Ce texte a été écrit à partir d'une
intervention à la journée de l'inspection académique de
Bordeaux, le 30 novembre 2000. Patrick Fermi.
Lorsque l'on s'interroge sur le corps
dans le champ ethnologique, anthropologique dirait-on plus
facilement aujourd'hui, on rencontre immanquablement Marcel Mauss
[1] et son texte sur Les techniques du
corps, texte qui est à l'origine une communication à la
Société de psychologie en 1934. Que l'ethnologie puisse
s'occuper du corps est devenu une idée banale. On en mesure mal
le caractère novateur pour l'époque et d'ailleurs Bertrand During
dans son Histoire culturelle des activités physiques
rappelle que face à ce texte les interprétations ne sont pas
univoques.[2]
Considérant l'objet sport, certains comme Vigarello
estiment qu'il peut être rangé dans les techniques du corps,
d'autres comme Arnaud et Boyer
tendent à l'en exclure. Cet objet sport possède bien
entendu de multiples dimensions mais il nous paraît
indiscutable que sur le plan de l'approche ethnologique aucune
de ces dimensions ne sauraient être exclues. Pas plus que
l'anthropologie de la maladie n'évite l'analyse des techniques
médicales les plus "scientifiques" ou que l'ethno-technologie
n'écarte l'étude de la fabrication et des usages des objets
"techniques", [3] le sport ne
saurait échapper à une quelconque approche culturelle. Bien
entendu des techniques sportives au sport-spectacle les outils
conceptuels et méthodologiques ne seront pas les mêmes.
Je voudrais soutenir qu'en amont des techniques du
corps et des techniques sportives, le corps même est déjà un
objet social et culturel. Cette idée rencontre nécessairement
des résistances psychologiques. Pour chacun de nous il n'y a
peut-être rien de plus concret, de plus "naturel"
que son propre corps. Ce dernier est même très souvent une
sorte de dernier rempart devant la désintégration psychique.
Il y a déjà longtemps que les approches psychopathologiques
et cliniques ont démontré la distinction nécessaire
entre schéma corporel et image du corps [4]
et qu'après Mauss de multiples travaux ethnologiques ont
décrit les relations complexes entre image du corps et
représentations du monde. Boltanski
[5] rappelle comme exemplaires les
travaux de Margaret
Mead et de Gregory Bateson sur les actes quotidiens
des Balinais ou encore ceux d'Erikson
sur la socialisation des enfants yurok montrant comment
l'intériorisation des coutumes corporelles. Ainsi, exemple
frappant, les représentations analogiques entre le conduit
digestif et le "conduit" de la rivière à saumons,
ressources essentielles pour les Yurok.
Pierre Erny [6]
dans son avant-propos au livre Usages culturels du corps,
évoque les travaux de Maurice Leenhardt dans le monde
mélanésien.[7] Certaines langues
kanaks montrent par exemple les représentations croisées entre
l'image du corps et l'image du monde. Ainsi le mot signifiant la
peau signifie aussi l'écorce (de l'arbre), celui de la chair et
des muscles, le noyau du fruit, celui de l'ossature renvoyant au
cœur du bois et/ou au corail ou encore l'identité entre les
intestins et les entrelacs des lianes. Le corps n'est pas
détaché de l'univers et cela peut expliquer cette remarque
étonnante d'un vieux Kanak : "Ce que vous nous avez
apporté (vous, les Blancs) c'est le corps." Nous
renvoyons aussi le lecteur à l'excellente synthèse de Nicole
Sindzingre. [8]
Notre pratique clinique en situation
interculturelle, tant auprès de malades que de personnes
"normales" ramène inéluctablement à l'idée que le
corps est autant composé de représentations culturelles que de
chair et d'os. J'en viens à plusieurs exemples que j'ai choisis
variés mais qui ne feront qu'illustrer une seule proposition : les frontières
du corps visible ne s'arrêtent pas à la peau ou à une sorte
de territoire kinesthésique. L'image du corps se projette aussi
dans le monde des représentations culturelles et de l'invisible.
1/ Le couple C. consulte, sur un plan
manifeste, pour un problème conjugal. Un seul entretien suffit
à montrer que ce problème gravite essentiellement autour de la
circoncision de leur fils. Le père, originaire d'un pays du
Maghreb, estime que son fils ne saurait être "entier"
sans ce rituel qui, soit dit en passant ne relève pas des
prescriptions coraniques. La mère, française de souche comme
disent improprement beaucoup trop de spécialistes, estime que
son fils ne saurait être atteint dans son intégrité. Ce seul
exemple démontre que le corps ne peut être considéré comme
la simple addition des parties que le langage commun comme
d'ailleurs celui de l'anatomie prétendent dénombrer. La
dimension culturelle peut même être considérée comme un
"organe" supplémentaire" à moins de ne
considérer le corps que comme une machine extérieure au sujet.
Le moins de la circoncision n'a de sens que dans la
représentation anatomique alors que le plus prend sa
légitimité culturelle dans la représentation sociale de la
différence des sexes. Il n'est certainement pas anodin que
beaucoup d'enfants et d'adolescents dits de seconde
génération, lorsqu'ils sont en rupture avec la culture des
parents, "passent leur temps" à s'abîmer le corps ou
à l'épuiser dans des activités cherchant ainsi un succédané
à des rites absents ou devenus inefficaces dans la migration.
2/ Monsieur O. nous a été adressé par un
médecin généraliste qui en avait assez d'entendre ses
plaintes somatiques, d'autant plus qu'elles s'étalaient sur
plusieurs années, années entrecoupées par trois opérations
chirurgicales dans le tronc - je fais exprès d'être vague - En
effet, M.O appartient à une société dont la langue ne
distingue pas l'estomac et le ventre et, selon les traductions bénévoles,
de sa femme, de ses enfants ou de compatriotes, données au corps
médical, M.O. a été opéré à tel ou tel endroit. Je sais
que cela peut même prêter à rire pourtant il s'agit presque
dramatiquement de quelque chose de banal. Les langues ne
découpent pas exactement le corps comme le fait le français ou
encore les usages communs de la dénomination des zones
corporelles obéissent à des règles implicites. Par exemple
beaucoup de femmes turques ou arabes ne mentionnent pas le
ventre et cela, même dans leurs langues ou encore le "j'ai
mal au foie" signifie en réalité "j'ai de la
peine ou de la tristesse" comme dans le "j'ai
mal au cœur" du français. On devine tous les
malentendus possibles. Le corps est ici d'une certaine manière
tributaire de la langue. Ce n'est pas sans rappeler l'hypothèse
de Sapir
et Whorf
qui considère, pour aller vite, qu'il existe une corrélation
étroite entre les représentations du monde et la langue qui
les véhicule. Le corps est un objet du monde et comme tel, il
est nécessairement soumis dans nos représentations aux
contraintes de la langue.
3/ Monsieur. R. se plaint avec véhémence
d'une "négligence" des services hospitaliers qui se
sont essentiellement occupé de sa fracture (radios - plâtre
etc.) sans considérer d'après lui, la véritable étiologie :
une voisine jalouse dont les sombres agissements auraient
entraîné sa chute et sa fracture. Ici, le corps est ouvert à
des pensées, des désirs, des actes singuliers (par ex. le
maraboutage ou la sorcellerie). Cette idée n'est pas
complètement étrangère à l'approche psychosomatique mais
vous remarquerez la structure inversée. La
médecine psychosomatique considère bien des éléments de
nature psychologique mais elle les situe dans un plan
intra-psychique, par exemple dans des conflits intérieurs entre
des pulsions et/ou des instances pour reprendre une terminologie
psychanalytique. Ici, les conflits considérés sont
extra-psychiques ou pour le moins inter-psychiques. Le corps est
complètement connecté à des représentations culturelles,
d'ailleurs une forme de thérapie traditionnelle au Sénégal,
le Ndop, intervient justement dans ces
zones incertaines à notre regard occidental.
4/ Il suffit de manger à coté ou avec des
Vietnamiens pour constater que si ces derniers ont à peler une
orange, le couteau "tournera" dans le sens inverse des
aiguilles d'une montre, et bien entendu aussi à l'inverse de la
manière dont les Français opèrent généralement. Cet usage
d'une technique du corps parce ce qu'il se transmet sans
conscience n'est pas justement considéré comme une technique.
Seule la confrontation à l'altérité peut mettre ce fait en
relief. Et même, en communiquant ce fait à des personnes, on
entend souvent dire des choses comme "oui d'accord mais
ce n'est pas naturel..". Je profite de ce passage en
Asie pour signaler qu'au Laos, au Viêt Nam, en Chine etc. la
structure ternaire, corps, esprit, âme (que l'on y croit ou pas
n'a aucune importance sur le plan des représentations
collectives) n'existe pas. Par exemple dans la pensée
sino-vietnamienne l'être humain possède deux groupes d'âmes
(certains auteurs préfèrent la notion de principes vitaux à
celles d'âmes), les hôn et les phàch ou vía. Les hôn sont
au nombre de trois et les phàch de sept s'il s'agit d'un homme
et de neuf s'il s'agit d'une femme. Les destins et les
caractéristiques de ces âmes ne sont pas identiques. Ceci
expliquant en partie que le statut d'ancêtre n'est pas
identique à celui de mort. Là, le corps est un composant d'une
conception de la personne tout à fait différente de notre
structure ternaire. Les différents modèles de la maladie, par
inclusion, exclusion, par équilibre etc., comme aussi les
questions liées à la transe et à la possession sont
nécessairement en adéquation avec des représentations du
corps, de la personne et du monde bien différentes des nôtres.
Ces exemples voulaient seulement pointer l'idée
que le corps lui-même, et non seulement les techniques du
corps, ne peut être considéré dans les seuls plans de
l'anatomie, de la physiologie, de la biologie ou de la
psychologie. Nous n'avons pas évoqué les métamorphoses, les
questions du double et de l'ombre, questions que nous posent
pourtant avec insistance ces gens venus d'ailleurs. Les
immigrés sont aussi des émigrés transportant des altérités
que nous reconnaissons trop souvent et seulement dans le corps
manifeste.
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