbolique) des parents. Cette vie devient existence déclarée quand la grossesse devient visible (être grosse). C’est la notion de viabilité qui se distingue de celle de la vitalité. Un certain nombre de femmes asiatiques ne s’inscrivent à une maternité qu’à partir du moment où « cela » apparaît visible (ou vivable=nausées), pas au moment où un test de pharmacie lui déclare l’état.

C’est un acte de naissance et de reconnaissance symbolique que les parents accordent au nouveau-né. Le fil remplit une fonction de lier ce que nous nommons l’enfant réel et l’enfant imaginaire, par rapport à l’enfant enfin là comme le symbole représentable de la perpétuation d’une filiation. Dans la religion bouddhique, l’esprit prend source incontestablement dans le karma informe des générations précédentes qui le lui lèguent comme l’héritier méritoire. Le nourrisson en bonne santé, sans handicap, témoigne d’un bon karma grâce aux réalisations éthiques des générations anciennes.

L’évolution de cette tradition se modernise avec les gourmettes en or comme cadeaux, avec le nom gravé ou à graver.

Sous couvert de coquetterie, certaines femmes porteront des bracelets, certains hommes garderont une gourmette. Les plus distinguées préfèreront des bracelets en jade. Cette pierre est considérée comme une représentation d’éternité. Malheur à elles si leur bracelet en pierre se brise, signe prémonitoire d’un malheur par fracture d’un équilibre, d’une harmonie. Aussi, souhaitent-elles ne se parer que dans les grandes circonstances de ce bracelet qui restera dans les coffres à bijoux, les jours ordinaires.

Dessiner la beauté du caractère

Dès les premiers moments, la mère (ou la grand-mère) trace avec la queue de la feuille de bétel, la ligne des sourcils. Il est bon qu’elle le fasse d’un seul trait, à main levée, dans un geste assuré comme porteur de l’entière confiance que l’évènement requiert. La tradition indique que c’est la manière de dessiner la beauté future du visage et de donner les traits visibles de la personnalité de l’enfant. On pourrait dire que c’est un investissement narcissique qui s’opère entre la mère et l’enfant, et c’est plus significatif encore pour les filles. La feuille de bétel ressemble à la feuille de l’arbre «bodhi » au pied duquel bouddha prêcha l’éveil, elle a la forme stylisée d’un cœur.

Dans le théâtre classique, le mouvement des sourcils représente l’expression des états de quiétude ou de colère, dans le sens même de l’expression : froncer les sourcils.

Masser le bébé

Les premiers jours et jusqu’à ce que le bébé manifeste ses mouvements spontanés, il est recommandé de caresser le visage par des mouvements de lissage et de masser le corps entier en le prenant partie par partie en pleine main (ne dites pas qu’il y a une intention de maltraitance !). Il s’agit plutôt de gestes de striction comme pour affermir les muscles et les coller aux os et à la peau, et concilier les parties molles et dures avec ses enveloppes.

Il est étonnant de constater comment le bébé vit cela en regardant fixement le manipulateur. On peut croire que cette pratique a une fonction d’intégration psychosensorielle, une sorte de sensualité primitive qui assure une unité psychomotrice constructive des premiers schémas corporels. Cet exercice peut se faire aussi dans l’eau, souvent par une douche ou une douchette au Vietnam et dans un bain quand on a les moyens. Certaines familles passent par des sortes d’enveloppement avant de donner une douche et un bain.

« Mùi » qui veut dire littéralement odeur, renvoie à une atmosphère de sensualité attachante. C’est un vocable employé entre amoureux. Il est habituel que le bébé reconnaisse et s’attache à l’odeur de sa maman. On ne parfume pas l’enfant. L’équivalent du baiser occidental est le sentir, qu’on a parfois étiqueté péjorativement d’activité « psychotique » de reniflage, déclenchant par ces mots, des interprétations et des conduites erronées.

L’usage du talc est venu avec le soin moderne du nourrisson. Cette poudre donne une peau blanche, douce et parfumée. Cet usage est abandonné au Vietnam à cause du climat mais maintenu en exil par certaines mères qui répètent ce qu’elles avaient connu autrefois.

Nommer son enfant

Il est encore assez courant que l’enfant reçoit deux noms emblématiques apposés après le patronyme. Le patronyme (exemple : Lương, Nguyễn) est traditionnellement énoncé en premier pour marquer l’ordre de filiation et la reconnaissance au groupe.

Mettre le pré-nom avant le nom patronymique à la manière occidentale, impose d’inverser les perspectives des rapports individuels et familiaux. On se rend compte que la culture énonce ainsi très tôt la place de la personne. Dans le monde anglo-saxon, on qualifie de « christian name », le prénom mis en premier (first name) pour assurer une protection divine ou du sacré. A ce sujet, la culture administrative place en premier le patronyme devant le premier et le deuxième prénom.

Le premier nom emblématique donné à l’enfant vietnamien sert à un usage familial, privé. Ce n’est pas toujours un beau nom mais un qualificatif substantivé qui surgit selon l’événement ou le vécu de la famille au moment où le bébé arrive. La petite fille au nom de « Ðậu » qui veut dire la graine (le haricot) ou bien la chose posée, aura comme nom public de personne « nhàn » qui veut dire la quiétude paisible. À côté des deux noms de personne, la famille désigne également l’enfant par son rang dans la fratrie, par exemple la benjamine, « Út » (l’exemple précédent : Út Ðậu). Il est également repéré par rapport à son année horoscopique représentée par un animal (L’année 2002 est représenté par le Cheval).

Dans la tradition, la double dénomination servait aussi à tromper un mauvais génie qui pourrait, en passant par-là, emporter l’enfant encore fragile en entendant son beau nom. Le nom donné à l’enfant revêt en général une signification, une qualité morale ou bien c’est le nom d’un élément de la nature dont la littérature en fait un symbole. Au Vietnam qui est un pays tropical, le nom Tuyết qui veut dire neige, est donné en référence à sa blancheur comme un symbole de pureté et de netteté telle que la littérature d’inspiration chinoise rapporte.

Cette double qualification installe donc chez l’enfant l’apprentissage du repérage des espaces privés et publics, le ressenti vécu réel de la famille de sa place et l’aspiration individuelle comme un projet de vie dans le social. Souvent, à l’adolescence, seul le nom officiel reste parfois à côté du numéro du rang. Cette manière de faire permet de mettre une distance avec le milieu extérieur qui peut être hostile.

Avec la migration, les enfants peuvent garder cette double appellation dans un autre usage. Les parents mettent en premier, un prénom français et en second, un prénom vietnamien. Le prénom français sert à l’école et le nom vietnamien à la maison. Cette complémentarité installe une forme de bilinguisme, à l’origine des clivages possibles quand s’insinuent des secrets de famille à travers des non-dits par exemple.

Montrer et entendre son espace domestique

Chaque demeure a une âme qui reflète la culture affective des lieux. Le gardien témoin des lieux s’appelle le Ông Táo (traduit par le génie du foyer) qui va faire son compte rendu des activités vues et entendues, au Ciel au moment des fêtes de fin d’année.

Le bébé qui rentre chez lui, va visiter sa demeure. Il vient saluer les autels, notamment l’autel des ancêtres, puis fait le tour de la propriété. Le parent (le père, la mère ou un grand- parent) le porte d’une pièce à l’autre comme l’occupant qui présente la maison au nouvel arrivant. On lui décrit le mobilier et la disposition des objets comme si c’était à une grande personne. On fait marcher les machines, on lui donne à entendre l’eau des robinets ouverts, écouter les fenêtres s’ouvrir. Dans la campagne vietnamienne, on fera le tour du potager ou aller visiter le caveau familial comme pour se présenter à la famille.

Cette manière de parler à l’enfant dans les différentes pièces de la maison lui permet d’enregistrer les diverses sonorités de son environnement domestique, prévenant certaines formes d’angoisse de l’espace et de saisir probablement l’effet de volume et du mouvement.

Les deux principaux rites : la fête du premier mois et le premier anniversaire

La fête du premier mois plein, dite également Offrandes à la Lucine (Cúng Mụ). On prépare des offrandes aux ancêtres et la parenté invitée partage un festin riche et complet pour signaler le sevrage du petit qui reçoit des cadeaux, des poèmes, des sentences parallèles (câu đối), des vêtements. Les dons à la Lucine (Lucina=déesse romain qui préside à la naissance) peuvent être composés de douze paires de chaussettes, de douze chiques de bétel, des gâteaux…(le chiffre de douze correspond à la communauté des douze déesses qui ont modulé le petit homme dans le ventre maternel). Autrefois, les femmes accouchaient à domicile. On attendait parfois la fête du premier mois du nouveau-né pour aller le déclarer à l’état-civil. C’est comme une manière de différencier la naissance privée de l’arrivée dans le social en gardant un semblant de secret, comme une protection supplémentaire comme l’extérieur.

L’anniversaire de la première année est la fête de la fin de berceau (thôi nôi). Le rituel est assez semblable que la fête du premier mois. Dans certaines familles, on organise une première fête à trois jours après la naissance puis au centième jour. La notion de la fête du centième jour correspond à la représentation de la durée nécessaire à une métamorphose : pour le nourrisson, c’est la symbolisation de sa présence dans le monde formel (de la forme visible) à partir de l’informe. (Pour le mourant, ce sera le départ ou le retour au monde informe, l’espace du nirvana). A partir de cette fête, on peut envisager, sans obligation, que l’enfant dorme seul, un signal d’étape pour pallier l’angoisse de la séparation. Lors cette fête de fin du berceau, la notion du choix personnel existe pour l’enfant ainsi que l’idée d’une certaine détermination des évènements à venir. Il a devant lui un plateau sur lequel est disposé un certain nombre d’objets représentatifs de perspectives de choix d’avenir : un miroir, un stylo, un livre, un outil…On notera sur un mode ludique, le premier, le second et le troisième choix que fait le bébé. Cette épreuve divinatoire était plus rigoureuse dans la tradition chinoise, envisagée comme une pré-inscription du destin de l’enfant qui se révèle ainsi à la famille. On présentait à l’enfant des objets tranchants comme des symboles de puissance.

Auparavant, la fête d’anniversaire de naissance n’existait pas. Le Tết, la fête du nouvel an, est l’évènement qui permet d’échanger les vœux et de se souhaiter une nouvelle année de vie bien pleine. A partir de cette fête, tout le monde prend un âge supplémentaire. L’anniversaire est collectif et ce rite assure l’entité. Un enfant conçu et né en année pleine, abordera l’existence mieux que celui dont le genèse a été à cheval entre deux années, depuis sa conception et à son arrivée au monde. Il n’est pas bon de passer le Tết dans le ventre maternel parce que cela voudrait dire que le bébé a été dédoublé avant d’apparaître entier à sa naissance. Il faudra le surveiller pour qu’il ne se « clive » pas. Et on ne rend pas une visite aux parturientes, le jour du Tết parce qu’elle est aussi « deux en une ». La maxime pour souhaiter une grossesse parfaite est que « la mère (soit) ronde et l’enfant carré » (m tròn, con vuông).


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grille.gif (47 octets)Notes

Éléments bibliographiques :

1 Huard P., Durand M. : La connaissance du Vietnam, École Française d’Extrême-Orient, Hanoi, 1952.

2 Jullien F. : Stratégies du sens en Chine, en Grèce. Edt Grasset, Paris, 1995.

3 Jullien F. : Du « Temps ». Éléments d’une philosophie du vivre. Edt Grasset, Paris, 2001.

4 Langlet E. : le peuple annamite, Edt Berger-Levrault, Paris, 1913.

5 Luong C.L., Nguyen Th. Ch.: les noms de personne chez le Vietnamien aux différents âges, In : Lieu Enfance, Toulouse, 1986.

6 Luong C.L. : Bouddhisme et Psychiatrie. Edt L’Harmattan, Paris, 1992.

7 Luong C.L. : A propos du Karma et de la culture bouddhique. In : Info. Psy, Paris, Sept 1999.

8 Luong C.L. : Vous avez dit éducation ou maltraitance ? In : Revue Déméter, Paris, Eté 2000.

 9 Luong C.L., Nguyen Th. Ch., Tran T.T., Dausse-Thong Chanh V, Barte H.N.: L’adolescence en guerre et une jeunesse en condition historique. Le jeune vietnamien. In : Info. Psy, Paris, Sept. 2001.

10 Luong C.L. : Du rite de deuil au culte des ancêtres, In : Nervure, Jour. Psy, Paris, Mars 2002.

11 Luong C.L. : Psychothérapie bouddhique : médication, éthique, liberté. Edt L’Harmattan, Paris, 2002.

12 Phan Ke Binh (1915) : Viet-Nam Phong-Tuc (Moeurs et coutumes du Vietnam). Présentation et traduction annotée par Nicole Louis-Hénard, Ecole Française d’Extrême-Orient, 2 tomes, Paris, 1975.

Auteurs :

LUONG Cân-Liêm, NGUYEN Thành-Châu, LE-THI Hong Nhung.

Luong Cân-Liêm : Psychiatre, Docteur en psychologie. Association Scientifique franco-vietnamienne de Psychiatrie et de Psychologie médicale.

Nguyen Thành-Châu : Documentaliste, EPSE Genève, DEA-Sci. Educ., Paris 5.

Lê Thi Hong Nhung : Psychiatre, Centre de Santé mentale de Ho-Chi-Minh ville, 192 quai Ham-Tu, Q. 5,  Hochiminh Ville (Vietnam).

Adresse de l’auteur: 75 avenue d’Italie 75013 Paris. - retour -

 



© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998 - mise à jour 13/05/08