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« A
cinq ans, l'enfant n'a pas encore d'intelligence, à 10
ans, il acquiert le premier degré d'intelligence (hak-kilo
gootel). A 20 ans, il en a deux, à 30 ans trois, à 40
ans quatre, mais ensuite il les perd, car à 50 ans il ne
lui en reste que trois et à 70 ans il n'est plus capable
que de s'amuser avec ses petits-enfants qui n'ont, comme
lui, qu'un seul degré d'intelligence.»
Texte arabe, mentionné par M. Dupire dans
«L'organisation sociale des Peul ».
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Motif de la consultation et premier
entretien
E. est venu au Centre Imagine pour entreprendre
un sevrage du Néocodion, motivé par des palpitations cardiaques
qu'il pensait être la conséquence de sa toxicomanie. A cette
époque, il prenait 120 à 140 comprimés par jour. Au début de la
première entrevue, E. semble angoissé: « c'est la première fois
que je viens dans un centre pour toxicomanes ». Je lui explique
alors comment fonctionne le centre et insiste sur le fait que c'est un
lieu de parole. Au fil de l'entretien, E. se détend, moins angoissé
il m'indique qu'il a commencé à fumer du haschich, à pratiquer
comme il dit la " fumette" à 15 ans. A l'âge de 20 ans, il
se mettra à sniffer de l'héroïne jusqu'à son service militaire, à
partir duquel il se piquera. Actuellement, cela fait plus d'un an
qu'E. prend du Néocodion et occasionnellement de l'héroïne. II ne
travaille plus depuis un mois. II a été licencié de sa place de
serveur. E. âgé de 25 ans, vit toujours chez ses parents. Son père,
âgé de 60 ans, d'origine Malienne est né à Mopti et appartient au
monde des Peul. Sa mère, française, âgée de 65 ans est en
retraite. Il dit qu'il parle très peu avec son père, un peu plus
avec sa mère. Ses parents ne savent pas qu'il se dope: « Ils sont
loin de tout cela ». E. émet le désir d'être hospitalisé et
d'avoir un soutien médicamenteux pour son sevrage. A cela, je lui
réponds qu'une hospitalisation se prépare et que dans son cas, il
serait préférable qu'il diminue de moitié sa prise de Néocodion. A
la fin de la séance il exprime son grand besoin de parler. Je lui
propose de nous rencontrer au moins trois fois par semaine.
Jeunesse
Au cours des deux
entretiens suivants, E. me parlera de sa jeunesse et de la difficulté
relationnelle entre lui et son père. En ce qui concerne sa jeunesse,
j'apprends qu'il fut très peiné de la mort de son grand père
maternel. E. avait alors treize ans. Quand il parle de son
grandpère, E. sourit: « mon grand père je l'aimais bien, je me
rappelle, quand j'étais petit il me prenait sur ses genoux, j'étais
bien, il m'apprenait plein de choses, j'aimais bien parler avec lui,
j'allais très souvent le voir ». E. ajoute qu'il n'a jamais
eu une telle relation avec son père: « il s'occupe plus des
autres que de sa famille, il est délégué syndical... il travaille
dans les assurances. D'ailleurs c'est grâce à ma mère; c'est elle
qui lui a trouvé sa place ». Plus avant, E. dira de son
père que devant les autres, il parle de tout: « il fait voir
qu'il est bien intégré en France, alors qu'à la maison il veut que
l'on soit sage, qu'on l'écoute et qu'on le respecte comme les enfants
au Mali... lorsque que l'on n'aime pas quelque chose, il nous dit que
l'on a trop de choses, que l'on est trop difficile et dit que lui a
été élevé dans la brousse ».
A la maison, c'est sa mère qui
dirige le ménage: «elle est le chef». De sa mère, E. me
dira qu'il a plus de relation avec elle, il aime lui parler. Il la
présente comme étant plus chaleureuse: « j'aime bien me
retrouver avec elle... elle me protège; quand j'ai eu des problèmes
plusieurs fois avec les flics, elle m'a toujours soutenu ». Quand
il a besoin d'argent, sa mère lui en donne. Lorsqu'elle n'est pas
d'accord avec son père, elle le lui fait remarquer: « c'est elle
qui a le dernier mot ». Néanmoins il me dira qu'il a parfois
l'impression que sa mère «le couve» trop. Au niveau de la fratrie,
ils sont quatre. E. est l'aîné des garçons. Il a une sœur de 28
ans, R., non mariée, avec laquelle il n'a que très peu de relations.
Elle ne vit plus chez ses parents et travaille dans les assurances. Il
a un frère A., 20 ans, avec qui il partage la même chambre mais ne
s'entend pas et qui prépare un diplôme de robotique. Sa sueur et son
frère portent des prénoms musulmans. Sa plus jeune sueur, M. est
âgée de 18 ans et poursuit ses études, elle porte un prénom
catholique. Ils sont tous baptisés. E. vit mal sa position d'aîné.
D'une manière générale il n'aime pas les responsabilités, et
encore moins au niveau familial. Il semblerait que toute la famille du
côté de son père soit au Mali à l'exception d'un frère. Il sait
que ses parents se sont rencontrés en France, mais rien de plus. Sa
mère n'a été que deux fois au Mali, alors que son père y retourne
régulièrement. A ce sujet, E. dans les premiers entretiens me
répétera que s'il va au Mali, c'est en vacancier et non pour y
rencontrer sa famille: « .. simplement pour voir le pays et être
au soleil ». Après avoir parlé de sa famille et de ses
conflits relationnels avec son père, E. se mettra à parler un peu
plus de lui-même et notamment de sa «galère» dans la «dope». Il
me parlera de la période où il fumait le hasch avec un ami
portugais: « Avec mon copain, on discutait, on rêvait, on
rigolait... le hasch me permettait de voyager, d'être plus hardi ».
Il insiste sur le fait que son ami s'est arrêté de fumer lorsque ses
parents sont retournés au Portugal et qu'il s'est retrouvé, seul
avec son frère, à assumer leur subsistance: « il avait la
responsabilité de s'occuper de son frère ».
Initiation
Ne rencontrant plus que très
épisodiquement son ami, E. fit la connaissance d'autres personnes qui
l'initièrent à sniffer l'héroïne: «Comme moi je n'avais pas de
responsabilités, alors j'ai continué à fumer et à m'amuser».
C'est durant son service militaire qu'il prendra pour la première
fois de l'héroïne par voie intraveineuse, alors qu'il s'était juré
de ne jamais le faire. C'est un « copain N qui lui fera sa
première piqûre: « Je ne comprends toujours pas pourquoi il
m'a fait le trou dans le creux du poignet, j'en ai toujours la trace ».
Ce n'est que bien plus tard dans nos entrevues qu'E. se mettra à me
parler de son vécu du produit. Il me dit que la poudre ce n'est pas
comme le hasch, car lorsqu'il est sous héroïne, E. ne parle plus. Il
est uniquement dans l'attente de «la montée de l'héroïne», alors
que le hasch lui permettait de parler, de rêver. E. va alors me
confier, quelque peu angoissé, qu'il perçoit l'héroïne comme
maléfique: " la poudre c'est le Diable!... Je ne crois pas en
Dieu ni à ces choses là, mais, la poudre c'est le Diable!"
Puis il me dit que la poudre c'est le vice et me raconte ne pas
pouvoir résister à la tentation de se «shooter» lorsqu'il
rencontre un copain dont il sait qu'il se drogue: « c'est ça
pour moi le vice, je ne suis pas capable de dire non.. le vice c'est
aussi de ne pas pouvoir diriger mes instincts ». E. se sentira
également coupable chaque fois qu'il n'arrivera pas à diminuer le
nombre de cachets de Néocodion dans la période précédant son
hospitalisation. Pour E. arrêter la dope, c'est vivre, c'est
travailler, avoir un chez soi, c'est ne plus avoir le vice, c'est
être bien dans son corps et le respecter. De son corps, E. parle
longuement. C'est ainsi que j'ai pu ressentir, chez lui, une
véritable puissance physique lorsqu'il me conte la passion qu'il
éprouve pour le sport, la gymnastique et surtout la danse:
« J'ai suivi les cours d'une école de danse moderne, j'étais
un des meilleurs de l'école... en boîte de nuit j'ai gagné
plusieurs concours de danse, j'étais bon, j'étais le meilleur. Tout
le monde me regardait, j'aimais bien cela ». Actuellement il vit
son corps comme « abîmé » par la poudre et le Néocodion.
Il ajoutera que lorsqu'il entreprend un sevrage, il fait confiance à
son corps, mais pas à sa «tête».
Un
premier cadre
La mise en place du cadre thérapeutique s'est
structurée en deux phases. La première se trouve être la prise en
charge classique instaurée par le centre, à savoir:
- l'accueil du client dans un lieu réservé à cet
effet, lieu où une rencontre s'édifie, où la relation d'un client
et d'un intervenant en toxicomanie prend forme,
- la concrétisation de cette relation qui s'effectue
généralement durant le premier entretien où, de la position
d'intervenant, on passe à la position de référent, référent qui
est, entre autres, un point de repère pour le toxicomane et qui
l'accompagnera pendant son sevrage.
Cette première période peut être assimilée à celle
d'une prise de connaissance mutuelle où l'un expose sa demande et
l'autre spécifie les règles pour le bon déroulement du sevrage et
est à l'écoute du contenu latent du discours. Il était trop facile
de dire qu'E. remplaçait le manque de parole du père par la prise
d'un produit. Était-ce bien cela ? Si les premières entrevues
m'amenèrent à une telle réflexion, très vite celle-ci me parut peu
élaborée. Ne s'agissait-il pas plutôt d'un manque de filiation,
d'un manque d'appartenance à une culture, en l'occurrence celle du
père qui n'a pu la lui transmettre. Pourquoi cela n'a-t-il pu être
possible ? Autant de questions qui seraient restées sans réponses si
je n'avais décidé de prendre en considération le monde culturel des
Peul auquel appartient E. de par son père, et de ce fait
l'inconscient ethnique tribal présent en lui.
Un second
cadre
Ainsi je décidais de mettre en place un second cadre
où la dimension culturelle et l'organisation sociale des Peul
seraient présentes.
Mais alors, dans un tel cadre, quelle place prenait le
référent dans la relation transférentielle ? Représentait-il un
thérapeute, un aide, un initiateur ou l'image du père ? De toutes
ces représentations, il fallait en retenir une qui permettrait
d'apporter la dimension culturelle du monde des Peul. J'écartais non
sans difficultés celle de l'image du père, et abandonnais celle du
thérapeute pour garder l'image d'un aide, d'un « initiateur», de
celui qui va transmettre ses connaissances sur la vie sociale des
Peul. Ainsi en me rapportant à divers ouvrages je découvris les
coutumes de ce peuple africain et pus trouver les diverses réponses
à mon questionnement; coutumes que je restituais à E. C'est alors
que je compris le silence du père vis-à-vis de son fils, car chez
les Peul (son père serait d'origine bambara et appartiendrait à la
caste des Sarakollé) [Note],
les relations entre père et fils sont faites à la fois de respect,
de crainte et surtout d'attitudes d'évitement (woda, nboda).
La pulaaku, code des attitudes socio-morales, regroupe toutes
les situations à éviter (gace) qui sont à l'origine des
sentiments de honte (gerca, semteende): « un Peul
qui n'a pas de honte est un individu mal éduqué, marginal à la
société dans laquelle il est né ». Un père Peul ne mange pas
avec l'aîné, il le tient à distance de tous les actes officiels de
son existence. La coutume veut que si le père a un rôle principal
dans sa famille, il le joue d'une manière détachée. Le père est un
personnage que l'on ne rencontre pas. Il ne dit jamais rien à son
fils de son passé, il faut que l'enfant cherche tout seul. Seuls les
vieillards peuvent venir en aide à leurs petits enfants. A cet
instant on comprend mieux pourquoi, faute du grand-père paternel
comme cela aurait été le cas au Mali où l'organisation sociale est
patrilinéaire de type croisé, E. était si proche de son grand-père
maternel. E. est le fils du père avant d'être le fils de la mère. A
ce stade de notre investigation clinique nous rencontrons un premier
phénomène d'inversion. Phénomène lié aux problèmes
d'acculturation et qui souvent, génère des troubles de repère dans
l'appartenance à une culture et par extension, touche la
personnalité existentielle d'un individu.
On ne parle
pas, on montre
Plus avant dans nos entretiens et au fur et à mesure
de mes acquis sur les comportements sociaux des Peul, je compris
aisément pourquoi E. me parlait avec insistance de son corps, de sa
passion pour la danse depuis son plus jeune âge, pourquoi il tirait
une telle fierté à remporter pratiquement tous les concours de danse
organisés dans différentes boîtes de nuit de la région. En effet
pour lui le plaisir, la jouissance corporelle qu'il éprouvait à
sentir les regards posés sur lui n'était pas simplement un
comportement lié à une problématique narcissique mais à la
perpétuation d'attitudes ethniques. Les Peul ont comme référence
nodale la beauté du corps. Leur peau est cuivrée, ils mesurent l.75m
en moyenne. Parfois on les considère comme les blancs d'Afrique. Dans
de nombreuses tribus, les hommes se maquillent et portent les cheveux
nattés jusqu'à leur mariage. Certains hommes se coiffent comme les
femmes et portent des boucles d'oreilles, des colliers en verroterie,
des bracelets en argent, cuivre et or. Les femmes très coquettes, en
plus du maquillage, se font tatouer les lèvres. Chez les Peul on ne
parle pas, on montre et on dit les choses avec son corps. C'est ainsi
que la danse occupe une place importante dans toutes les tribus, elle
est notamment à la base des relations d'alliance. Ainsi on peut
relever l'existence de nombreuses cérémonies où les hommes de
lignages différents dansent. Le but de telles réunions est de
permettre des mariages exogames entre partenaires de lignages
différents en regard des mariages endogènes. A titre d'exemple, les
Wodaabe du Niger à cette occasion donnent une gere(w)ol,
cérémonie qui consiste, pour les hommes, à danser durant six à
sept jours, à la saison des pluies. C'est par la danse que les Peul
courtisent les femmes et montrent leur virilité. Pour les Jafun,
c'est le soro, initiation de la bastonnade qui remplit le même
rôle que le gere(w)ol... Toutes ces cérémonies ont
également pour but de résoudre les nombreux différends et conflits
qui animent la vie familiale et sociale des Peul. A cet effet, nous
pouvons supposer que le mariage du père d'E. a dû être source d'une
multitude de conflits, mais E. n'est au courant de rien. Cependant, il
ne serait pas étonnant que son père fut banni et devenu un «non
être» pour sa famille et son village. Il est aisé de constater par
le discours que tient E. sur son père que celui-ci a su recréer
l'équilibre d'un ménage Peul. C'est la femme qui le dirige.
Contrairement au père, elle est très proche de ses enfants. Rarement
chez lui, l'homme est chargé de subvenir aux besoins de sa famille et
de la protéger. Les hommes sont plus occupés à organiser des
réunions où les palabres sont de mise. Rien d'étonnant alors à ce
que le père d'E. soit rarement chez lui et qu'il soit représentant
syndical de sa corporation, car un des traits des Peul est leur grande
adaptabilité sociale. Ils savent très bien tenir des postes
d'ambassadeur et servent souvent de conciliateur. Aussi, quoi de plus
normal à ce qu'il ait obtenu durant son hospitalisation, d'être
changé de chambre afin qu'il puisse voir Paris illuminé la nuit et
assister au lever du soleil chaque matin. Par contre, ayant peur de
prendre de trop grandes responsabilités il ne leur est confié aucun
poste de commandement. Ce qui explique alors qu'E. ait peur de se
retrouver avec des responsabilités trop importantes pour lui, comme
celles dévolues au fils aîné. Pour en terminer sur ce sujet, je
pense qu'il est bon de souligner un deuxième phénomène d'inversion
qui se résume à essayer d'appréhender le ressentiment d'un père
Peul au sein de sa famille alors qu'il n'a obtenu du travail que par
l'intermédiaire de sa femme. Pour les Peul, cela est impensable voire
même honteux.
Résultantes
du cadre
Avant même de parler de l'hospitalisation d'E., il me
semble préférable d'établir un constat sur le bien-fondé de ma
démarche, qui consista à le rattacher à ses racines ethniques, à
l'envelopper dans la culture de son père et de ses ancêtres. Les
processus qui découlèrent du cadre mis en place permirent à E., me
semble-t-il, de mieux comprendre l'attitude de son père envers lui et
les autres. Une narcissisation positive de son père en découla,
d'autant plus qu'il a pu demander à sa mère, la raison pour laquelle
son père n'était pas présent à sa naissance et qu'il ne le vit
pour la première fois qu'à l'âge de 18 mois. Il s'avérait que
durant tout ce temps son père était emprisonné au Mali pour faits
politiques contre le régime militaire au pouvoir. On peut supposer
qu'E., à cet instant, s'est senti plus proche de son père, tous deux
ayant vécu des expériences semblables: révolte et emprisonnement.
Le grand ressentiment envers son père qu'il vivait par rapport à
cette absence, s'en trouva amoindri. Le «trou» se voyait
partiellement comblé. Un autre aspect positif qui découla de ce
cadre fut qu'E. baissa de plus de la moitié sa prise de Néocodion;
le jour de son hospitalisation, un mois après notre première
rencontre, il ne prenait plus que 54 comprimés au lieu de 140, et ce,
sans la présence de troubles physiques importants à l'exception de
courts instants où E. se mettait à frissonner, transpirer et à
ressentir l'angoisse du manque. Un aspect positif supplémentaire
émana de cette démarche: E. désirait se rendre au Mali, non plus en
simple «touriste» mais pour connaître sa famille paternelle.
L'hospitalisation,
nouvelle initiation
Son hospitalisation a duré huit jours bien que le
service ait désiré le faire sortir dès le 6ème jour. En effet le
«sevrage» d'E. se déroula pratiquement sans aucune douleur physique
ni souffrance psychique, mis à part quelques angoisses qu'E. parvint
à gérer sans trop d'efforts.
Malgré tout, je tenais à ce que son hospitalisation
soit de huit jours, à l'instar de certains rites de passage qui
marquent la vie d'un individu chez les Peul. Lorsque l'on parcourt
l'anamnèse d'E., il est possible d'émettre l'hypothèse qu'il ait
fait et continue un parcours que nous pourrions qualifier
d'initiatique et qui débuterait à l'époque où E. reçut
l'enseignement de son grand-père maternel. C'est à sa mort qu'E.
fait la connaissance de son ami portugais qui va l'initier à fumer le
haschich et «aux voyages» imaginaires.
Par la suite, c'est une autre personne qui lui montrera
comment sniffer «une ligne de poudre». Au service militaire, c'est
un «ami français» qui lui enseignera la manière de se piquer. On
peut constater que tout au long de son histoire, E. a toujours eu
recours à un aide, un «guide» pour s'initier et franchir ainsi des
étapes.
Tout au long de ses «galères» dans
la «dope», E. essaya à plusieurs reprises de s'arrêter, mais il me
spécifiera qu'à chaque fois il retombait dans la poudre: « je me
sentais trop seul face à mes angoisses, personne ne m'aidait,
c'était trop dur, j'avais peur, alors je craquais et replongeais ».
En revanche, c'est seul qu'il décida de prendre du Néocodion pour se
sevrer de l'héroïne, chose qu'il réussit partiellement. A cet
instant, il nous est encore possible d'établir un parallèle avec le
comportement des Peul. C'est ainsi que l'enfant Peul s'il ne rencontre
que très rarement son père, trouve sur son chemin de l'aide de la
part des différents membres de sa famille et de divers personnages
appartenant à la même tribu. A chacun des rites de passage
s'échelonnant durant l'évolution d'un individu de sa naissance à
l'âge adulte, celui-ci va rencontrer sur son parcours des gens qui
vont l'initier aux pratiques de son clan et lui apporter son statut
social. Pour les Peul, c'est dans et par la douleur que l'initié
ressentira le changement. Le rituel de la bastonnade (soro) en
est un exemple où l'adolescent après avoir absorbé un breuvage va
recevoir un certain nombre de coups de bâton durant plusieurs jours,
sans montrer sa souffrance. Après cette épreuve, le jeune homme
devient adulte: plus il aura fait preuve de courage et affiché sa
virilité, plus il sera respecté, honoré et trouvera facilement une
femme. Lors de son hospitalisation pendant laquelle E. était interdit
de visites, d'appels téléphoniques, de recevoir ou d'envoyer du
courrier et de sortir de sa chambre où les seules choses qui le
reliaient au monde extérieur étaient mes visites quotidiennes et la
télévision, il se retrouva seul dans sa chambre. Seul face à
lui-même, face à son ambivalence par rapport à la démarche qu'il
entreprenait, à son angoisse de ne pas tenir jusqu'au bout, à sa
peur de souffrir physiquement et psychiquement, de replonger à sa
sortie bien qu'il l'ait vécu dans l'espoir d'une autre vie:
"de vivre comme les autres, de trouver un travail et un
logement". Mon idée était que cette hospitalisation soit
symboliquement à l'image des rites de passage pratiqués par
certaines tribus où l'adolescent est conduit par son initiateur (qui
quotidiennement lui rendra une brève visite), dans un coin reculé de
la brousse et laissé seul. Ce n'est qu'après être passé par cette
épreuve que l'adolescent obtiendra son statut d'adulte, autrefois de
guerrier. E. le toxicomane allait mourir pour renaître libre de toute
prise de produit.
Le retour...
Effectivement à sa sortie, E. ne dépendait plus d'un
produit, il n'en revenait pas lui-même d'être parvenu à cela. E.
allait retrouver les siens, notamment son amie toxicomane qu'il
connaissait depuis long temps et qu'il commença de fréquenter une
semaine avant son hospitalisation. La dernière fois que je
rencontrais E., ce fut deux jours après sa sortie. II était inquiet
"je fais trop la fête et je bois beaucoup, j'ai peur de boire
trop". A cette crainte, je répondis qu'il me semblait normal
qu'il fasse la «fête» après les épreuves qu'il venait de
traverser lors du sevrage. Je lui rappelais que nous pouvions
continuer à nous rencontrer, chaque fois qu'il le désirerait. Après
cette dernière entrevue, à deux reprises E. s'est présenté au
centre alors que je n'y étais pas, en me faisant dire qu'il ne
désirait pas que je le voie, en ce moment, car il faisait trop la
fête. Ne se comportait-il pas comme un fils Peul l'eut fait avec son
père afin de ne pas lui occasionner de honte ? Serais-je devenu
alors pour lui, non plus un aide mais la représentation d'un père
auquel il ne peut plus s'adresser ? Je ne sais pas ce que devient E.
A-t-il «replongé», devient-il dépendant de l'alcool ? A cet
instant, je ne saurais le dire. Mais il est sûr qu'E. a découvert le
monde des Peul auquel il appartient par son père. Monde qu'il désire
maintenant rencontrer et mieux connaître, car à plusieurs reprises
lors de nos dernières entrevues, il exprima le souhait de se rendre
au Mali. Souhait que je renforçais le plus souvent possible dans
l'espoir qu'il se rende réellement dans sa deuxième patrie afin de
s'imprégner sur place de la culture des Peul. Nous pourrions alors
espérer que la problématique d'acculturation dont souffre en partie
E. devienne moins prenante et qu'ainsi le «trou» dont parlait E. se
comble peu à peu.
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