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Daniel Maire - Psychologue clinicien -  [1]

Aquarelle de L. Dabat dans Afrique Magazine - 1967 -

16/06/06

 

« A cinq ans, l'enfant n'a pas encore d'intelligence, à 10 ans, il acquiert le premier degré d'intelligence (hak-kilo gootel). A 20 ans, il en a deux, à 30 ans trois, à 40 ans quatre, mais ensuite il les perd, car à 50 ans il ne lui en reste que trois et à 70 ans il n'est plus capable que de s'amuser avec ses petits-enfants qui n'ont, comme lui, qu'un seul degré d'intelligence.»
Texte arabe, mentionné par M. Dupire dans «L'organisation sociale des Peul ».

 

espaceMotif de la consultation et premier entretien

espaceE. est venu au Centre Imagine pour entreprendre un sevrage du Néocodion, motivé par des palpitations cardiaques qu'il pensait être la conséquence de sa toxicomanie. A cette époque, il prenait 120 à 140 comprimés par jour. Au début de la première entrevue, E. semble angoissé: « c'est la première fois que je viens dans un centre pour toxicomanes ». Je lui explique alors comment fonctionne le centre et insiste sur le fait que c'est un lieu de parole. Au fil de l'entretien, E. se détend, moins angoissé il m'indique qu'il a commencé à fumer du haschich, à pratiquer comme il dit la " fumette" à 15 ans. A l'âge de 20 ans, il se mettra à sniffer de l'héroïne jusqu'à son service militaire, à partir duquel il se piquera. Actuellement, cela fait plus d'un an qu'E. prend du Néocodion et occasionnellement de l'héroïne. II ne travaille plus depuis un mois. II a été licencié de sa place de serveur. E. âgé de 25 ans, vit toujours chez ses parents. Son père, âgé de 60 ans, d'origine Malienne est né à Mopti et appartient au monde des Peul. Sa mère, française, âgée de 65 ans est en retraite. Il dit qu'il parle très peu avec son père, un peu plus avec sa mère. Ses parents ne savent pas qu'il se dope: « Ils sont loin de tout cela ». E. émet le désir d'être hospitalisé et d'avoir un soutien médicamenteux pour son sevrage. A cela, je lui réponds qu'une hospitalisation se prépare et que dans son cas, il serait préférable qu'il diminue de moitié sa prise de Néocodion. A la fin de la séance il exprime son grand besoin de parler. Je lui propose de nous rencontrer au moins trois fois par semaine.

espaceJeunesse

espaceAu cours des deux entretiens suivants, E. me parlera de sa jeunesse et de la difficulté relationnelle entre lui et son père. En ce qui concerne sa jeunesse, j'apprends qu'il fut très peiné de la mort de son grand ­père maternel. E. avait alors treize ans. Quand il parle de son grand­père, E. sourit: « mon grand père je l'aimais bien, je me rappelle, quand j'étais petit il me prenait sur ses genoux, j'étais bien, il m'apprenait plein de choses, j'aimais bien parler avec lui, j'allais très souvent le voir ». E. ajoute qu'il n'a jamais eu une telle relation avec son père: « il s'occupe plus des autres que de sa famille, il est délégué syndical... il travaille dans les assurances. D'ailleurs c'est grâce à ma mère; c'est elle qui lui a trouvé sa place ». Plus avant, E. dira de son père que devant les autres, il parle de tout: « il fait voir qu'il est bien intégré en France, alors qu'à la maison il veut que l'on soit sage, qu'on l'écoute et qu'on le respecte comme les enfants au Mali... lorsque que l'on n'aime pas quelque chose, il nous dit que l'on a trop de choses, que l'on est trop difficile et dit que lui a été élevé dans la brousse ».

espaceA la maison, c'est sa mère qui dirige le ménage: «elle est le chef». De sa mère, E. me dira qu'il a plus de relation avec elle, il aime lui parler. Il la présente comme étant plus chaleureuse: « j'aime bien me retrouver avec elle... elle me protège; quand j'ai eu des problèmes plusieurs fois avec les flics, elle m'a toujours soutenu ». Quand il a besoin d'argent, sa mère lui en donne. Lorsqu'elle n'est pas d'accord avec son père, elle le lui fait remarquer: « c'est elle qui a le dernier mot ». Néanmoins il me dira qu'il a parfois l'impression que sa mère «le couve» trop. Au niveau de la fratrie, ils sont quatre. E. est l'aîné des garçons. Il a une sœur de 28 ans, R., non mariée, avec laquelle il n'a que très peu de relations. Elle ne vit plus chez ses parents et travaille dans les assurances. Il a un frère A., 20 ans, avec qui il partage la même chambre mais ne s'entend pas et qui prépare un diplôme de robotique. Sa sueur et son frère portent des prénoms musulmans. Sa plus jeune sueur, M. est âgée de 18 ans et poursuit ses études, elle porte un prénom catholique. Ils sont tous baptisés. E. vit mal sa position d'aîné. D'une manière générale il n'aime pas les responsabilités, et encore moins au niveau familial. Il semblerait que toute la famille du côté de son père soit au Mali à l'exception d'un frère. Il sait que ses parents se sont rencontrés en France, mais rien de plus. Sa mère n'a été que deux fois au Mali, alors que son père y retourne régulièrement. A ce sujet, E. dans les premiers entretiens me répétera que s'il va au Mali, c'est en vacancier et non pour y rencontrer sa famille: « .. simplement pour voir le pays et être au soleil ». Après avoir parlé de sa famille et de ses conflits relationnels avec son père, E. se mettra à parler un peu plus de lui-même et notamment de sa «galère» dans la «dope». Il me parlera de la période où il fumait le hasch avec un ami portugais: « Avec mon copain, on discutait, on rêvait, on rigolait... le hasch me permettait de voyager, d'être plus hardi ». Il insiste sur le fait que son ami s'est arrêté de fumer lorsque ses parents sont retournés au Portugal et qu'il s'est retrouvé, seul avec son frère, à assumer leur subsistance: «  il avait la responsabilité de s'occuper de son frère ».

espaceInitiation

espaceNe rencontrant plus que très épisodiquement son ami, E. fit la connaissance d'autres personnes qui l'initièrent à sniffer l'héroïne: «Comme moi je n'avais pas de responsabilités, alors j'ai continué à fumer et à m'amuser». C'est durant son service militaire qu'il prendra pour la première fois de l'héroïne par voie intraveineuse, alors qu'il s'était juré de ne jamais le faire. C'est un « copain N qui lui fera sa première piqûre: « Je ne comprends toujours pas pourquoi il m'a fait le trou dans le creux du poignet, j'en ai toujours la trace ». Ce n'est que bien plus tard dans nos entrevues qu'E. se mettra à me parler de son vécu du produit. Il me dit que la poudre ce n'est pas comme le hasch, car lorsqu'il est sous héroïne, E. ne parle plus. Il est uniquement dans l'attente de «la montée de l'héroïne», alors que le hasch lui permettait de parler, de rêver. E. va alors me confier, quelque peu angoissé, qu'il perçoit l'héroïne comme maléfique: " la poudre c'est le Diable!... Je ne crois pas en Dieu ni à ces choses là, mais, la poudre c'est le Diable!" Puis il me dit que la poudre c'est le vice et me raconte ne pas pouvoir résister à la tentation de se «shooter» lorsqu'il rencontre un copain dont il sait qu'il se drogue: « c'est ça pour moi le vice, je ne suis pas capable de dire non.. le vice c'est aussi de ne pas pouvoir diriger mes instincts ». E. se sentira également coupable chaque fois qu'il n'arrivera pas à diminuer le nombre de cachets de Néocodion dans la période précédant son hospitalisation. Pour E. arrêter la dope, c'est vivre, c'est travailler, avoir un chez soi, c'est ne plus avoir le vice, c'est être bien dans son corps et le respecter. De son corps, E. parle longuement. C'est ainsi que j'ai pu ressentir, chez lui, une véritable puissance physique lorsqu'il me conte la passion qu'il éprouve pour le sport, la gymnastique et surtout la danse: « J'ai suivi les cours d'une école de danse moderne, j'étais un des meilleurs de l'école... en boîte de nuit j'ai gagné plusieurs concours de danse, j'étais bon, j'étais le meilleur. Tout le monde me regardait, j'aimais bien cela ». Actuellement il vit son corps comme « abîmé » par la poudre et le Néocodion. Il ajoutera que lorsqu'il entreprend un sevrage, il fait confiance à son corps, mais pas à sa «tête».

espaceUn premier cadre

espaceLa mise en place du cadre thérapeutique s'est structurée en deux phases. La première se trouve être la prise en charge classique instaurée par le centre, à savoir:

espace- l'accueil du client dans un lieu réservé à cet effet, lieu où une rencontre s'édifie, où la relation d'un client et d'un intervenant en toxicomanie prend forme,

espace- la concrétisation de cette relation qui s'effectue généralement durant le premier entretien où, de la position d'intervenant, on passe à la position de référent, référent qui est, entre autres, un point de repère pour le toxicomane et qui l'accompagnera pendant son sevrage.

espaceCette première période peut être assimilée à celle d'une prise de connaissance mutuelle où l'un expose sa demande et l'autre spécifie les règles pour le bon déroulement du sevrage et est à l'écoute du contenu latent du discours. Il était trop facile de dire qu'E. remplaçait le manque de parole du père par la prise d'un produit. Était-ce bien cela ? Si les premières entrevues m'amenèrent à une telle réflexion, très vite celle-ci me parut peu élaborée. Ne s'agissait-il pas plutôt d'un manque de filiation, d'un manque d'appartenance à une culture, en l'occurrence celle du père qui n'a pu la lui transmettre. Pourquoi cela n'a-t-il pu être possible ? Autant de questions qui seraient restées sans réponses si je n'avais décidé de prendre en considération le monde culturel des Peul auquel appartient E. de par son père, et de ce fait l'inconscient ethnique tribal présent en lui.

espaceUn second cadre

espaceAinsi je décidais de mettre en place un second cadre où la dimension culturelle et l'organisation sociale des Peul seraient présentes.

espaceMais alors, dans un tel cadre, quelle place prenait le référent dans la relation transférentielle ? Représentait-il un thérapeute, un aide, un initiateur ou l'image du père ? De toutes ces représentations, il fallait en retenir une qui permettrait d'apporter la dimension culturelle du monde des Peul. J'écartais non sans difficultés celle de l'image du père, et abandonnais celle du thérapeute pour garder l'image d'un aide, d'un « initiateur», de celui qui va transmettre ses connaissances sur la vie sociale des Peul. Ainsi en me rapportant à divers ouvrages je découvris les coutumes de ce peuple africain et pus trouver les diverses réponses à mon questionnement; coutumes que je restituais à E. C'est alors que je compris le silence du père vis-à-vis de son fils, car chez les Peul (son père serait d'origine bambara et appartiendrait à la caste des Sarakollé) [Note], les relations entre père et fils sont faites à la fois de respect, de crainte et surtout d'attitudes d'évitement (woda, nboda). La pulaaku, code des attitudes socio-morales, regroupe toutes les situations à éviter (gace) qui sont à l'origine des sentiments de honte (gerca, semteende): « un Peul qui n'a pas de honte est un individu mal éduqué, marginal à la société dans laquelle il est né ». Un père Peul ne mange pas avec l'aîné, il le tient à distance de tous les actes officiels de son existence. La coutume veut que si le père a un rôle principal dans sa famille, il le joue d'une manière détachée. Le père est un personnage que l'on ne rencontre pas. Il ne dit jamais rien à son fils de son passé, il faut que l'enfant cherche tout seul. Seuls les vieillards peuvent venir en aide à leurs petits enfants. A cet instant on comprend mieux pourquoi, faute du grand-père paternel comme cela aurait été le cas au Mali où l'organisation sociale est patrilinéaire de type croisé, E. était si proche de son grand-père maternel. E. est le fils du père avant d'être le fils de la mère. A ce stade de notre investigation clinique nous rencontrons un premier phénomène d'inversion. Phénomène lié aux problèmes d'acculturation et qui souvent, génère des troubles de repère dans l'appartenance à une culture et par extension, touche la personnalité existentielle d'un individu.

espaceOn ne parle pas, on montre

espacePlus avant dans nos entretiens et au fur et à mesure de mes acquis sur les comportements sociaux des Peul, je compris aisément pourquoi E. me parlait avec insistance de son corps, de sa passion pour la danse depuis son plus jeune âge, pourquoi il tirait une telle fierté à remporter pratiquement tous les concours de danse organisés dans différentes boîtes de nuit de la région. En effet pour lui le plaisir, la jouissance corporelle qu'il éprouvait à sentir les regards posés sur lui n'était pas simplement un comportement lié à une problématique narcissique mais à la perpétuation d'attitudes ethniques. Les Peul ont comme référence nodale la beauté du corps. Leur peau est cuivrée, ils mesurent l.75m en moyenne. Parfois on les considère comme les blancs d'Afrique. Dans de nombreuses tribus, les hommes se maquillent et portent les cheveux nattés jusqu'à leur mariage. Certains hommes se coiffent comme les femmes et portent des boucles d'oreilles, des colliers en verroterie, des bracelets en argent, cuivre et or. Les femmes très coquettes, en plus du maquillage, se font tatouer les lèvres. Chez les Peul on ne parle pas, on montre et on dit les choses avec son corps. C'est ainsi que la danse occupe une place importante dans toutes les tribus, elle est notamment à la base des relations d'alliance. Ainsi on peut relever l'existence de nombreuses cérémonies où les hommes de lignages différents dansent. Le but de telles réunions est de permettre des mariages exogames entre partenaires de lignages différents en regard des mariages endogènes. A titre d'exemple, les Wodaabe du Niger à cette occasion donnent une gere(w)ol, cérémonie qui consiste, pour les hommes, à danser durant six à sept jours, à la saison des pluies. C'est par la danse que les Peul courtisent les femmes et montrent leur virilité. Pour les Jafun, c'est le soro, initiation de la bastonnade qui remplit le même rôle que le gere(w)ol... Toutes ces cérémonies ont également pour but de résoudre les nombreux différends et conflits qui animent la vie familiale et sociale des Peul. A cet effet, nous pouvons supposer que le mariage du père d'E. a dû être source d'une multitude de conflits, mais E. n'est au courant de rien. Cependant, il ne serait pas étonnant que son père fut banni et devenu un «non être» pour sa famille et son village. Il est aisé de constater par le discours que tient E. sur son père que celui-ci a su recréer l'équilibre d'un ménage Peul. C'est la femme qui le dirige. Contrairement au père, elle est très proche de ses enfants. Rarement chez lui, l'homme est chargé de subvenir aux besoins de sa famille et de la protéger. Les hommes sont plus occupés à organiser des réunions où les palabres sont de mise. Rien d'étonnant alors à ce que le père d'E. soit rarement chez lui et qu'il soit représentant syndical de sa corporation, car un des traits des Peul est leur grande adaptabilité sociale. Ils savent très bien tenir des postes d'ambassadeur et servent souvent de conciliateur. Aussi, quoi de plus normal à ce qu'il ait obtenu durant son hospitalisation, d'être changé de chambre afin qu'il puisse voir Paris illuminé la nuit et assister au lever du soleil chaque matin. Par contre, ayant peur de prendre de trop grandes responsabilités il ne leur est confié aucun poste de commandement. Ce qui explique alors qu'E. ait peur de se retrouver avec des responsabilités trop importantes pour lui, comme celles dévolues au fils aîné. Pour en terminer sur ce sujet, je pense qu'il est bon de souligner un deuxième phénomène d'inversion qui se résume à essayer d'appréhender le ressentiment d'un père Peul au sein de sa famille alors qu'il n'a obtenu du travail que par l'intermédiaire de sa femme. Pour les Peul, cela est impensable voire même honteux.

espaceRésultantes du cadre

espaceAvant même de parler de l'hospitalisation d'E., il me semble préférable d'établir un constat sur le bien-fondé de ma démarche, qui consista à le rattacher à ses racines ethniques, à l'envelopper dans la culture de son père et de ses ancêtres. Les processus qui découlèrent du cadre mis en place permirent à E., me semble-t-il, de mieux comprendre l'attitude de son père envers lui et les autres. Une narcissisation positive de son père en découla, d'autant plus qu'il a pu demander à sa mère, la raison pour laquelle son père n'était pas présent à sa naissance et qu'il ne le vit pour la première fois qu'à l'âge de 18 mois. Il s'avérait que durant tout ce temps son père était emprisonné au Mali pour faits politiques contre le régime militaire au pouvoir. On peut supposer qu'E., à cet instant, s'est senti plus proche de son père, tous deux ayant vécu des expériences semblables: révolte et emprisonnement. Le grand ressentiment envers son père qu'il vivait par rapport à cette absence, s'en trouva amoindri. Le «trou» se voyait partiellement comblé. Un autre aspect positif qui découla de ce cadre fut qu'E. baissa de plus de la moitié sa prise de Néocodion; le jour de son hospitalisation, un mois après notre première rencontre, il ne prenait plus que 54 comprimés au lieu de 140, et ce, sans la présence de troubles physiques importants à l'exception de courts instants où E. se mettait à frissonner, transpirer et à ressentir l'angoisse du manque. Un aspect positif supplémentaire émana de cette démarche: E. désirait se rendre au Mali, non plus en simple «touriste» mais pour connaître sa famille paternelle.

espaceL'hospitalisation, nouvelle initiation

espaceSon hospitalisation a duré huit jours bien que le service ait désiré le faire sortir dès le 6ème jour. En effet le «sevrage» d'E. se déroula pratiquement sans aucune douleur physique ni souffrance psychique, mis à part quelques angoisses qu'E. parvint à gérer sans trop d'efforts.

espaceMalgré tout, je tenais à ce que son hospitalisation soit de huit jours, à l'instar de certains rites de passage qui marquent la vie d'un individu chez les Peul. Lorsque l'on parcourt l'anamnèse d'E., il est possible d'émettre l'hypothèse qu'il ait fait et continue un parcours que nous pourrions qualifier d'initiatique et qui débuterait à l'époque où E. reçut l'enseignement de son grand-père maternel. C'est à sa mort qu'E. fait la connaissance de son ami portugais qui va l'initier à fumer le haschich et «aux voyages» imaginaires.

espacePar la suite, c'est une autre personne qui lui montrera comment sniffer «une ligne de poudre». Au service militaire, c'est un «ami français» qui lui enseignera la manière de se piquer. On peut constater que tout au long de son histoire, E. a toujours eu recours à un aide, un «guide» pour s'initier et franchir ainsi des étapes.

      Tout au long de ses «galères» dans la «dope», E. essaya à plusieurs reprises de s'arrêter, mais il me spécifiera qu'à chaque fois il retombait dans la poudre: « je me sentais trop seul face à mes angoisses, personne ne m'aidait, c'était trop dur, j'avais peur, alors je craquais et replongeais ». En revanche, c'est seul qu'il décida de prendre du Néocodion pour se sevrer de l'héroïne, chose qu'il réussit partiellement. A cet instant, il nous est encore possible d'établir un parallèle avec le comportement des Peul. C'est ainsi que l'enfant Peul s'il ne rencontre que très rarement son père, trouve sur son chemin de l'aide de la part des différents membres de sa famille et de divers personnages appartenant à la même tribu. A chacun des rites de passage s'échelonnant durant l'évolution d'un individu de sa naissance à l'âge adulte, celui-ci va rencontrer sur son parcours des gens qui vont l'ini­tier aux pratiques de son clan et lui apporter son statut social. Pour les Peul, c'est dans et par la douleur que l'initié ressentira le changement. Le rituel de la bastonnade (soro) en est un exemple où l'adolescent après avoir absorbé un breuvage va recevoir un certain nombre de coups de bâton durant plusieurs jours, sans montrer sa souffrance. Après cette épreuve, le jeune homme devient adulte: plus il aura fait preuve de courage et affiché sa virilité, plus il sera respecté, honoré et trouvera facilement une femme. Lors de son hospitalisation pendant laquelle E. était interdit de visites, d'appels téléphoniques, de recevoir ou d'envoyer du courrier et de sortir de sa chambre où les seules choses qui le reliaient au monde extérieur étaient mes visites quotidiennes et la télévision, il se retrouva seul dans sa chambre. Seul face à lui-même, face à son ambivalence par rapport à la démarche qu'il entreprenait, à son angoisse de ne pas tenir jusqu'au bout, à sa peur de souffrir physiquement et psychiquement, de replonger à sa sortie bien qu'il l'ait vécu dans l'espoir d'une autre vie:  "de vivre comme les autres, de trouver un travail et un logement". Mon idée était que cette hospitalisation soit symboliquement à l'image des rites de passage pratiqués par certaines tribus où l'adolescent est conduit par son initiateur (qui quotidiennement lui rendra une brève visite), dans un coin reculé de la brousse et laissé seul. Ce n'est qu'après être passé par cette épreuve que l'adolescent obtiendra son statut d'adulte, autrefois de guerrier. E. le toxicomane allait mourir pour renaître libre de toute prise de produit.

espaceLe retour...

espaceEffectivement à sa sortie, E. ne dépendait plus d'un produit, il n'en revenait pas lui-même d'être parvenu à cela. E. allait retrouver les siens, notamment son amie toxicomane qu'il connaissait depuis long­ temps et qu'il commença de fréquenter une semaine avant son hospi­talisation. La dernière fois que je rencontrais E., ce fut deux jours après sa sortie. II était inquiet "je fais trop la fête et je bois beaucoup, j'ai peur de boire trop". A cette crainte, je répondis qu'il me semblait normal qu'il fasse la «fête» après les épreuves qu'il venait de traverser lors du sevrage. Je lui rappelais que nous pouvions continuer à nous rencontrer, chaque fois qu'il le désirerait. Après cette dernière entrevue, à deux reprises E. s'est présenté au centre alors que je n'y étais pas, en me faisant dire qu'il ne désirait pas que je le voie, en ce moment, car il faisait trop la fête. Ne se comportait-il pas comme un fils Peul l'eut fait avec son père afin de ne pas lui occasionner de hon­te ? Serais-je devenu alors pour lui, non plus un aide mais la représen­tation d'un père auquel il ne peut plus s'adresser ? Je ne sais pas ce que devient E. A-t-il «replongé», devient-il dépendant de l'alcool ? A cet instant, je ne saurais le dire. Mais il est sûr qu'E. a découvert le monde des Peul auquel il appartient par son père. Monde qu'il désire maintenant rencontrer et mieux connaître, car à plusieurs reprises lors de nos dernières entrevues, il exprima le souhait de se rendre au Mali. Souhait que je renforçais le plus souvent possible dans l'espoir qu'il se rende réellement dans sa deuxième patrie afin de s'imprégner sur place de la culture des Peul. Nous pourrions alors espérer que la problématique d'acculturation dont souffre en partie E. devienne moins prenante et qu'ainsi le «trou» dont parlait E. se comble peu à peu.

 

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bturqomb.gif (1016 octets)NOTES

(1). Écrit initialement dans le cadre du séminaire de M. T. Nathan sur la pratique de la psychopathologie dans les pays en voie de développement, Paris VIII - XIII.

Ce texte a été édité une première fois dans la revue « Intervention » de l’Association nationale des Intervenants en Toxicomanie (ANIT) n° 13. Puis une seconde fois aux Editions de la « Pensée Sauvage/A.P.P.A.M. » Grenoble - Juin 1992. dans un ouvrage collectif intitulé « Toxicomanies et Pratiques Sociales ». Collection « Travail Clinique et social en milieu maghrébin », sous la direction de
Abdessalem YAHAOUI.- retour -

 

bturqomb.gif (1016 octets) BIBLIOGRAPHIE

Ouvrages

 DUPIRE M. « L'organisation sociale des Peul ».Plon 1986.

VERNEAU R. « L'homme, races et coutumes ». Hist. Natur. Illust., Larousse, Paris, 1931

Revues

GIBBAL JM et DESJEUX B. « Le crépuscule des génies », revue l'Univers du Vivant, n°7 de janvier 1986, pp.60 à 70.

FRANÇOIS R. et GOMES M. « Les gens de l'interdit », revue l'Univers du Vivant, n°21 de juin 1987, pp.40 à 66.

 

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