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le candomblé de bahia

- miroir baroque des mélancolies postcoloniales -

 emmanuelle kadya tall 

 

 

Présentation - Patrick Fermi

Le candomblé de Bahia - Emmanuelle Kadya TallIl fut un temps, pas si lointain, où les religions dites afro-américaines étaient considérées par les psychiatres comme de l’hystérie collective. En Europe et jusqu’à la fin des années 1950, cette appréhension concernait généralement le vaudou haïtien avant d’être élargie à d’autres formes religieuses apparentées. Le changement de regard vint d’abord de l’ethnologie. On pense par exemple aux essais d’Alfred Métraux, même s’il y eut auparavant les travaux du psychiatre haïtien Louis Mars qui contribua à « dé-médicaliser » le vaudou. Le Candomblé de Bahia de Roger Bastide deviendra ensuite le grand classique en ce domaine. La notoriété de Bastide fit prévaloir la théorie du syncrétisme de masque, thèse qu’Emmanuelle Kadya Tall remet en question.

Pour en comprendre les enjeux, encore faut-il rappeler ce qu’est le candomblé. A l’instar du vaudou ou de l’umbanda, le candomblé est un culte des orixás pouvant se manifester dans des rites de possession. Les orixás sont des divinités africaines véhiculées durant la Traite des Noirs. Le panthéon yoruba en est le socle principal mais les origines diverses des esclaves ont constitué des variations que l’on retrouve dans la distinction entre nations desquelles se réclament les terreiros ou maisons de candomblé. Nagô, Ketu, Bantou, Jeje sont quelques-unes de ces dizaines de nations réparties irrégulièrement selon les villes et les régions. A la différence des cultes africains actuels, les orixás se sont combinés avec des divinités amérindiennes mais surtout avec les saints chrétiens. C’est cet amalgame qui interroge depuis longtemps les spécialistes. Sachant que ces « pratiques » furent interdites, tant par le catholicisme que par les pouvoirs civils, Bastide y discernait une manière de déjouer les condamnations ; les saints ne seraient que des masques permettant aux esclaves de conserver leurs croyances.

La thèse de Mme Kadya Tall interprète plutôt cette fusion des divinités et des saints comme un effet de miroir offert par la théologie tridentine de l’Église catholique dans le cadre de la Contre-réforme et du mouvement baroque. Mais cette anthropologue va plus loin, proposant un renouvellement du champ d’analyse habituel en mettant en avant ce qu’elle nomme un espace-temps Atlantique Sud « théâtre de créations culturelles et religieuses singulières. ». Cette position ouvre d’intéressantes perspectives mais le débat reste ouvert car si la notion de syncrétisme semble mal vieillir, encore faudrait-il que les phénomènes décrits soient reconsidérés dans un ensemble plus vaste que les religions afro-américaines. De l’Asie, où des cultes comparables sont associés au bouddhisme, au Maghreb où dans le stambali tunisien ou dans le culte gnawa marocain, l’on discerne encore des dieux et des génies d’Afrique sub-saharienne mais cette fois-ci associés à l’islam.

Cet ouvrage devrait se lire dans le prolongement des travaux de cette anthropologue expérimentée, d’abord africaniste, qui, comme Pierre Berger le fit, entreprit des allers-retours entre le Bénin et le Brésil. Ce livre est aussi une belle étude ethnographique des maisons de candomblé de Salvador de Bahia. Nous y sommes plongés plus précisément au cœur de la vie d’un terreiro affilié à la nation ketu. Nous y rencontrons son chef de culte, Toluayê, présenté comme un « héros des temps modernes ». Mme Kadya Tall réussit à nous faire participer à des moments forts du calendrier liturgique, comme le jour de la Fête-Dieu, et nous conduit à penser que le candomblé n’est pas un simple écho africain. Après quatre siècles de situation coloniale, il a créé son propre univers de représentations où s’entremêlent les idéologies qui ont tissé l’histoire du Brésil.

Patrick Fermi - 2012

 


Ce compte-rendu de lecture a été publié dans L'autre - Cliniques, cultures et sociétés - Revue transculturelle, Grenoble, La pensée sauvage Éditions, vol. 13, N°3, 2012, page 359


 

 

Quatrième de couverture

 

Comment comprendre la célébration conjointe de Jésus-Christ et du fondateur présumé d'un ancien royaume africain ? Dans une même séquence, un prêtre catholique célèbre le rite eucharistique et un chef de culte préside à l'immolation d'un taureau dont la tête et les entrailles sont transformées en objets divins.

Pour revisiter le candomblé de Bahia, un culte de possession brésilien rendu célèbre par les travaux de Roger Bastide et de Pierre Verger, il s'agit aujourd'hui de substituer aux analyses, en termes de syncrétisme ou de métissage, une anthropologie religieuse, historique et pragmatique, d'un espace-temps, l'Atlantique Sud. La traite esclavagiste s'y est développée dans le cadre idéologique de la Contre-Réforme qui a renouvelé, tant pour les négriers africains et les colons européens que pour les esclaves africains et les autochtones amérindiens, le rapport au sacré, produisant ainsi des configurations baroques de croyances.

 

Emmanuelle Kadya Tall est anthropologue à l'institut de recherches pour le développement (IRD) depuis 1985 et membre du Centre d'études africaines de l'EHESS depuis 2000. Elle a effectué de longs séjours de terrain au Sénégal (1980-1983), au Bénin (1986-1990) et au Brésil (1994-1999).


 

 

En savoir plus

Page de présentation d'Emmanuelle Kadya Tall et de ses travaux sur le site du Centre d'études africaines [ Ceaf - EHESS ]

Nous avons retenu deux articles consultables en ligne. Le premier est en lien direct avec le livre présenté bien qu'il lui soit antérieur de quelques années. Le second, écrit en collaboration avec Christine Henry, questionne l'objet anthropologique qu'est la sorcellerie.

 accroche Comment se construit et s'invente une tradition religieuse : L'exemple des nations du candomblé de Bahia. [ version html ], Cahiers d'études africaines 2002/3, n° 167 - (version PDF possible au même URL)

 accroche Christine Henry, Emmanuelle Kadya Tall, La sorcellerie envers et contre tous, Cahiers d'études africaines [ En ligne ], 2008, pages 11-34. - (version PDF possible au même URL)

 


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