Avant que Thésée ne le
châtie, sur la route de Mégare, près d’Athènes, les voyageurs
craignaient le brigand Procruste. On se rappellera que ce dernier
avait deux lits, un petit sur lequel il ligotait les voyageurs de
grande taille afin de les raccourcir et un grand sur lequel étaient
étendus les malheureux de petite taille que le fameux bandit
étirait démesurément afin qu’ils s’ajustassent à l’objet
de torture. Il arrive trop souvent aux migrants, voyageurs d’aujourd’hui,
d’être configurés aux dimensions de la clinique, clinique que le
détour étymologique nous permet d’associer aux lits de
Procruste.
Ce formatage intervient à des
niveaux très différents. Il y a d’abord le niveau linguistique.
Une expérience de sept années de consultation psychologique
interculturelle, concernant plus de cinq cent patients étrangers ou
d’origine étrangère, nous autorise à affirmer que plus de 95% d’entre
eux n’avaient jamais été écoutés dans leur langue maternelle.
A l’extrême limite, on peut concevoir que certaines orientations
psychologiques ou psychiatriques puissent se désintéresser de la
parole, le grand Kraepelin
lui-même ne disait-il pas, qu’en médecine mentale, « l’ignorance
de la langue du malade est .. une excellente condition d’observation. » ?
Malheureusement, ce désintérêt de la langue, et c’est là un
paradoxe que je ne saurais expliquer, concerne aussi des praticiens
se référant à la psychanalyse. Sans aller jusqu’à souscrire
complètement à l’hypothèse de Sapir et Whorf
selon laquelle les représentations du monde sont tributaires de la
langue, on est en droit de s’étonner de cette négligence
linguistique. Il y aurait bien sûr encore beaucoup à dire sur les
usages et mésusages de la langue dans les soins accordés aux
migrants, sur la « mise en conformité » du patient à
la langue du thérapeute ou sur l'introduction d'un tiers, sur la
problématique de la traduction etc. mais dans cet espace je m’en
tiendrai à un autre niveau de formatage, celui que par commodité
je vais appeler les représentations culturelles.
Les lits de Procruste sont là
encore une métaphore adéquate. En effet, on assiste aujourd’hui
à des tendances thérapeutiques complètement opposées : soit
ces représentations sont délibérément rejetées ou négligées
au nom d’une prétendue science qui n’est qu’une nouvelle
forme de scientisme, soit ces représentations culturelles
deviennent un nouveau sésame prétendant tout expliquer mais au
prix de l’oblitération, de l’effacement de la singularité des
sujets. Entre ces deux pôles, on retrouve bien entendu toutes
sortes de compromis plus ou moins réussis. Par exemple certains ont
cru voir un progrès dans l’addenda au DSM IV intitulé Esquisse
d'une formulation en fonction de la culture et Glossaire des
syndromes propres à une culture donnée (Culture-Bound
Syndromes). Qu’en est-il en réalité ? L’analyse
attentive montre que sur vingt cinq syndromes référencés, plus de
la moitié relève du monde hispanique (en réalité de celui des
"Latinos" des E.U.), du monde asiatique (surtout celui
représenté par les migrants) et des autochtones américains. Le
monde méditerranéen se voit doté d'un seul mauvais oeil, le
continent indien du seul célèbre dhat et trois
syndromes propres prétendent représenter le continent africain. Il
s’agit de la bouffée délirante, du zar éthiopien
et du brain fag des étudiants africains "face
aux défis de l'enseignement" (dans le texte).
 
Trois syndromes pour le
continent qui a vraisemblablement connu la plus grande richesse
culturelle, celui où les êtres humains s'y sont risqués à
expérimenter les socialités et les représentations du monde les
plus diverses, cela fait bien peu. Mais, de toutes les manières, en
supposant même que ces syndromes soient pertinents ( ce que
personnellement nous nions), ils sont réduits à une sorte de
dimension pathoplastique qui exclut les univers mentaux et culturels
qui les ont générés. On aura compris que ce n’est pas du coté
des approches classiques qu’il faille chercher une possibilité
réelle de rencontre thérapeutique.
Depuis
plusieurs années, dans le cadre d’un secteur psychiatrique et de
l’Association Géza Róheim [1],
nous proposons aux personnes migrantes ou étrangères vivant en
France, une consultation dite interculturelle. L’un des fondements
théoriques se réfère au principe de complémentarité initié par
Georges Devereux. Pour le dire très brièvement, à l’intention
de ceux pour qui cette approche n’est pas familière, ce principe
implique l’existence de plusieurs niveaux d’analyse. Les
interprétations relevant de ces niveaux sont irréductibles et
elles ne sauraient être appliquées simultanément à un même
objet. Pour ce qui nous concerne, il s’agit d’un niveau
psychologique et d’un niveau anthropologique. Le
dispositif et les règles de fonctionnement de cette consultation
ont été établis afin de répondre précisément aux exigences de
ce principe de complémentarité.[2]
La consultation est groupale, c’est
à dire constituée par un référent principal, un
médiateur-interprète culturel et les autres membres de l’équipe.
Cette dernière, pluridisciplinaire et pluriculturelle, a justement
pour fonction principale l’évocation éventuelle de
représentations culturelles en association avec le discours des
consultants. Il s’agit donc là du niveau anthropologique. C’est
au référent principal seul qu’incombe la tâche de prendre en
compte le niveau psychologique et de faire des liens
« complémentaires ». Nous négligerons ici d’autres
caractéristiques de notre fonctionnement pour en venir à la
problématique que nous avons choisie de présenter. Si la notion de
représentation culturelle était bien définie et limitée, il n’y
aurait plus grand chose à dire mais, malheureusement ou peut-être
heureusement, il n’en est pas ainsi et cela pour plusieurs
raisons. Pourquoi et comment ?
L’une de ces raisons est que
les relations du patient migrant à son univers socio-culturel
initial sont pratiquement modifiées dès qu’il pose le pied sur
la terre d’arrivée. Cette modification a de nombreuses causes,
nature de la migration, rupture avec ses proches, confrontation
brutale à un autre univers socio-culturel etc.
Parmi toutes ces causes, je voudrais insister sur celle qui fait qu’il
devient instantanément un objet social singulier aux yeux de la
société d’accueil qui, malheureusement le plus souvent n’en
porte que le nom. Il faut ici rappeler les travaux de sociologie d'Abdelmalek
Sayad. Le sous-titre de La double absence, son
livre posthume [3], condense
admirablement les propos scientifiques de l'auteur : il
s'agit : Des illusions de l'émigré aux souffrances de
l'immigré. Sayad a écrit "... l'immigré, celui
dont on parle, n'est en réalité que l'immigré tel qu'on l'a
constitué, tel qu'on l'a déterminé ou tel qu'on le pense et tel
qu'on le définit. Il n'est peut-être pas d'objet social plus
fondamentalement déterminé par la perception qu'on en a...
". Je ne vais pas décrire les phénomènes d’acculturation
résultant de cet état de fait mais seulement l’un d’entre eux,
celui du surinvestissement des représentations culturelles. Ce
phénomène n’est pas systématique, il existe même son
contraire, mais il concerne particulièrement les patients que nous
recevons. Cela signifie que dans un nombre impressionnant de cas le
recours à ces représentations est plus élevé qu’elles ne le
sont dans la société d’origine mais aussi que ces
représentations tendent à se figer, à s’immobiliser comme si
elles ne pouvaient plus bénéficier de la vie et du dynamisme qui
les affectent en continu « au pays ».
Cela étant dit, ces
représentations culturelles ne tombent pas du ciel. Elles
succèdent généralement à un premier discours étiologique tissé
par quelques thématiques singulières. Il y a d’abord un vaste
ensemble parcouru par une thématique de la confusion, en voici
quelques exemples :
- Les mariages mixtes dont notamment
les mariages inter-africains dans lesquels les conjoints
appartiennent à des systèmes de parenté différents par exemple
patri et matrilinéaire. Dans ces cas, les problèmes surviennent le
plus souvent autour de questions liées aux enfants ;
- Je mettrais aussi bien entendu ici
les problèmes inter-générationnels et parmi eux une place doit
être particulièrement accordée à ceux dits de seconde
génération qui ne comprennent rien à des pratiques pourtant
quotidiennes, par exemple pourquoi appeler père un oncle ou
père-mère une tante …
Il y a ensuite la thématique
de la dette :
- dette à l’égard d’un
parent décédé au pays et dont les circonstances (le plus souvent
économiques) ont empêché de participer aux funérailles,
- dette à l’égard de la
famille, entendue ici comme élargie, famille à laquelle on ne peut
plus envoyer d’argent, famille qui s’est sacrifiée pour
permettre des études qui n’ont pas abouti ;
- dette à l’égard d’une
tradition, d’une transmission qui ne s’est pas effectuée, d’une
promesse d’alliance entre familles qui n’a pas été honorée.
Nous avions dit qu’il s’agissait
là des premiers discours, discours qui peuvent bien sûr être
entendus comme on le ferait de manière « classique ».
Les choses se compliquent lorsque les patients les associent, les
recouvrent ou les approfondissent ensuite par le recours à des
représentations dites improprement traditionnelles. Pour nous en
tenir aux patients venant du Sénégal, nous retrouvons par exemple
les évocations de djinné, de rab, de dömm ou
de la jalousie entraînant du maraboutage (ligeey). Bien
évidemment, nous ne tenons pas compte ici des personnes dont
l'expression des troubles a pu être entendue par les services de
soins communs.
Tel patient, se définissant
lui-même comme wolof et musulman, va rendre les djinns responsables
de ses troubles. Il pourra même nous préciser que ce n’est pas
de la superstition puisque le Coran mentionne l’existence de ces
invisibles. Imaginons que le thérapeute, non
familier de ces représentations, veuille en connaître quelque
chose. Il pourra par exemple lire le Coran, s’informer de travaux
sur ce thème, consulter des spécialistes etc. Il est probable qu’au
final notre thérapeute aura constitué un savoir théologique issu
du Coran, un savoir anthropologique issu des travaux, un savoir
particulier issu des spécialistes [4].
Le premier problème, et tous ceux qui ont fait une telle démarche
le savent, c’est que tous ces savoirs peuvent être bien
différents, ne se superposent pas toujours et même souvent se
contredisent. Il y a même pire, le discours du patient ne s’emboîtera
que très partiellement avec tous ces savoirs. Ses
« djinns » peuvent par exemple coexister avec les
« rab », autres entités invisibles, ils peuvent être
influencés par des sorciers etc. On peut bien entendu poursuivre
cette recherche pour les rab, les pratiques de maraboutage mais le
problème resterait le même. Depuis Henri Collomb et l’école
de Fann, les travaux ne manquent pas sur de tels sujets, il
suffit de consulter la célèbre revue Psychopathologie africaine
pour s’en convaincre.
Le
problème est que certains ethnologues et divers psy en savent plus
sur les « rab » que le Sénégalais standard qui lui, a
peut-être pourtant participé à des cérémonies du « ndop »
[5] . Pour autant que
soient intéressants ces travaux que l’on ne peut méconnaître,
il ne faut pas s’attendre à ce que les représentations d’un
patient migrant se superposent exactement avec eux. A l’extrême,
j’ai entendu dire que des guides dogons lisent Griaule [6] pour raconter
« leur » mythologie aux touristes de Bandagiara, mais
peut-être n’est-ce qu’une rumeur ..
Tous ces exemples incitent à
penser qu’il n’y a pas simplement d’un coté des
représentations culturelles unidimensionnelles et de l’autre un
psychisme incorporant des composants culturels. La problématique
réelle est celle de la dynamique de l’accession du sujet à cet
hypothétique stock. Nous soutenons que cette accession est
codifiée par le(s) système(s) contenant, par le sujet et par les
représentations qu’il véhicule. J’ai essayé de figurer les
remarques précédentes à l’aide d’un modèle schématique.

- Les ensembles "culture" doivent être compris
comme booléens et non comme des réalités en soi.
- Le passage de Majuscules à minuscules renvoie à la différence
des sous-ensembles. Cette différence est la résultante des
effets de l'habitus, de la structure des représentations et du
Sujet lui-même.
- En T2, les ensembles sont connotés ( ' ) pour signifier que les
relations réciproques entre T0 et T1 entraînent un changement
dans chacun d'eux.
- La configuration des sous-ensembles dans Psychisme est
différente de celle de Culture pour signifier que le Sujet s'en
approprie les éléments "à sa manière".
Ce modèle bien que très
imparfait, et je vais dire pourquoi, a cependant le mérite de
contraindre le psychothérapeute, mais aussi plus largement n’importe
quel acteur dans le champ interculturel, à élaborer des
représentations et des attitudes contre-transférentielles pouvant
constituer un authentique espace de médiation. Plus précisément
nous soutenons que cet espace est dans le prolongement de l’espace
transitionnel de Winnicott, comme d’ailleurs la
culture elle-même.
Vous comprendrez que c’est d’ailleurs
pour cette raison que notre modèle schématique est imparfait. Il l’est,
parce qu’il laisse croire, même si vous êtes prévenus de ses
aspects schématiques et métaphoriques, que le psychisme et la
culture sont deux objets distincts, définis dans l’intériorité
pour l’un et dans l’extériorité pour l’autre. Le sens
commun, parfois abusivement appelé le bon sens, adhère d’ailleurs
spontanément à cette représentation. On parle par exemple de bain
culturel, d’imprégnation, d’intégration, de milieu culturel. Or le modèle que nous venons de présenter dans
sa référence à l’espace transitionnel de Winnicott
se situe d'abord dans l’imaginaire, dans un espace d’illusion [7] créative. Il rejoint en
cela le point de vue de Freud qui considérait que les
représentations collectives avaient, entre autres, pour fonction de
rendre supportable la détresse humaine en proposant des visions du
monde permettant de «... se sentir en sécurité dans la
vie, de savoir ce à quoi on doit aspirer, comment on peut, de la
manière la plus appropriée, assigner une place à ses affects et
à ses intérêts. ».[8]
Que ce
modèle soit d'abord situé dans l'imaginaire ne signifie pas qu'il
renvoie à de l'irréel. Des philosophes aux physiciens,[9] la nécessité de
distinguer "plusieurs mondes" paraît acquise, ne
serait-ce que dans la distinction entre monde donné et monde
construit. Le monde culturel est l'une des formes possibles de
monde construit mais l'une de ses caractéristiques fondamentales
est sa capacité à générer de l'émergence. Le plus simple
des outils en est la preuve manifeste. Dans la conception
freudienne, il est raisonnable de penser que le Surmoi, instance de
la seconde topique, est une manifestation de cette émergence.
Ainsi dans une perspective
psychothérapeutique, il devient possible d'intégrer la culture
comme une composante même du sujet. Un sujet qui est partie
prenante dans l'élaboration des représentations culturelles qu'il
véhicule, dans la manière de se les approprier et de les
transmettre. Cette perspective n'est pas exclusive, au niveau
sociologique ou anthropologique, il existe en effet des cultures (au
sens où l'on peut parler de la culture wolof, baoulé ou kongo
etc.) mais ici d'autres modèles sont nécessaires. Celui de
l'arc-en-ciel par exemple resterait compatible avec notre point de
vue. On sait qu'il s'agit d'un phénomène optique de réflexion et
de réfraction dont la « réelle virtualité » dépend
de la place de l’observateur. Il n’y a pas de cultures sans
hommes, voilà ce que suggère un regard complémentariste.
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