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Avertissement (lecture recommandée)
présentation
Connaissant un peu les préoccupations
et les intérêts des visiteurs de ce site, nous avons associé
au texte du Docteur Luong Can Liêm
d'autres pages sur le culte des ancêtres dans une perspective
plus générale. En effet, mis à part les Vietnamiens eux-mêmes
qui situeront spontanément cet écrit dans un contexte culturel
global, les autres lecteurs se doivent de posséder quelques
informations pour l'apprécier à sa juste valeur. Ainsi le
culte des ancêtres, la notion de piété filiale, la conception
traditionnelle de la personne sont consultables en cliquant ici [ouverture dans une autre
fenêtre]. Dans quelques semaines nous y inclurons une
page sur le culte des chư vị par
les bà đồng (rarement ông đồng)
afin de proposer une autre vision encore du monde invisible..
Pourquoi
monde invisible plutôt que religieux ? Il est communément
admis que le monde religieux vietnamien, est principalement
traversé par trois religions : le taoïsme, le confucianisme et
le bouddhisme. Il y a là déjà quelques ambiguïtés pour un
lecteur occidental qui, appartenant à telle ou telle
confession, catholique, musulman, protestant etc., se représente
les religions comme exclusives. Les ouvrages généraux sur le
Việt Nam, considérant ce fait, parlent de syncrétisme pour
qualifier la présence de ces trois religions. Ils y ajoutent le
plus souvent la pratique du culte des ancêtres et des
"croyances animistes" jugées comme périphériques et
singulières. Il s'agit là, à notre avis, d'une vision
culturo-centrée, héritière d'un sentiment de supériorité désuet
dont les origines sont en partie est dans la nature même des
monothéismes. Il y a quelques années, au Việt Nam, un vieux
monsieur dont un des fils avait émigré en Europe, m'a tenu les
propos suivants : "..les chrétiens disent croire en un
seul dieu mais mon fils m'a expliqué que dans vos
"pagodes" il y a aussi le fils de ce dieu, une déesse
qui ressemble à Quan Âm et de nombreuses statues de personnes
saintes que les gens prient aussi...". Là où un
chrétien perçoit un monde homogène, un regard exotique peut y
percevoir un syncrétisme confus. Il en est de même au Việt
Nam : le commun des croyants intègre simultanément plusieurs
dimensions religieuses adaptées aux diverses dimensions de la
vie.
Une
autre ambiguïté réside dans le fait que chacune de "ces
trois religions" peut être décrite autrement que
comme une religion ; pratiques magiques et philosophie pour le
taoïsme, morale et pensée politique pour le confucianisme,
philosophie et doctrine pour le bouddhisme. En effet, pas de
dieu créateur mais des dieux, des génies, des démons, des
empereurs du ciel, des héros divinisés ; pas de prophètes et
de religions révélées mais des Maîtres -
fondateurs.
Même
si aujourd'hui le corpus des représentations traditionnelles
est en pleine mutation, il y a en "background" une
cosmogonie vietnamienne. Deux principes vitaux issus du Néant (vô
cực), le dương et le âm (sim. au yang
et yin chinois), cycliques et complémentaires, se déclinent
dans le monde sensible sous les cinq qualités représentées
par le feu, la terre, le métal, l'eau et le bois. Un tableau de correspondances peut être établi
car non seulement la Terre est à l'image du Ciel mais le
macrocosme et le microcosme sont dans des rapports d'interdépendance.
Cette vision du monde par correspondances est fondamentale pour
comprendre la culture vietnamienne. Elle imprègne la vie
quotidienne, des pratiques oraculaires aux soins médicaux. Les
très officiels Instituts de Médecine Traditionnelle (1) se référent aujourd'hui encore à
cette cosmogonie. Vous pouvez en avoir une première idée en cliquant ici .
P. Fermi.
Hommage à la culture vietnamienne
à propos du culte des ancêtres.
Ce texte est écrit en mémoire de mon beau-père
M. Nguyen Thanh-Thoi, figure honorable de Tân-Dinh, Saigon, décédé
en 1984 en exil, et à ma mère Mme Nguyen Thi-Loi, médecin
dans la même ville, épouse du Dr Luong Phan, décédée en
2001 à Ho-Chi-Minh Ville.
Ce texte est dédié à tous les enfants, à ceux qui s'intéressent
au mouvement de modernité de la culture vietnamienne et surtout
aux gens de l'exil d'origine vietnamienne.
Paris le 20 juillet 2001 - Docteur Luong Can Liêm
Il
existe pour le défunt et sa famille, trois cérémonies importantes
: au moment du décès, les cérémonies du 49ème jour
et du 100ème jour, qui précèdent l'anniversaire de la
date de la mort de la personne (le Đám giỗ).
Le jour du décès compte pour le premier jour de l'évènement (pas
le lendemain de façon arithmétique). Pour la date du Đám giỗ,
ce sera jour pour jour. Pour l'heure, on tient compte de l'heure réelle
du décès dans la journée, mais ce n'est pas obligatoire. Le décalage
horaire n'a pas de sens.
Signification
générale.
Le Đám giỗ
est une cérémonie commémorative qui rassemble annuellement les
personnes se reconnaissant un lien de parenté entre elles. C'est ce
lien qui fait lancer les invitations ou de garder le contact. C'est
ce lien qui permet de se manifester, soit oralement pour dire l'intérêt
et la filiation, soit concrètement en venant à la fête quand les
conditions le permettent. C'est un évènement de solidarité
conviviale où l'on convie le défunt (sa présence symbolique) à
repasser à la maison prendre son repas avec ses proches, et
attester la fidélité du lien entre tous. L'organisation peut se
faire à tour de rôle par consensus annuel, ou par roulement, ou
par un ou une aînée qui est tenu, lui, d'assumer le 49ème
jour et le 100ème jour. Chacun des participants
peut convenir de venir avec son plat pour soulager la cuisine. La
notion occidentale de la personne invitée n'existe pas. Ce sont
tous des participants. Lors du Đám giỗ
de la première année de deuil, on clôt le deuil (xá
tang). Cette période peut durer trois ans ou bien être
raccourcie, selon la décision du plus ancien et proche.
La
cérémonie du 100ème jour est le moment où le défunt,
c'est-à-dire sa présence dans notre mémoire, donc dans la maison
où l'on est, peut partir et aller rejoindre ses ancêtres, nos ancêtres
sur l'autel des ancêtres (qui est un espace infini d'accueil et de
bonté qui vénère aussi bien les hommes que les femmes). Le défunt
en entrant dans le rang d'aïeul (ou d'aïeule), nous hausse d'un
cran par rapport à notre nouvelle responsabilité par rapport à la
descendance. Il nous laisse définitivement la place. Cet autel est
placé en hauteur. Ce départ dans l'autre espace ainsi ouvert, se
fera d'autant plus avec grâce que le remords ne tient plus comme nœud
entre ceux qui restent et celui (ou celle) qui part ainsi au loin
pour réapparaître (se réincarner) quand il le voudra, comme il le
voudra et là où il le voudra, y compris comme un karma (Nghiệp).
La
cérémonie du 49ème jour est le moment où se termine
la séquence de 7 fois 7 jours où chaque jour, à l'heure du repas,
l'on servait sur l'autel du défunt (pas celui des ancêtres) l'équivalent
de notre manger quotidien. La famille continue d'alimenter la présence
du défunt, plutôt la présence invisible de son esprit qui entre
ainsi dans notre souvenir. Le disparu est là sans être visible.
Cet autel est un autel provisoire placé à hauteur d'homme.
La
cérémonie mortuaire se déroule à domicile, en général avec une
présence de récitants religieux (bouddhiques). Une cérémonie
annexe peut se faire aussi à la pagode (lề cầu siêu)
ou bien le convoi mortuaire s'y arrête en chemin. La mort est le
moment inverse de la naissance. A l'arrivée de l'Être formel au
monde matériel et visible, lui succède son départ dans un autre
espace informel (sans forme). Les prières accompagnent le détachement
du matériel de l'immatériel (le corps, de l'esprit). Pour celui
qui au cours de son existence était resté trop collé au bien matériel,
ce départ ne pourra qu'être plus douloureux pour lui et les siens.
C'est-à-dire le regret. Après une existence bien accomplie dans l'éthique,
ce départ se fera en tristesse mais pas dans le regret. Le corps
sera enterré ou incinéré, l'esprit restera pendant 49 jours à la
maison avec ses proches.
Disposition
des objets sur l'autel des ancêtres et déroulement.
Nous
considérons l'organisation la plus simple et stylistique qui
correspond le mieux à la modernité actuelle du Vietnam et au cadre
de l'exil. Cet autel peut même suivre la personne qui assure le
culte devenu ambulatoire.
La
disposition de l'autel des ancêtres des objets de culte est la même
que celle de la table où le repas sera présenté au défunt lors
des cérémonies du 49ème, 100ème et de
l'anniversaire de la mort (le Đám giỗ).
Il existe des nuances entre les cérémonies que nous simplifions
pour les besoins de transmettre la signification essentielle.
La
photo du disparu est placée en arrière fond, si elle fait défaut,
on peut disposer d'une gravure, d'un portrait dessiné ou bien d'un
écriteau portant son nom.
Devant,
est posé un encensoir sur pied (lư hương) avec à ses
deux côtés, deux chandeliers (chân đèn). Devant ceci, on
met enfin un récipient pour planter les baguettes d'encens (cây
nhang). La photo du défunt peut avoir comme voisin les autres
disparus de la famille. Quand on vient saluer le défunt, le
portrait sera vu de face.
La
figure de bouddha ou son statut est facultatif sur cet autel. On
peut honorer le bouddha femme (Phật Quan Âm).
Dans certaines familles, on voit des figures héroïques comme celle
du Roi Hung (Hùng Vương), fondateur du pays. On
n'est pas tenu d'honorer le panthéon de tous les ancêtres puisque
nos parents l'avaient déjà fait et certifié la question des
origines. Ainsi par un effet de cascade, on vénère le dernier
disparu comme le représentant du plus actuel de toutes les mémoires
du passé. Cela évite de revenir sur la question aporétique du
premier homme et du père du premier homme.
On
recrée la même disposition, vue de face, sur la table du repas
lors des cérémonies du 49ème, 100ème et du
Đám giỗ, qui en général
jouxte l'autel provisoire (jusqu'au 100ème jour) ou
l'autel des ancêtres. A cette table, le défunt partage le repas
avec ses proches. A la place du portrait, on installe trois (petits)
verres, derrière ceux-ci trois tasses, puis encore derrière, trois
bols de riz et enfin tous les plats (y compris les desserts) qui
représentent ce que mangeront les personnes après la cérémonie.
On peut fleurir la table. Les plats (en général trois)
peuvent être végétariens (món ăn chay = le plat fade) ou
ordinaires (món ăn mặn = le plat salé). Pourquoi,
trois? le bol principal du milieu est destiné au défunt revenu qui
dispose d'une paire de baguettes pour festoyer. Les deux autres bols
sont là pour nourrir ses accompagnants de route lors de cette
visite, mais on leur donnera une demi paire de baguettes (en fait
une seule), ou une paire plus courte pour qu'ils ne mangent pas trop
vite, ni plus que le principal intéressé. Le rythme du repas se
fera en trois temps (entrée, temps principal et dessert). Ce repas
symbolique est dans la représentation. Il commence quand les
personnes présentes viennent saluer cette table après avoir salué
l'autel. Pour les deux premiers temps après cette invite, on verse
chaque fois, une petite quantité d'alcool (ou de vin) dans les
trois petits verres. Au dernier temps pour terminer, ce sera du thé
dans les tasses. Ce repas stylisé finit quand les baguettes
d'encens s'éteignent pour signifier la durée de ce repas. Les
convives pourront alors passer à table à leur tour pour le repas réel.
Le
salut peut se faire debout par une flexion respectueuse du torse, tête
baissée ou bien en position agenouillée de prosternation (il faut
tenir compte de la forme physique et de la santé des personnes). On
salut trois fois devant Bouddha: une fois pour lui, une pour saluer
la communauté des moines et des disciples, ses représentants, et
une par respect de son enseignement. On peut faire quatre fois, la
quatrième pour la communauté des hommes. Une baguette d'encens
pour chaque pot où l'on a à le mettre (donc au minimum, deux, un
pour l'autel, l'autre pour la table du repas symbolique).
Significations
singulières.
1.-
Ce rituel de deuil en plusieurs temps transpose progressivement la
peine de perdre un être cher dans la mémoire de chaque personne et
organise le souvenir collectif comme une référence privée partagée.
On garde ses morts. Il prévient considérablement la dépression
comme la réaction psychologique à une perte totale et définitive
de présence de la présence de l'autre. La douleur est partagée.
2.-
Le présence de l'autel des ancêtres à domicile rappelle aux
hommes que la mort existe, qu'elle n'est pas invisible mais représentable
dans le mental. Bien expliqué positivement d'une génération à
l'autre au cours du Đám giỗ,
l'angoisse des enfants devant le temps et la mort prend une autre
allure: c'est l'intériorisation de ce qui arrivera à tous et par
ordre (la mort) et la pérennisation des transmissions assurera une
sorte d'éternité de l'Être après avoir existé. Chaque personne
accède au sacré. Cette présence est prétexte aux récits de
famille comme du roman et des histoires de vie utile à l'éducation,
notamment l'éducation du caractère. La transmission des récits de
jeunesse des anciens sert de référence à ce qui est convenu
d'appeler la crise d'adolescence, qui ne sera plus une crise mais
seulement des rites quasi ordinaires de passage entre deux âges.
3.-
Le culte en lui-même garde une actualité certaine que viennent
justifier les notions modernes en psychologie intergénérationnelle:
respect des générations et reconnaissance des filiations,
importance du sacré dans l'espace symbolique domestique, fonction
structurante de l'éthique, prise en compte de la temporalité des
actes de naissance et de mort. La personne, même l'enfant, peut
prendre l'ancêtre à témoin pour n'importe quel sujet: il vient
s'exprimer à voix haute (ou basse) devant l'autel, lieu sacré par
excellence qui bénéficie d'une immunité définitive. Il y a un
mode d'emploi du lieu du culte toujours ouvert, et le récit des
rapports entre ascendants et descendants atténue ou civilise ce
qu'on appelle le conflit oedipien: la triangulation parent-enfant
s'envisage déjà en terme de transmission (transmettre la mission)
et de place cédée par l'aîné qui ne s'agrippe pas à ses
fonctions que revendiqueront les plus jeunes. L'éthique de/dans la
famille ne passe pas obligatoirement par le meurtre symbolique de
qui que ce soit, mais par le chacun son tour. Élaboration de l'éthique
et pensées de mort sont antinomiques.
4.-
Du point de vue culturel, il y a une intégration totale des
concepts bouddhiques non théistes sur l'espace infernal (cõi địa
ngục = prison – terre, l'infra humain est ce que l'on subit
sur terre, sans mot dire), l'espace humain dit également espace
mondain= du monde (cõi con người), et l'espace supra
humain de l'Être arrivé au monde libre du Nirvana. Le
passage chez le vivant entre ces deux derniers espaces se fait en
sept étapes (pour le disparu, c'est 7 fois 7 jours= 49 jours), et
signale l'abandon ou l'élévation au-dessus des emprises des sens
et sensations, des mots et des contradictions névrotiques
(mondaines) par le Lâcher-prise et le Détachement. Les ancêtres
sont devenus des personnes sacrées, évoluant pour leur compte dans
l'espace libre, se réincarnant ou non selon leur mérite altruiste
personnel pour continuer à dispenser le bienfait. Ils sont actifs
par notre mémoire pour eux et de leur passé d'expérience. On peut
confier à la pagode de son choix une photo pour rejoindre la
communauté des êtres du Nirvana supra mondain.
5.-
Certaines religions théistes au Vietnam comme le catholicisme,
n'envisagent pas le même rapport au Père sacré que ce culte, à
l'espace du symbolique de la mort du corps et de l'esprit (l'âme),
et à l'institutionnel (l'église) conduisant les actes privés à
caractère religieux. Ce culte en considérant le nature de bouddha
en soi que porte chacun des individus, admet l'accès au Nirvana de
tous, sans aucun intermédiaire.
6.-
Le culte des ancêtres comme culte populaire est une donnée de la
philosophie politique confucéenne classique qui avait repris cela
à son compte pour placer la question de la hiérarchie et de la piété
filiale en tant qu'éducation de la civilité. La référence
autoritaire à cette notion est source d'abus de pouvoir en famille,
source également de soumission docile en société envisagée comme
une grande famille.
7.- Des considérations obsolètes avaient
donné à ce culte, la valeur d'une superstition. Il apparaît
clairement qu'il relève de la sociologie des champs symboliques,
dans le même ordre que les emblèmes de filiation (le patronyme) ou
patriotiques (la préservation des lieux de références).
Conclusion.
Ce
culte fixe l'identité individuelle par rapport aux temps, à la
famille et aux espaces réels et symboliques, privés, sacrés et
publiques là où on vit et évolue.
Docteur Luong Can Liêm
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