La notion d'Ethnie

Français du Sud-Ouest - 1950
 
PréalableI - Constellation d'ethnosIV - De la psychologie du dedans et du dehors
 II - Quelques définitionsV - Des variables : parenté, histoire, dénomination
 III - Et aujourd'hui ?VI - Ethnie et psychologie interculturelle
 
 

 

 

préalable

Que sous-entendent des expressions comme « les Albanais du Kosovo », « le peuple corse », « les Auvergnats de Paris », « les Français d'origine musulmane », « conflit ethnique au Rwanda » ou encore « les mariages mixtes » ? Y aurait-il moins d'ambiguïté dans celles de « les Hmong du Viêt Nam », les « Wolofs du Sénégal » ou « les Jivaros d'Amazonie » ?

« Ethnie » est un signifiant flottant et, à moins d'une certaine naïveté, il ne se donne pas d'emblée comme objet scientifique. Les usages et les pratiques sociopolitiques qui lui sont liés restent inséparables de tous les discours pouvant être tenus à son sujet. Cela interroge la position même des « savants » qui, comme n'importe quel citoyen, ne peuvent se déposséder de leurs propres habitus. Aussi faut-il avoir en tête et en préalable le cadre sociopolitique. En France par exemple , mais chacun peut internationaliser les exemples, dans les discours, de droite comme de gauche, la question de l'ethnicité est discutée pêle-mêle avec les problèmes des banlieues, avec ceux de l'immigration, avec des questions religieuses, avec celles des « minorités ». Les média nous expliquent que tel ou tel conflit, telle ou telle guerre sont de nature « tribale » ou « ethnique » comme si les deux termes pouvaient être interchangeables.. Tous ces amalgames génèrent des malentendus qui servent de ferment aux idéologies xénophobes ou racistes, d'écran aux politiques internationales des « grandes puissances » mais aussi d'obstacle épistémologique à une approche raisonnée de cette notion.

Les ethnologues eux-mêmes, peu à l'aise avec cette notion, se contentent d'une prudente réserve alors que l'on pourrait penser que la notion d'ethnie est au cœur de leur discipline. Nous soutiendrons ici une position particulière et nous l'annoncerons avant même de présenter ce concept :

[ - Les ethnies, ça n'existe pas mais il y en a beaucoup - ]

Le paradoxe n'est qu'apparent car la négation de leurs existences et le constat de leurs multitudes ne se situent pas au même niveau d'analyse.

Ça n'existe pas si on les définit comme une sorte d'isolat tant génétique que culturel. Même s'il existe des gradients en termes de génétique de populations, en termes de groupements linguistiques, en termes de relations interculturelles et d'acculturation, il ne saurait être observé de  « groupes purs » à un niveau synchronique et encore moins à un niveau diachronique. C'est en ce sens que Jean Loup Amselle et Elikia M'Bokolo ont pu montrer, exemples à l'appui, que beaucoup d'ethnies sont des créations coloniales même si, ce que font d'ailleurs ces auteurs, ces propos sont à nuancer.(3)

Il y en a beaucoup car, tant au plan de l'autodétermination d'une identité culturelle qu'à celui d'une allo-détermination, toutes les sociétés du monde définissent simultanément une identité et une altérité culturelles. Soulignons enfin que ces définitions sont d'une certaine manière à géométrie variable car il n'y a pratiquement jamais d'appartenance unique. Chaque groupe appartient à des ensembles eux-mêmes constitués de sous-ensembles. Que cela soit en tout ou partie imaginaire n'en constitue pas moins une réalité sociale et psychologique.

I - Constellation d'ethnos

Avant d'aborder la question des définitions se pose celle des connotations de quelques-uns des termes s'organisant autour d'ethnos. Ces connotations sont « flottantes » mais c'est aussi le cas des signifiants avec justement lesquels le mot ethnie peut être ou a été confondu comme race, peuple, tribu, nation. Ces flottements ne sont compréhensibles qu'à l'intérieur des contextes socio-historiques de leurs usages.

ethnologie : Poirier [5] rapporte que le mot Ethnologie paraît, en 1787, sous la plume de Chavannes dans un livre intitulé Essai sur l'éducation intellectuelle avec le projet d'une science nouvelle. L'auteur y voyait une branche de l'histoire, celle de l'étude des étapes de l'homme en marche vers la civilisation. L'évolutionnisme n'était pas encore né mais l'idée d'une progression voire du « progrès » était bien présente. Mais, note Poirier, « très vite, ethnologie a pris une acception raciologique ...Ce n'est que vers le début du XXe siècle que le mot prendra sa signification actuelle. »

ethnographie : Le même auteur considère que le mot ethnographie est plus tardif et il l'attribue à l'historien allemand Niebuhr (vers 1810) et ce serait l'italien Balbi résidant à Paris qui l'aurait diffusé en France. Cela n'est pas sans discussion. Rohan-Csermak écrit que « Le terme d’ethnographie..[...]..avec une forte tendance géographique, apparaît pour la première fois, semble-t-il, en Allemagne, en 1791, dans le titre d’une Ethnographische Bildergallerie publiée à Nuremberg. En 1807, un certain Campl, d’après Jorge Dias, ou Camper, selon Paulo de Carvalho Neto, l’utilise dans l’acception de description des peuples, ce qui la rapproche de celle qu’a adoptée notre génération. À Weimar, en 1808, paraît un Allgemeines Archiv für Ethnographie und Linguistik; l’historien Barthold Georg Niebuhr serait l’un des premiers à introduire ce terme dans le langage académique, en l’utilisant, en 1810, à l’Université de Berlin, dans ses cours publiés en 1811 sous le titre Römische Geschichte  ». [9]

Menget [4] cite l'historien allemand Schlöser comme le premier utilisateur d'ethnographisch, et cela en 1772. Si tenté que le nom d'une revue cristallise des préoccupations et des intérêts plus collectifs, il faut attendre 1818 pour que Friedrich Alexander Bran fonde Ethnographisches Archiv.

ethnie : En Angleterre, l’édition de 1833 de Penny Cyclopaedia semble être la première à publier ce mot, faisant remarquer que le « terme ethnographie (description des nations) est utilisé par des écrivains allemands dans le sens que nous [les Anglais] donnons à Anthropographie  ». En France, il semble que ce soit Georges Vacher de Lapouge en 1896, qui pour la première fois utilise ethnie dans son livre Les sélections sociales. De toutes manières et débordant le XIXe siècle les termes de race, de peuple, de nation, de civilisation sont utilisés avec beaucoup d'ambiguïté. Il ne faudrait pas croire que l'arrivée d'ethnie aurait remplacé celui de race. Dans un excellent article  Hervé Vieillard-Baron rappelle par exemple que « Jean Giraudoux appelait de ses vœux en 1939 un ministère de la Race, tandis que l'Espagne franquiste célébrait la Journée de la Race pour souligner les liens indéfectibles qui l'unissaient aux pays d'Amérique latine. » [10]. Au-delà de la diversité des usages il semble qu'en France le terme d'ethnie a globalement reçu une connotation négative et cela jusqu'à la fin de la décolonisation. Taylor écrit « Tandis qu'en Allemagne, dans les pays slaves et dans l'Europe du Nord, les dérivés d'ethnos mettent l'accent sur le sentiment d'appartenance à une collectivité, en France le critère déterminant de l'ethnie est la communauté linguistique ». [7]

II - autour de quelques définitions

bturqomb.gif (1016 octets) εθνος : Toute classe d'êtres d'origine ou de condition commune d'où : race, peuple, nation, tribu, dans le Bailly qui précise aussi que le mot fut utilisé pour les personnes (ex. race des mortels), des animaux (ex. races des abeilles, poissons ...), des corporations, professions (ex. caste des brahmanes indous - ex. race des artisans). 

bturqomb.gif (1016 octets)Ethnie : Nom féminin (Grec - ethnos)

Groupement humain qui possède une structure familiale, économique et sociale homogène et dont l'unité repose sur une communauté de langue et de culture - Larousse.

Le mot désigne un ensemble d'individus qui ont en partage un certain nombre de caractères de civilisation, notamment linguistiques ; il tend à remplacer certains emplois abusifs de race mais reste didactique. Le Robert historique de la langue française.

bturqomb.gif (1016 octets) Le Littré de 1876 représentatif de l'état de la langue à la fin du XIXe siècle répertorie ethnarchie, ethnarque, ethnique, ethno-généalogie, ethnographe, ethnographie, ethnographique, ethnologie,ethnologique, ethnologiquement, ethnologiste mais ne reconnaît pas encore ethnie. On peut y noter que l'ethnographie est la  « Science qui a pour objet l'étude et la description des divers peuples. » et que l'ethnologie est « Traité sur l'origine et la distribution des peuples ». Ce qui a trait à ethnique est un raccourci historique des avatars de ce mot :

  1. Qui appartient au paganisme, dans le style des Pères de l'Église. Les nations ethniques.

  2. Terme de grammaire. Mot ethnique, mot qui désigne l'habitant d'un certain pays. Français est un mot ethnique.

  3. S. m. L'ethnique, la désignation qui caractérise un peuple. Gaulois est l'ethnique d'une population considérable en Europe. Allemand est l'ethnique de la peuplade des Alamans, dont les Français ont fait l'ethnique de la nation entière.

bturqomb.gif (1016 octets) Le détour par d'autres langues, en permettant de décentrer le regard, laisse apparaître ce qui n'est qu'une singularité de tel ou tel point de vue linguistique et culturel. Ainsi en anglais le mot ethnie ne possède pas un équivalent strict. On y trouve bien ethnicity dans lequel un glissement est déjà opéré avec le français. L'Oxford Dictionary of English propose : « The fact or state of belonging to a social group that has a common national or cultural tradition ». La langue chinoise renvoie à 族群 - zúqún - dans lequel 族 se traduit habituellement par clan - famille - ethnie, c'est à dire des déclinaisons de « groupements » divers. La décomposition du caractère (d'une certaine manière son étymologie) permet de retrouver les termes de serment et de drapeau, soit l'idée que l'ethnie est d'abord un ensemble de personnes se reconnaissant dans le serment à une même bannière. Au delà des différences linguistiques d'avec l'anglais, le chinois contient la même idée ; l'ethnie est d'abord est état ou un processus social plutôt qu'une référence induite à une race ou pour le moins à une essence biologique comme c'est le cas en français.

Dès 1922, le sociologue allemand Max Weber donnait une définition que l'on peut juger aujourd'hui de transculturelle dans le sens où elle échappe à l'ethnocentrisme de l'époque. Elle est même relativement proche des conceptions actuelles :

« nous appellerons groupes ethniques, quand il ne représente pas des groupes de parentage, ces groupes humains qui nourrissent une croyance subjective à une communauté d’origine fondée sur des similitudes de l’habitus extérieur ou des mœurs, ou des deux, ou sur des souvenirs de la colonisation ou de la migration, de sorte que cette croyance devient importante pour la propagation de la communalisation – peu importe qu’une communauté de sang existe ou pas ».
Weber Max [1922], Économie et Société, Paris, Plon.,1995

Au-delà de ces fluctuations, et bien qu’elle soit déjà ancienne, cette définition est particulièrement intéressante car elle délaisse une vision « naturaliste » ou prétendument objective pour mettre l’accent sur la subjectivation. Cette conception a peut-être néanmoins ses propres limites car certaines « ethnies » n’existent parfois qu’aux yeux de ceux qui la désignent. Une bonne illustration serait celle de l’histoire trop méconnue des Cagots, histoire qui s’est déroulée de la moitié du Moyen Âge au XIXe siècle, essentiellement du Sud-Ouest jusqu’au nord de l’Espagne. [en savoir plus]

En réalité, une analyse historique de ces définitions montre qu'elles ne sont que des instantanées de conceptions culturelles sans cesse en évolution. Les travaux internationaux révèlent que les approches, les termes, les auteurs de références, etc. sont extrêmement variables. La citation suivante synthétise cette idée :

« The ideas of ethnicity and ethnic group have a long history, often related to "otherness". In the 20th century and beyond, the idea of what constitutes an ethnic group has changed, once associated with minority status and later with cultural characteristics, ethnicity is most recently viewed as the outcome of a social process. »
Richard T. Schaefer,  Encyclopedia of race, ethnicity, and society, SAGE  Publ.,2008.  p. 456

III - et aujourd'hui ?

L'ensemble des précédentes considérations relève des usages savants ou spécialisés. Les distorsions et les écarts sont importants avec les « usages quotidiens ». Nous entendons là par cette dernière expression les pratiques du terme dans les journaux, les télévisions, les discours politiques, les banlieues et puis, il faut bien le dire dans les « Cafés du Commerce ». Une chaîne culturelle comme Arte peut par exemple annoncer un documentaire sur l'ethnie Dogon mais ne fera jamais référence à une ethnie arabe. Et quand bien même des références seraient faites à une ethnie chinoise « tout le monde » comprendrait spontanément qu'il ne s'agit pas des Chinois lambda. Les guides touristiques sont pour cela d'excellents indicateurs des représentations culturelles sur les Cultures. Nous verrons un peu plus loin que ces écarts ont nourri médiatiquement les expositions du récent conflit rwandais et aujourd'hui encore ses suites juridiques.

La compilation des données précédentes autour d'ethnos ne doivent pas cependant faire oublier la minceur des travaux. L'interprétation de ce fait paraissant la meilleure en profondeur nous semble être celle de Jean-Loup Amselle :

« Ce relatif oubli ou ce désintérêt de la part des anthropologues est sans doute à rapprocher de l’histoire même de la discipline et des différentes tendances qui l’ont traversée. Il est, en effet, de plus en plus évident que l’anthropologie s’est formée sur la base du rejet de l’histoire et que ce rejet s’est maintenu depuis lors. » (2)

Nous croyons quant à nous que ce rejet de l'histoire est un analogue de l'amnésie infantile sur le plan individuel. Certaines théories peuvent être regroupées et qualifiées de substantialistes ou essentialistes selon les auteurs. Ici, la « substance », tout au moins à notre époque, est le contenu culturel après avoir été la race.  Enfin, entrevue avec Max Weber, une autre vision est qualifiée de constructiviste. Dans cette orientation, dans les années 1960, Fredrik Barth, un ethnologue norvégien va aller plus loin en renversant les positions : partager la même culture est plus une conséquence qu’une condition de l’organisation d’un groupe ethnique.

La plupart des auteurs s'accordent à penser que les travaux de Fredrik Barth marquent un tournant dans la manière même dont la communauté des ethnologues aborde l'objet « ethnie ». Les lecteurs francophones trouveront son texte fondamental en la matière, Les groupes ethniques et leurs frontières dans Théories de l'ethnicité de Philippe Poutignat et Jocelyne Streiff-Fenart. Ces derniers écrivent :

« l'apport majeur de sa théorisation (...) est de mettre l'accent sur les aspects génératifs et processuels des groupes ethniques. Ceux-ci ne sont pas considérés comme des groupes concrets mais comme des types d'organisation basés sur l'assignation et l'auto-attribution des individus à des catégories ethniques. » [6]

Barth renverse la perspective : au lieu de considérer l'ethnie comme un isolat humain se transmettant immuablement le long des générations des éléments culturels, il considère que les distinctions ethniques se fondent et s'entretiennent dans des interrelations et par des mécanismes d'exclusion et d'incorporation définissant des frontières.

« les groupes ethniques sont des catégories d’attribution et d’identification opérées par les acteurs eux-mêmes et ont donc la caractéristique d’organiser les interactions entres les individus »

Et encore ne s’agit-il là que d’un aspect car les groupes eux-mêmes étant en interaction, Barth élabore la notion de « limites ethniques » (boundaries) et l’essentiel de sa conception va devenir l’analyse des frontières. Pour Barth, le groupe ethnique est perpétuellement négocié et renégocié  à la fois par  attribution externe (ascription) et auto-identification interne. Les groupes ethniques ne sont donc pas réellement des isolats discontinus.

Annamaria Rivera dans un article que nous recommandons avec insistance, Ethnie-Ethnicité écrit :

« l'anthropologue norvégien propose de ne pas considérer le groupe ethnique comme déterminé par des contenus culturels. Ces derniers sont au contraire utilisés pour construire la frontière, et par conséquent pour construire la culture du groupe. » [8]

IV - de la psychologie du dedans et du dehors

Nous n'avons pas réellement l'intention de développer ici cette question très complexe mais comment ne pas simplement l'évoquer ? N'importe quel psychologue confronté à l'ensemble des exposés précédents ne peut qu'associer ces données avec celles issues de certains courants psychanalytiques ; tout au moins ceux qui ont interrogé les limites, les frontières, le dedans et le dehors etc. dans leurs dimensions psychiques.

Peu d'ethnologues sont familiarisés avec les travaux psychanalytiques de Mélanie Klein et c'est peut-être dommage car ils trouveraient matière à réflexion. Pour le dire vite, le petit enfant construit son identité sur la base de ce qu'il introjecte comme bon et de ce qu'il projette comme mauvais. Bien entendu cette dichotomie ne se présente jamais à lui d'une façon aussi simple. Certains bons objets sont dehors, certains mauvais objets sont dedans et certains objets sont à la fois bons et mauvais. La vie fantasmatique et plus généralement la vie psychique s'élabore en partie pour intégrer ces éléments primaires. La construction de l'identité ne peut qu'être corrélative d'avec la construction de la réalité. Dans ces processus la part de l'imaginaire est fondamentale.

Je sais le risque que ce rapprochement soit taxé de psychologisme, critique que la plupart des anthropologues ont adressé à Freud dès qu'il a orienté   la psychanalyse vers d'autres domaines que la clinique, et pourtant ça pourrait fonctionner. Non pas en pensant que du psychologique produirait du sociologique mais en considérant que « des matériaux différents peuvent s'édifier à partir de structures formellement homologues ». (note) On peut même aller plus loin dans cette direction.

Aller plus loin c'est faire ici un nouveau rapprochement avec un autre psychanalyste anglais, Winnicott. Celui-ci est notamment connu pour son concept d'objet transitionnel. Il s'agit concrètement de cette peluche ou de ce bout d'étoffe que le petit enfant trimbale avec lui et qui prend une importance particulière lors des moments de séparation ou d'exploration. Winnicott considère que cet objet permet de créer un espace intermédiaire, transitionnel entre le dedans et le dehors, entre le moi et la réalité. Pour lui, la Culture est dans le prolongement de cet objet transitionnel :

« l'acceptation de la réalité est une tâche toujours inachevée, qu'aucun être humain n'est affranchi de l'effort que suscite la mise en rapport de la réalité intérieure et de la réalité extérieure; enfin, que cette tension peut être relâchée grâce à l'existence d'une zone intermédiaire d'expérience qui n'est pas mise en question (les arts, la religion, les sciences etc.) ».

L'enfant crée l'objet transitionnel comme le groupe ethnique crée des contenus culturels mais dans un processus qui est circulaire et non pas linéaire, d'une certaine manière l'objet transitionnel crée l'enfant et les contenus culturels créent le groupe ethnique. Il serait même certainement plus juste de compléter cette circularité des processus par celle de dialectique. De ce point de vue, il est presque envisageable de rapprocher les conceptions de Weber, Barth, Klein et Winnicott pour ne citer que ceux que nous venons d'évoquer.

V - des variables : parenté, histoire, dénomination ...

parenté et histoire

Les conceptions substantialistes ou essentialistes sont erronées car elles méconnaissent de nombreuses variables. Il y a notamment celles liées aux systèmes de parenté. Par exemple un Marocain - et le cas n'est pas rare - s'identifiant comme « arabe » épouse une « berbère », la patrilinéarité détermine que l'enfant issu de cette alliance est « arabe » ; il est donc manifeste que la « qualité d'arabe » dont il hérite n'est pas une essence ou une substance mais bien une forme de construction arbitraire. Cette figure est encore plus compréhensible si le cas de figure précédent est répété sur plusieurs générations.

Cet arbitraire ne va toujours de soi. Ainsi nous avons rencontré plusieurs cas cliniques marqués par des conflits importants. Par exemple l'un des parents s'inscrivait dans une filiation patrilinéaire et l'autre se déterminant comme matrilinéaire, le conflit familial résidait dans l'attribution de la filiation pour l'enfant. Ce cas de « mixité » peut présenter différentes formes selon qu'il se situe dans un ensemble national (ex. couple sénégalais) ou dans une configuration internationale.

A notre avis et au moins autant que Barth sont incontournables Amselle et M'bokolo. Ces derniers, en adoptant une perspective historique sur l'objet ethnie, ont révélé l'importance du fait colonial dans la « création » des ethnies africaines. Leurs analyses seraient certainement à modifier si elles devaient être appliquées au monde américain ou asiatique mais il n'empêche qu'elles mettent l'accent sur le fait que l'usage d'ethnie est indissociable des rapports de domination politique, économique ou idéologique d'un groupe sur un autre. On peut toujours dire avec naïveté que c'en est fini des colonisations mais il n'en reste pas moins que les populations indigènes, en Amérique du Sud, aux États-Unis, au Canada, en Afrique du Sud, en Australie etc. sont globalement dans des situations socio-économico-culturelles désastreuses ou pour le moins dans les niveaux les moins enviables des États dont ils relèvent aujourd'hui. Ce qui est nouveau comme le note Taylor (déjà cité) c'est que la conscience ethnique peut être vue comme prenant « le relais d'une conscience de classe dont l'histoire n'a pas permis l'émergence, tout en jouant, par la mobilisation et la solidarité qu'elle encourage, le même rôle dans la lutte contre les injustices. »

Le conflit rwandais

L'exemple contemporain du conflit rwandais illustre pour partie l'importance de ces variables. Il s’agit d’un sujet difficile et douloureux qui ne peut faire abstraction de massacres dont on dit qu’ils ont fait entre 500.000 et 1 million de morts. Des procès (2015) sont encore d’actualité. À partir de 1994, ce drame a été médiatiquement commenté comme un conflit ethnique entre les Hutu et les Tutsi. Très rares étaient ceux qui contestaient cette interprétation, d’autant plus que la majorité des protagonistes eux-mêmes paraissait la partager.

Au début du XXe siècle, la colonisation belge succéda à un protectorat allemand qui avait globalement laisser en place l’organisation sociale. Les Belges accentueront le rôle social de la minorité Tutsi et surtout, « ethniciseront » les ordres sociaux traditionnels, élaborant pour l’occasion une forme de mythologie des origines empruntant largement à la raciologie de l’époque. Précisons que ce sujet reste encore controversé.

carte d'identité belge - rwandaiseLes colonisateurs assigneront une origine hamitique aux Tutsi, les considérant alors comme « moins noirs » que les Hutu, eux-mêmes inclus à l’ensemble bantou. Un cadre était alors posé pour justifier une hiérarchisation ethnique dominée par la minorité tutsi sur la majorité hutu et sur un troisième groupe, celui des Twa ou Batwa, traditionnellement chasseurs-cueilleurs, inclus dans les populations dites pygmées. (πυγμαιος, pygmaios, « haut d'une coudée »). À l’encontre des définitions classiques de la notion d’ethnie, les Tutsi, Hutu et Twa partagent les mêmes territoires, croyances et parlent la même langue, le kinyarwanda. Dans cette langue, le terme ethnie lui-même est absent mais on trouve ubwoko, le clan, que les Belges traduisaient par ethnie. [ Détail d’une carte d’identité  « belge »–nom et photo floutés ]

Diviser, s’appuyer sur une minorité et désigner celle-ci comme racialement plus proche, fut une des stratégies coloniales ; la même chose eut lieu en Afrique du Nord avec les Berbères par rapport aux Arabes. À la veille des Indépendances, les Belges, au nom de la majorité démocratique, retourneront leur alliance au profit des Hutu, inaugurant alors des séries de conflits aboutissant à une situation génocidaire.

Dans les profondeurs de la psychologie culturelle, il ne fut certainement pas anodin aux yeux d’un Occident du Livre que les Tutsi soient généralement éleveurs alors que les Hutu étaient plutôt agriculteurs, même si l’on sait que cette répartition ne fut jamais exclusive et toujours variable. En effet, dans la Torah juive et la Bible chrétienne, Caïn l’agriculteur tue son frère Abel le pasteur après que Dieu ait accepté les offrandes d’Abel (des bêtes de son troupeau) et rejeté les siennes (les fruits de la terre). Le Coran mentionne le fratricide des enfants d’Adam et Ève, sans les nommer et sans donner le motif. Néanmoins la tradition musulmane les connaît comme Kabil et Habil.

autour de l'ethnonymie

Si les distinctions ethniques se fondent et s'entretiennent dans des interrelations et par des mécanismes d'exclusion et d'inclusion définissant des limites (boundaries), on doit s’attendre à ce que la nature de ces interrelations soit une variable prépondérante. De fait, même si ce n’est pas systématique, les conflits intergroupes, les rapports de domination et de dépendance, les processus d’assujettissement et d’instrumentalisation suite aux diverses colonisations etc. sont déterminants. Ils expliquent souvent les différences dans les dénominations

L'imbroglio inuit

Le 1 avril 1999, les Esquimaux du Canada fêtaient leur autonomie territoriale, leur pays devenant le Nunavut (notre terre) et la reconnaissance (1970) de leur auto-dénomination, Inuit (humains / vrais hommes). Les Inuit contestaient l’ethnonyme d’Esquimaux comme péjoratif et étranger, provenant selon les sources, soit des Montagnais – Innus, (parle une autre langue) soit des Algonquins (mangeur de viande crue). Mais tous les autochtones circumpolaires ne se reconnaissent pas dans Inuit, ex. les Yupik ! De plus, des variations selon les pays : Canada, Alaska, Groenland, Russie …Et Eskimo peut désigner l’ensemble de ces peuples.

Ignorance de la langue, innocence de l'exotisme

Les écrits anthropologiques sur la péninsule indochinoise, y compris les travaux de Devereux (et aujourd’hui ceux qui le citent), mentionnent les Moï ou Sedang Moï chez Devereux, sans savoir que le mot moï est une francisation du vietnamien mọi et peut se traduire par barbare - sauvage. Leurs autodénominations sont Södang, Hdang, Kmrâng, et d’autres encore selon les groupes locaux. Avec d’autres minorités, les Sedang vivent aussi au Laos et au Cambodge où ils étaient nommés Kha et Phnong, soit inférieurs – esclaves – sauvages.

Il arrive qu’une dénomination descriptive devienne ethnonyme pour ceux qui ignorent la langue. Ainsi on pourrait vous informer qu’au Laos on distingue les Lao Loum , les Lao  Theung  et les Lao Sung , mais traduits, ces noms se réfèrent en réalité aux territoires : Lao des plateaux, Lao des plaines, Lao des sommets. (opposition classique entre plaine – montagne).

Imazighen et la longue histoire des Berbères

Berbère est un exonyme déposé en Afrique du Nord par une longue Histoire s’étirant de la colonisation romaine à aujourd’hui. Du barbarus latin emprunté au  βάρϐαρος – bárbaros grec, c’est-à-dire l’étranger, celui qui ne parle grec, berbère a fini par laisser croire à son autochtonie, parfois même aux peuples dont il est devenu l’ethnonyme. Mais, comme on l’a vu avec les Eskimo – Inuit, s’est élaboré un mouvement important d’autodénomination aboutissant à l’ethnonyme Imazighen, Amazigh au singulier et tamazight pour la langue berbère en général.

Cependant berbère et/ou amazigh sont en quelque sorte des hyperonymes puisque les sociétés s’y référant possèdent aussi des noms propres, Rifain, Kabyle, Touareg etc..

Mais la question de la dénomination ne fait que se dupliquer encore : kabyle apparaît avec l’arabisation [qabā'il  = tribus], touareg est « récent » (XIXe), eux-mêmes se nomment Imajaghan ou Imuhagh . Dans tous ces cas, les dimensions historique et politique sont essentielles.

VI - ethnie et psychologie interculturelle

Même si l'on peut toujours continuer à expliquer et affiner la compréhension des processus de construction de la représentation ethnie, on a vu que les conceptions substantialistes ou essentialistes ne résistent pas à l'analyse. Pourtant, au plan psychologique, ces dernières paraissent plus spontanées, presque observables, et il est donc nécessaire de dépasser les premières impressions pour aller au-delà des représentations communes et médiatisées. Quelques variables peuvent entretenir l'illusion d'une essence :

  • l’indistinction entre les points de vue synchronique et diachronique ;

  • les spécificités des écosystèmes où vivent les groupes humains ;

  • les singularités des systèmes d’alliance ;

  • les discours des sociétés sur elles-mêmes et sur les autres.

Si la psychologie interculturelle se doit d’intégrer les corpus scientifiques à ses propres réflexions, elle ne peut pas cependant s’y arrêter. En effet, les exactitudes historiques, ethnologiques, linguistiques etc. ne sont pas nécessairement les vérités du Sujet. Les processus de subjectivation se développent sur la base de représentations culturelles, d’idéologies, de croyances, d’expériences historiques, de vécus sociologiques, d’interactions individuelles et collectives chargées de mémoires affectives et de sentiments.

Les processus et les sentiments d’appartenances et d’identités sont d’abord  des constructions complexes et extrêmement variables d’un point de vue diachronique, et même souvent synchronique si les circonstances géopolitiques sont brutalement bouleversées.

Au terme de ces quelques réflexions, certainement trop générales, il serait opportun d'ouvrir ce questionnement de l'ethnie vers un autre, celui des relations complexes entre identité culturelle et identité ethnique. Nous renvoyons ici au maintenant classique L'identité culturelle de Sélim Abou dont le premier chapitre de ce livre est justement consacré à ce sujet.[1] Que ce soit un citoyen libanais qui l'ait écrit n'est vraisemblablement pas le fruit du hasard.

[ - Les ethnies, ça n'existe pas mais il y en a beaucoup - ]

 

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Notes et bibliographie


- 1 - Abou Sélim, L'identité culturelle, Éditions Anthropos, coll. Pluriel, 1981 - retour

- 2 - Amselle Jean-Loup, artcle Ethnie, Encyclopaedia Universalis - retour -

- 3 - Amselle (J-L), M'Bokolo (E), Au cœur de l'ethnie. Ethnicité, tribalisme et Etat en Afrique, La Découverte, 1985 - retour

- 4 - Menget (P), histoire de l'anthropologie, dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Bonte (P), Izard (M), 1991, p328-332 - retour

- 5 - Poirier (J), Histoire de l'ethnologie, Paris, P.U.F., Que Sais-Je?, n°1338, (1969) -1991, p.20 - retour

- 6 - Poutignat Philippe, Streiff-Fenart Jocelyne, (1995) Théories de l'ethnicité, Paris, PUF, coll. Le Sociologue, 2e édit.1999 - retour -

- 7 - Taylor (A-C), Ethnie, in Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Bonte (P), Izard (M), 1991, p242-244 - retour

- 8 - Rivera Annamaria, Ethnie - Ethnicité, dans Le retour de l'ethnocentrisme, Recherches revue du M.A.U.S.S., Paris, La Découverte, n°13, semestre 1999 - retour -

- 9 - Rohan-Csermak Geza de, article Ethnologie - Ethnographie, Encyclopaedia Universalis - retour -

- 10 - Vieillard-Baron (H), De l'origine de « l'ethnie » aux fabrications ethniques en banlieue, in Migrants-Formation, Centre National de Documentation Pédagogique, n°109 / juin 1997, p.24-47 - retour


Habitus : Nous l'utilisons ici dans un sens large mais cependant en référence à la notion de Pierre Bourdieu. L'habitus est une sorte de matrice déterminée par notre position sociale. Cette matrice induit notre représentation du monde mais aussi nos pratiques tels nos styles de vie, nos goûts, nos jugements etc.  »
Bourdieu dans Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980, le définit comme « principe générateur et organisateur de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement adaptées à leur but sans supposer la visée consciente des fins et la maîtrise expresse des opérations nécessaires pour les atteindre » ou encore comme « ...systèmes de disposition durables, structures structurées prédisposées à fonctionner comme structures structurantes, c'est à dire en tant que principe de génération et de structuration de pratiques et de représentations qui peuvent être objectivement « réglées » et « régulières » sans être en rien le produit de l'obéissance à des règles... » dans Esquisse d'une théorie de la pratique, Paris, Seuil, 2000, p. 256. - retour -

[Note] - Les familiers de Lévi-Strauss auront peut-être reconnu un emprunt et un détournement d'une phrase. Cette dernière est en réalité : « l'efficacité symbolique consisterait précisément dans cette propriété inductrice que posséderaient, les unes par rapport aux autres, des structures formellement homologues pouvant s'édifier, avec des matériaux différents, aux différents étages du vivant...... » p.231 de Anthropologie structurale, Plon, coll. Agora, 1974. Nous avons souligné les matériaux que nous avons empruntés et remaniés (avec respect et sympathie). - retour -

 

Bref aperçu sur l'histoire des Cagots

Procession de Cagots Au-delà de quelques mentions isolées et des documents juridiques, l’un des premiers travaux notables est celui de Francisque Michel, professeur à la Faculté des Lettres de Bordeaux, Histoire des Races Maudites de France et d’Espagne, paru en 1847. Le terme « ethnie » n’était pas usité et celui de « race » n’avait pas alors le sens actuel mais il n’empêche qu’un ensemble conséquent de personnes ne fut autrement considéré que comme un « peuple » bien distinct de celui dit de « race franche ».

Il semblerait qu’à l’origine les Cagots soient un ensemble d’exclus provoqué par les effroyables épidémies de lèpre. Discriminés socialement à tous les niveaux, résidences, métiers, alliances matrimoniales, les Cagots l’étaient même dans les cimetières et les églises où ils avaient leurs portes d’entrée, leurs bénitiers etc. À la crécelle des lépreux ont succédé des signes vestimentaires particuliers ; le plus connu est celui d’une patte d’oie. Au cours de l’histoire et selon les régions d’autres noms servaient à les identifier. Autochtones au début, les Cagots sont devenus des « étrangers » et dans un cercle vicieux, beaucoup d’étrangers (Goth – Arabes fuyant l’Espagne – Juifs etc.) ont été qualifiés de Cagots. L'amnésie historique aidant, les Cagots sont devenus ainsi une ethnie particulière. Il a fallu une succession de décrets officiels sur plusieurs décennies pour que s'opère une déconstruction sociale. Encore que l'hebdomadaire « Point de vue, ../images du Monde » osa publier en 1962 un article pathétique intitulé « Avec les derniers cagots ».  - retour -

 

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© - Fermi Patrick - 17 septembre 1998.