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culturalisme

 

culture et personnalité

 

Kardiner, Boas, Linton, Mead et Bateson, Mead, Benedict, Cora Du Bois

 

État des lieux

Culture et personnalité

Ruth Benedict


Margaret Mead


Prochainement
E. Sapir A. Kardiner - R. Linton - Cora du Bois etc.
 

 

Notes

Bibliographie

 


La présentation de ce courant, avec lequel Géza Róheim et Georges Devereux furent nettement en désaccord, nous a semblé nécessaire car, qu'on le veuille ou non, il reste un point de référence dans tous les positionnements et les problématiques relatives aux relations entre anthropologie et psychanalyse, entre culture et psychisme ou encore dans toutes les approches cliniques liées à l'ethnopsychiatrie, à la psychiatrie transculturelle, à la psychologie interculturelle etc.
Les critiques anciennes et actuelles qui lui ont été adressé sont généralement partielles et partiales, aussi espérons-nous que les lecteurs pourront ainsi prendre leurs propres mesures sur une base de données plutôt que sur des prêts-à-penser ou des arguments d'autorité.
Patrick Fermi

Au seuil du culturalisme : Ruth Benedict

État des lieux

Il n’est pas si facile que cela d’entrer dans le corpus théorique de ce que l’on appelle communément le culturalisme. On peut bien entendu commencer par une généralité de type courant anthropologique américain se référant à la psychanalyse et à l’anthropologie; on peut ajouter que ce courant a été particulièrement marqué par les travaux de Ruth Benedict, Abram Kardiner et de Ralph Linton mais pour de multiples raisons cela n’est pas réellement satisfaisant. Par exemple, le livre majeur de Ruth Benedict, Patterns of culture, traduit en français Échantillons de civilisations, ne fait aucune référence à la psychanalyse ni au terme de culturalisme et il en est de même pour l’ouvrage de Ralph Linton, The Cultural Background of Personality, connu en français sous le titre de Le fondement culturel de la personnalité. En réalité, le terme culturalisme ne désigne pas une théorie spécifique qui se reconnaîtrait elle-même comme telle, comme c’est par exemple le cas pour le darwinisme ou le marxisme. Le succès de son usage en France - vraisemblablement du à l’intensité des critiques – est trompeur car il laisse croire à une homogénéité doctrinale qui n’existe pas. Nous avons conscience qu’une telle appréciation pourra étonner car, de la sociologie à la psychologie, la majorité des « manuels universitaires » [1] traitent le culturalisme comme un bloc théorique, concédant parfois de mentionner quelques nuances entre les auteurs.

A y regarder de plus près, il y a de nombreux travaux pouvant effectivement former une sorte de constellation culturaliste mais, à l’image de celles de l’astronomie, elle doit plus son existence à la position et à la perception de l’observateur. Il aurait été aussi possible de nommer cette constellation École anthropologique de Columbia car de fait la majorité des auteurs mentionnés comme culturalistes appartenaient à cette université. Nous ne soutenons pas pour autant l’idée d’un mélange hétéroclite de recherches et des travaux. Il y a bien une cohésion mais celle-ci se situe en amont et elle est incarnée par un homme et par sa position épistémologique relative à la notion de culture, il s’agit de Franz Boas. Nous aurions pu rencontrer aussi ce savant si nous avions abordé le courant diffusionniste car si Boas fut bien un père fondateur en anthropologie, il ne conçut pourtant pas une théorie globalisante. Il est cependant une idée qui traverse son œuvre et peut-être encore plus son enseignement, cette idée est celle-ci : les cultures sont variées, vivantes et doivent s’appréhender dans un contexte global, non seulement en liaisons avec les autres composantes de la société mais aussi d’une manière pluridisciplinaire. C’est ainsi que Boas contribua à ce que les départements américains d’anthropologie regroupent l’archéologie, l’anthropologie physique, la linguistique et l’anthropologie culturelle. Ses propres travaux se sont développés dans ces quatre domaines.

On mesure mal aujourd’hui la révolution épistémologique apportée par l’idée que les cultures sont variées, tant elle est devenue commune. Il est vraisemblable que la position de Boas relative à la culture ait puisé dans une tradition allemande représentée à l’origine par Johann Gottfried Herder (1744-1803), lequel, pour des raisons littéraires d’abord et philosophiques ensuite, avait élaboré la notion « d’esprit du peuple ». Comme on le verra un peu plus loin, cette notion trouvera une descendance dans La psychologie des peuples (Völkerpsychologie) de Wundt. Quoiqu’il en soit, l’idée de la diversité des cultures impliquait aussi une forme de reconnaissance fondamentalement différente de celle issue de l’évolutionnisme. Or, c’est à cet endroit précis que vont pouvoir naître les travaux de Benedict, Mead, Linton, Kardiner, Cora du Bois etc., travaux qui sont bien dans le champ de l’anthropologie culturelle initiée par Boas mais dont l’homogénéité tient plus précisément à l’objet étudié : les relations Culture et personnalité. Cette spécification n’est pas sans importance car la grande majorité des critiques adressées au culturalisme sont adressées en réalité à l’école culture and personality.

Zoo humainIl faut se rappeler qu’entre 1900 et 1950, les idéologies dominantes de la plupart des pays européens colonisateurs ne pouvaient concevoir le concept de culture indépendamment de celui de civilisation. Cela expliquant certainement que des psychanalystes (pourtant spécialistes du Sujet) hésitaient à attribuer un Moi individuel aux individus des peuples qualifiés de primitifs. Les idées culturalistes en introduisant la relativité et la diversité culturelles, quelle que soit par ailleurs leur validité scientifique, sonnait le glas des idéologies évolutionnistes [2] et surtout rendaient caduques les justifications colonialistes. Au moment où Margaret Mead et Ruth Benedict analysaient et reconnaissaient de fait des cultures non-occidentales, les capitales européennes exhibaient encore les autochtones des empires coloniaux dans de véritables zoos humains [3]. Il faut donc se déprendre, d’une part du préjugé que le culturalisme soit un bloc théorique monolithique et d’autre part, que l’Europe ait été la seule garante de la reconnaissance de la problématique du Sujet.

S’agissant du premier préjugé, celui d’un bloc monolithique, tous les penseurs n’y ont pas cependant adhéré. Jean Cazeneuve soulignait qu’un observateur averti comme Georges Balandier « a classé en trois groupes les différentes écoles [..] se rattachant au courant culturaliste. Les premières envisagent la culture sous l’angle de l’histoire culturelle. (Boas – Kroeber) [..] le deuxième groupe dans son rapport à la personnalité (Benedict – Mead – Linton) [..] le troisième groupe étudie la culture dans ses rapports avec la théorie des communications. (Sapir en serait le premier inspirateur) » (Cazeneuve 1967 :101). D’une certaine manière, on peut même considérer que l’anthropologie structurale développée par Claude Lévi-Strauss a été rendue pensable par les perspectives créées par Franz Boas. De ce classement en trois groupes pensé par Balandier, nous nous arrêterons seulement et arbitrairement sur le deuxième car les problématiques qui ont été mises à jour dans son cadre traversent encore les débats interculturels.

L’ensemble «Culture et personnalité»

Il est intéressant d’observer comment les Américains eux-mêmes envisagent aujourd’hui les éléments de cette discussion. Nous avons choisi un ouvrage de Philip K. Bock qui est un éminent représentant de l’anthropologie psychologique. Ce courant n’a pas réellement un homologue français, non pas par absence de préoccupations identiques mais à cause d’une autre manière de découper les champs disciplinaires et /ou de se positionner par rapport aux objets de recherche [4]. Faites l’expérience de comparer les contenus d’ouvrages comme Introduction à la psychologie anthropologique de Hélène E. Stork (1999), Psychologie interculturelle de Zohra Guerraoui et Bertrand Troadec (2000), Handbook of Psychological Anthropology ou l’ouvrage choisi, Rethinking Psychological Anthropology de Philip K. Bock (1999) et vous constaterez qu’au-delà des différences manifestes les zones d’intersection sont très importantes, particulièrement dans les références théoriques.

Aucune partie du livre de Bock ne s’intitule Culturalisme mais c’est au troisième chapitre, Configurations of Culture and Personality que l’on retrouve Ruth Benedict, Margaret Mead, Edward Sapir alors que Ralph Linton, Abram Kardiner, Cora Du Bois apparaissent dans le chapitre suivant, Basic and Modal Personality. Il faut dire que Bock découpe l’ensemble des principales écoles et approches de la Psychological Anthropology de la manière suivante :

«Ecoles» Approches et dates Auteurs représentatifs

Anthropologie psychanalytique

Orthodoxe

Post-freudiennne

Freud, Róheim ….

Fromm, La Barre, Devereux ….

Culture et personnalité

Configurationiste

Personnalité de base (modale)

Caractère national

« Cross-cultural »

Benedict, Sapir, Mead etc.

Kardiner, Linton, Du Bois etc.

Kluckhohn, Bateson ….

Whiting, Spiro etc.

Structure sociale et personnalité

Matérialiste

Positionnaliste

Interactionniste

Marx, Godelier….

Veblen, Weber….

G.H. Mead, Goffman….

Anthropologie cognitive

Mentalité primitive

Développemental

Ethnosémantique

Tylor, Boas, Lévi-Strauss….

Piaget, Witkin….

Conklin, Hunn ….

Tableau reconstitué et traduit au plus littéral d’après celui de Bock (1999:47)

On comprend bien que ce que l’on entend généralement en France comme culturalisme est ici perçu comme un courant parmi d’autres de l’anthropologie psychologique, courant lui-même subdivisé en quatre tendances. Si on regarde de plus près encore les auteurs rangés comme culturalistes et auxquels des critiques sont adressées, on constate qu’il ne s’agit que de deux tendances: le configurationisme et le personnalité de base. Il paraît donc plus approprié d'aborder ces courants de pensée à travers leurs auteurs les plus représentatifs.

Entre Dionysos et Apollon, Ruth Benedict

En 1886, Friedrich Nietzsche publie la seconde édition de La Naissance de la tragédie. Ses relations avec Richard Wagner sont déjà interrompues depuis quelques années et ce livre, d’abord intitulé en 1872, La Naissance de la tragédie à partir de l’esprit de la musique, présente une idée qui ira au-delà de ses ambitions initiales puisqu’elle traversera l’ensemble de son œuvre philosophique. Cette idée ou plutôt cet opérateur – modèle, Nietzsche l’introduit de la façon suivante : « Nous aurons fait en esthétique un grand pas lorsque nous serons arrivés non seulement à la compréhension logique mais à l’immédiate certitude intuitive, que l’entier développement de l’art est lié à la dualité de l’apollinien et du dionysiaque comme, analogiquement - dans ce combat perpétuel où la réconciliation n’intervient jamais que de façon périodique - la génération dépend de la différence des deux sexes. ». Le dionysiaque à l’image du dieu grec Dionysos représente le pôle des forces de la nature, des instincts, du débordement et de l’ivresse alors que l’apollinien condense les qualités de sensibilité, de mesure, d’ordre et de sagesse d’Apollon.

Ruth BenedictDans la même période naissait Ruth Benedict, précisément le 5 juin 1887, à New York. Elle s’appelait alors Ruth Fulton, Benedict étant son nom d’épouse. Elle sera aussi connue sous le nom d’Anne Singleton, pseudonyme qu’elle prit pour écrire de la poésie. A en croire Margaret Mead qui fut son amie intime, elle ne fut pas une anthropologue faisant secondairement des poèmes mais une poétesse qui devint anthropologue. Ainsi, en 1928, « Anne Singleton » publiait Lift Up Your Heart et « Ruth Benedict » faisait paraître Types psychologiques dans les cultures du Sud-Ouest. Cette double carrière n’est pas qu’une anecdote car il est probable que ce soit la part littéraire qui ait rencontré le modèle nietzschéen faisant d’Apollon et de Dionysos deux principes anthropologiques et que ce soit la part scientifique qui l’ait appliqué à l’étude des sociétés et des cultures. Il se peut que la référence au modèle nietzschéen ait été aussi renforcé par celui d'Oswald Spengler, distinguant « deux grandes idées de destinée : l’Apollinienne du monde classique et la Faustienne du monde moderne.». En effet, Benedict le cite longuement en nous rappelant même que « L'homme apollinien a considéré son âme "comme un monde ordonné dans un groupe d'excellentes parties" » et que « le Faustien se dépeint lui-même comme une force incessamment en lutte contre les obstacles. [..] La bataille est l'essence même de la vie.». L'analogie entre les deux modèles est trop évidente pour n'en citer qu'un seul.

L’œuvre de Ruth Benedict est considérable mais elle gravite autour de son livre majeur, Patterns of Culture. Il y a une ambiguïté de traduction entre culture et civilisations dans la traduction française mais il en est encore une autre avec Échantillons. Pattern est parfois compris comme modèle, ce qui semble préférable mais cette traduction n’en épuise cependant pas le sens américain. Georges Condominas aurait souhaité « patron » entendu dans le sens de ces modèles utilisés par certains artisans, par exemple les patrons en papier servant à confectionner des vêtements. C'est d'ailleurs l'expression patron culturel que Jean Poirier utilisait en 1969 dans son Histoire de l'ethnologie. De toutes les manières, nous sommes ici en présence d’un type de difficultés très fréquent dans les communications interculturelles. Notre expérience conséquente de la traduction lors de nos consultations spécialisées nous a conduits à intégrer au français les termes étrangers dont les équivalences sont trop problématiques ou insuffisantes. Nous ferons de même pour pattern. Cependant, le terme d'échantillons convient bien pour qualifier la manière dont Ruth Benedict décrit trois sociétés différentes afin d'illustrer précisément des patterns.

  • les Indiens Pueblos du Nouveau Mexique,

  • les Dobuans, habitants de l'île de Dobu proche des îles Trobriand, région bien connue par les travaux de Malinowski car il s'agit du même ensemble géographique, l'archipel d'Entrecasteaux en Mélanésie,

  • la civilisation indienne de la côte nord-ouest de l'Amérique du Nord, à travers la seule société ayant subsisté, celle des Kwakiutl.

Il est habituel d'exposer ces écrits en assignant rapidement à chacune de ces sociétés la "typologie nietzschéenne" : ainsi les Kwakiutl illustreraient le pôle dionysiaque et les Pueblo [5] représenteraient le pôle apollinien. Cela n'est pas inexact mais ce qui n'étaient que des illustrations d'une approche théorique se sont substituées à cette dernière. Nous prendrons ici le parti-pris de nous attarder plus sur la pensée de Benedict que sur les descriptions mille fois répétées des Kwakiutl, Pueblo et Dobuans.

Patterns of Culture débute en réalité par une dissertation sur la notion de coutume, dissertation dans laquelle Benedict dénonce et analyse les résistances de "l'homme blanc" à pouvoir appréhender correctement la diversité des coutumes. Pour elle, « des peuplades, même primitives, sont quelquefois beaucoup plus conscientes du rôle de leurs propres traits culturels que nous ne le sommes des nôtres. Ceci pour une excellente raison. Elles ont vu de près différentes civilisations. Elles ont vu leur religion, leur système économique, leurs prohibitions en matière de mariage, s'effacer devant ceux de l'homme blanc. Elles ont abandonné les uns pour adopter les autres, souvent sans trop comprendre pourquoi, mais elles comprennent fort bien que l'on peut aménager l'existence humaine de différentes façons. » alors que l'homme blanc pour des raisons historiques et d'expansions géographiques « accepte sans grande difficulté l'équivalence de la nature humaine et de ses propres étalons de culture. » Et Benedict de s'attaquer ensuite au mythe de la pensée raciste car, pour elle, la culture est radicalement étrangère à tous soubassements biologiques. Il ne faut pas oublier que ces analyses datent du début des années trente et qu'elles furent "in-entendables" et incompréhensibles pour une immense majorité de penseurs européens jusqu'aux années soixante. [voir notre page sur le contre-transfert culturel] Une preuve indirecte en est le retentissement (quasiment médiatique) du texte Race et Histoire de Lévi-Strauss en 1952 et pire, celui de 1971 commandé par l'UNESCO, Race et Culture, dont il dira lui-même « que ce fut un assez joli scandale. »

Après avoir pointé quelques-unes des raisons qui peuvent entraver la reconnaissance de la diversité culturelle, Ruth Benedict explore plus profondément la dynamique de cette diversité. Elle propose d'emblée une analogie avec les langues. De tous les sons possibles, chaque langue en "sélectionne" seulement une partie et « de même pour la culture ; il nous faut imaginer un grand éventail sur lequel se trouveraient rangées toutes les possibilités intéressantes que nous réservent l'époque, ou le milieu, ou les diverses activités humaines. Une culture qui aura capitalisé une proportion même considérable de ceux-ci sera aussi inintelligible pour nous que le langage qui aurait utilisé tous les bruits, tous les sons de la glotte, toutes les labiales, dentales, sifflantes et gutturales des muettes aux voyelles, des sonorités buccales aux sonorités nasales. Son identité en tant que culture dépend de la sélection de quelques segments de cet éventail. » Cette image de segment d'un arc est récurrente tout au long de Échantillons de civilisations:

  • « Le modèle culturel de toute civilisation fait usage d'un certain segment du grand arc de cercle des buts et des motifs humains en puissance »,

  • « Le grand arc de cercle sur lequel tous les comportements humains possibles sont répartis est beaucoup trop vaste et abonde en trop de contradictions pour que n'importe quelle culture puisse en utiliser une portion considérable »

  • « Nous avons vu que toute société choisit quelque segment de l'arc du comportement humain possible et que plus il achève son intégration, plus ses institutions tendent à favoriser le segment choisi et à interdire les expressions qui s'y opposent. »

Ce choix de "segment dans un arc" de possibles, Ruth Benedict le développe avec les thèmes de l'adolescence (référence aux travaux de son élève et amie Margaret Mead), avec celui de la guerre et avec celui du tabou de l'inceste. L'analyse de chacun d'entre eux est abondamment étayée par des faits ethnographiques variés. Le choix de ces thèmes n'est pas un hasard, il s'agit de phénomènes spontanément inanalysés et quasiment perçus comme relevant du naturel et non du culturel. Bien sûr, l'évolution des idées depuis les années trente atténue la portée de ces exemples mais c'est bien précisément parce que ces conceptions "culturalistes" ont depuis pénétré, ce que par défaut j'appellerais, la pensée intellectuelle commune et y ont été intégrées avec, aujourd'hui, le sceau de l'évidence.

Ruth BenedictPour Ruth Benedict, le choix de ses échantillons est explicite et le rappeler permettra au lecteur(e) de ne pas entrer tête baissée dans le concert des critiques qui, d'une certaine manière, ont contribué à simplifier et à rigidifier des conceptions dénoncées précisément comme simplistes et rigides. Encore que depuis quelques temps, les critiques françaises se sont modulées. Par exemple, Laburthe et Warnier ( 1993 :45) rappelant la mauvaise presse du culturalisme écrivent : « il convient également de souligner que la prédilection de l'ethnologie française pour l'étude des représentations est fréquemment justiciable de la même critique, dans la mesure où elle s'abstient souvent de poser clairement le problème épineux de l'efficacité de ces représentations, que l'anthropologie américaine, elle, a le mérite d'affronter. » Ce choix, donc, Benedict le résume ainsi : « Ces différents arcs de cercle du comportement virtuel que différents peuples ont choisis et intégrés à leurs institutions traditionnelles n'ont été qu'illustrés par les trois cultures dont nous avons donné la description. Il est extrêmement improbable que les buts et que les motifs d'actions qu'elles ont choisis soient les plus caractéristiques que l'on puisse découvrir dans le monde. Nous avons choisi ces illustrations particulières parce que nous en savons quelque chose. »

Ces trois cultures sont en réalité pratiquement quatre car l'étude des Pueblo - on pense en fait particulièrement aux Zuñi - fait l'aller-retour entre ce groupe et celui, très vaste, des Indiens des Plaines. En effet, dans un jeu d'opposition avec ces derniers, le pattern zuñi est décrit comme apollinien, marqué par la modération, le respect d'autrui, l'évitement des conflits, de la colère, des émotions fortes, par une éducation fondée sur la solidarité et la responsabilité collective. Les diverses coutumes visent à assurer la fertilité, à recouvrer la santé et à aider les individus dans les difficultés de la vie. Le pattern des Indiens des Plaines serait plutôt dionysiaque - affirmation de soi, prestige de la réussite individuelle, expériences passionnelles, exaltations diverses etc. - mais là encore, Benedict précise qu'il s'agit d'une généralisation un peu forcée car les sociétés des Indiens des Plaines sont loin d'être parfaitement homogènes.

Les Dobuans sont décrits et analysés avec les Trobriandais en contrepoint : «.. ce sont deux peuples de caractères et de tempéraments différents. Les îles Trobriand sont des îles basses et fertiles qui permettent une existence facile et hospitalière. Le sol est riche et ses lagons paisibles très poissonneux. De leur côté, les îles de Dobu sont de nature rocheuse et volcanique avec quelques rares lambeaux de terre cultivables ; la pêche ne peut s'y pratiquer etc. ». Les Dobuans vivent difficilement et le pattern qui les caractérise inclut la susceptibilité, la suspicion, la jalousie, la méfiance du voisin, le recours fréquent à la sorcellerie. Dans les îles voisines, on les considère « surtout comme des êtres dangereux. Ils passent pour être des magiciens pourvus d'une puissance diabolique et aussi pour des guerriers qui ne reculent devant aucune traîtrise. Deux générations avant la génération actuelle, avant l'apparition des Blancs, ils étaient cannibales et ceci dans une région où la plupart des peuplades ne mangent pas de chair humaine. Ils sont les sauvages que l'on suspecte et que l'on redoute le plus de toutes les Îles qui les entourent. »

Le pattern dobuan est constitué selon le même mode que la personnalité paranoïaque alors que celui des Kwakiutl le serait sur le mode mégalomaniaque. Les Kwakuitl sont profondément dionysiens, marqués par l'excès, la "concurrence" et le besoin de prestige. On connaît d'eux la "pratique" du potlatch consistant à accumuler des biens - couvertures, nourritures, objets de cuivre, canots, coffres sculptés etc. - afin de les offrir dans une escalade de dons et de contre-dons, voire même de les détruire ostensiblement pour affirmer son prestige. La cérémonie du potlatch n'est pas propre aux Kwakiutl, elle est commune à tous les Indiens de la côte du Nord-Ouest, d'ailleurs le nom vient d'un mot chinook, patshatl. Le caractère dionysien des Kwakiutl se laisse appréhender dans cette description de Benedict : « Le grand chef convoquait sa tribu et proclamait le potlatch. "Et maintenant, disait-il, je suis tellement fier que je vais faire périr dans mon feu mon cuivre Dentalayu qui pleure dans ma maison. Vous savez combien je l’ai payé. Je l’ai acheté pour quatre mille couvertures. Maintenant je vais le détruire pour vaincre mon rival. Je ferai de ma maison un lieu de combat pour toi, Ô ma tribu. Soyez contents, chefs, ce sera la première fois qu'on aura donné un si grand potlatch." Le chef jetait alors son cuivre au feu et il s'y consumait, ou bien du haut de quelque falaise, il le précipitait dans la mer. Il s'était ainsi dépouillé de sa richesse, mais il s’était acquis un prestige sans pareil. Il avait gagné l'avantage final sur son compétiteur auquel il ne restait plus dès lors que deux alternatives : ou bien détruire une égale valeur de cuivre ou s'avouer battu. »

« Rien ne serait pourtant plus éloigné de la vérité que de voir en Dobu une société anarchique. L'organisation sociale de Dobu est disposée en cercles concentriques à l'intérieur desquels on reconnaît licites les formes tradition­nelles d'hostilité. Personne n'y prend la loi en main, sinon pour mener à leur terme ces hostilités qu'autorise leur culture à l'intérieur du groupe spécifique approprié. Le groupe le plus important qui fonctionne à Dobu est une localité pourvue d'un nom et qui peut comprendre de quatre à vingt villages. Elle forme ainsi une unité de guerre et demeure dans un état d'hostilité permanente avec toute autre localité du même genre. Avant l'époque de la surveillance par les Blancs, aucun homme ne se serait aventuré dans une localité étrangère, à moins que ce ne fût pour tuer ou pour piller. Il y a pourtant un service que les localités se demandent les unes aux autres: c'est, en cas de mort ou de maladie grave, quand il est nécessaire de découvrir par l'intermédiaire de la divination la personne responsable, de faire venir un devin d'une localité ennemie. C'est ainsi que les devins de la localité elle-même ne sont pas appelés pour faire face aux dangers qui nécessitent le recours à la divination, et que l'on s'adresse à un spécialiste auquel la distance a procuré une certaine immunité.

En réalité, c'est dans la localité elle-même que réside le plus grand danger. Ceux qui habitent le même rivage, ceux qui pratiquent ensemble les mêmes routines, sont ceux qui se font mutuellement le plus de mal surnaturel et effectif. On ravage la moisson du voisin, on trouble les relations économi­ques des voisins, on provoque des maladies et des morts. Chacun d'eux possède des procédés magiques pour atteindre ces buts et en use en toute occasion, comme nous le verrons plus loin. La magie est indispensable pour toutes les tractations à l'intérieur de la localité, mais on ne pense pas que son pouvoir s'étende au-delà du cercle familier des villages que l'on connaît. Les gens avec lesquels on est quotidiennement en relations, ce sont les sorciers et les magiciens si dangereux pour les affaires.»

Extrait du chapitre 5 : Dobu


Ce bref aperçu de Patterns of Culture ne laisse malheureusement pas apparaître la qualité des textes. Les descriptions ethnographiques sont claires, riches en informations et très vivantes. Ce livre fut certainement décisif dans le développement des Culture and Personality Studies, c'est à dire ce sous-ensemble de l'anthropologie psychologique connu en France comme culturalisme. A la vue des archives de La Librairie du Congrès, il semble que s'il fallait décider d'une date de naissance ce serait un texte de Margaret Mead intitulé Summary Statement on the Problem of Personality and Culture, rédigé en 1933 à Tchambuli, Nouvelle Guinée. Cet écrit fut provoqué par la lecture d'une ébauche manuscrite de Patterns of Culture envoyé par Benedict au "trio" Mead, Reo Fortune (alors époux de Margaret) et Gregory Bateson (qui le deviendra peu après). Bien sûr, ce n'est pas là l'essentiel et comme l'on dit "figure de rhétorique", il ne s'agit que d'une "figure d'histoire". Comme nous l'avons signalé antérieurement, l'ouvrage de Benedict Types psychologiques dans les cultures du Sud-Ouest de 1928 contient déjà les prémisses manifestes du courant Culture et Personnalité. C'est pour cette raison que nous avons choisi, à la différence de la plupart des écrits sur ce sujet, de donner la préséance à Ruth Benedict plutôt qu'à Margaret Mead.

Fin de la première partie
A suivre :

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Notes

[1] Nous entendons par là les manuels au sens strict mais surtout la majorité des ouvrages faisant partie de la bibliographie classique de l’étudiant en sciences humaines.

[2] Plus exactement les renvoyaient d’un niveau manifeste à un niveau latent. Cette dimension restant à notre avis présente dans les débats que l’on évoque.

[3] A ce sujet voir « Ces zoos humains de la République coloniale » de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire dans Le Monde Diplomatique, août 2000, pp 16-17 ou pour une analyse approfondie Zoos humains - De la vénus hottentote aux reality shows- éd. La Découverte, 2002, ouvrage collectif sous la direction de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boetsch, Éric Deroo, Sandrine Lemaire.

[4] La notion d’anthropologie psychologique est présente dans un grand nombre de cursus universitaires et elle est parfois mentionnée dans quelques articles spécialisés mais ses délimitations sont à géométrie variable et sa «densité» de reconnaissance officielle est faible.

[5] Le nom de Pueblo renvoie à un ensemble d'Indiens du Sud-ouest. Comme le terme Indien, ce nom a fini par s'imposer (parmi les Indiens eux-mêmes) mais il vient de l'espagnol (village) à cause de la spécificité architecturale de leur habitat : maisons de pierres, carrées et à étages. Aujourd'hui les Hopi et les Zuni sont les composants essentiels des Pueblo.

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Bibliographie

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© Association Géza Róheim - webmestre Fermi Patrick - texte affiché en janvier 2010,  revu le  mardi 03 août 2010