Association Geza Roheim





ethnopsychanalyse - ethnopsychiatrie - ethnopsychologie

Contre-transfert culturel

 

Jeune femme Ivoirienne - Photo du CMIDOM

 

 
 
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Communication orale donnée à Cliniques entre deux rives à l'Université de Bordeaux-2 (1998). P. Fermi

 

Le contre-transfert culturel

Précautions

Parler du contre-transfert culturel nécessite certaines précautions, même devant des lecteurs avertis. Une certaine expérience publique m'a montré qu'en exposer le ressenti déclenche souvent des réactions émotionnelles ou dit d'une autre manière des contre contre-transferts. Aussi je tiens à faire remarquer que les exemples, personnels ou non, que je pourrais donner impliquent des vécus psychiques marqués par les aléas de la vie inconsciente et non des opinions ou des jugements élaborés dans la relative tranquillité des processus conscients et secondaires.

Il y a près de 25 ans, un camerounais, étudiant comme moi en ethnologie, me demanda assez brutalement, autour d'un café, comment je me représentais les Africains avant que les connaissances, la culture et le prêt-à-penser ne viennent modifier cette représentation. Je me souviens avoir retrouvé avec quelques peines une sorte de souvenir-écran avec des images éparses, sans liens, provenant en partie d'un film hollywoodien dont je ne sais plus ni le scénario, ni le titre. Dans ce souvenir les Africains étaient en groupe, dansant vraisemblablement une danse de guerre puisqu'ils avaient des lances et des boucliers. Ils étaient parés de coquillages, peut-être de plumes très colorées, en tout cas de masques effrayants. Il va sans dire qu'ils étaient sauvages et plusieurs indices le montraient : ils avaient encore des sorciers et leurs femmes avaient les seins nus. Ils étaient méchants puisqu'ils étaient cannibales. On y reconnaîtra sûrement dans l’après-coup une condensation des représentations des primitifs, c'est-à-dire pour l’époque de tous ceux n’appartenant pas à La Civilisation : Africains noirs, Papous et Indiens d’Amérique, etc.

Ces représentations élaborées à une époque précédant la décolonisation revenaient à une époque qui avait déjà commencé à refouler massivement une partie de son histoire, refoulement qui a pu se concrétiser récemment par des avions-charters remplis de Maliens dont les pères étaient -- selon l'expression erronée et abusive -- des « artilleurs sénégalais » morts pour sauver la patrie.

La question n'était pas facile mais la réponse non plus. Pouvais-je, sans précaution, parler de cette représentation à ce Camerounais, Douala, il y tenait ? J'ai pris le risque de le faire. Sa réponse à lui, a été spontanée : "heureusement que tu m'as dit çà, je le savais déjà."

Représentations collectives

Ce que je viens de raconter n'est pas une situation clinique mais elle permet d'introduire la première idée que je crois fondamentale dans l'approche du contre-transfert culturel. Cette idée est celle de la dimension collective avec ses aspects sociologiques, historiques, idéologiques nécessairement présente dans l'analyse du contre-transfert. On ne peut échapper ou se soustraire aux représentations collectives de son groupe d'appartenance. Utiliser cliniquement le contre-transfert ce ne peut être de s'en débarrasser mais bien au contraire de se laisser gagner par ces images et ces affects qui puisent aussi dans les réservoirs souterrains de nos appartenances. Dans la rencontre avec des patients venus d'ailleurs il est bien difficile d'afficher une neutralité bienveillante lorsqu'ils sont Cambodgiens et que leurs proches ont été abattus pour avoir porté des lunettes, lorsqu'ils sont Rwandais et que leurs parents ont été découpés avec des machettes, lorsqu'ils sont Vietnamiens et que le radeau de la méduse n'est pas seulement une œuvre picturale, lorsqu'ils sont Algériens et que leurs voisins ont été égorgés. Malgré tout la neutralité doit pouvoir rester un principe pour que la situation reste analysable et ici, le contre-transfert culturel peut devenir un outil et non un obstacle. Avant même de rencontrer un patient étranger il est indispensable de connaître ses propres marques, ses propres repères dans les foisonnements des représentations idéologiques, politiques que ces patients migrants amènent avec eux. Cette situation est fondamentalement différente de la rencontre clinique habituelle et classique. Dans cette dernière, comme Georges Devereux l'avait déjà souligné, le patient et le thérapeute partagent globalement les mêmes implicites. Même s'ils divergent voire s'opposent dans certaines appréciations, opinions, croyances etc., ils le font dans un cadre culturel relativement défini à la fois dans ses niveaux explicites et implicites.

Nous vivons tous avec des idéaux "sélectionnés" dans l'éventail offert par notre culture. Ces idéaux de nature psychique, fantasmatique, peuvent être brutalement confrontés, négativement ou positivement, à la réalité des faits véhiculés par les personnes migrantes. En effet partout dans le monde au nom de toutes les religions, de toutes les doctrines politiques, de toutes les idéologies on condamne, on exclue, on emprisonne, on torture, on tue. Ce que je dis là, tout le monde le sait par les journaux, les télévisions et tous les moyens d'information mais individuellement on négocie cette rencontre entre nos idéaux et les réalités. On les évite avec les mécanismes de défense les plus classiques, refoulement, dénégation voire déni, projection, rationalisation et j'en passe. Selon nos valeurs on se dit que les autres sont de faux chrétiens, de faux musulmans, de faux communistes, de faux démocrates etc. ou bien on déplace tout çà en déposant les conflits possibles entre les mains d'associations, de mouvements caritatifs, de gouvernements ou d'instances internationales. La rencontre clinique ne permet pas, si elle est authentique, tous ces faux fuyants ; les patients témoignent en chair et en os de l'exil, de la violence, de la pauvreté et par là même nous renvoient à notre propre solitude, à notre propre agressivité, à notre propre insécurité. Ce n'est que là l'un des aspects de cette dimension collective et de son articulation avec notre contre-transfert. Il est d'autres représentations collectives et culturelles pouvant questionner notre relation à l'étranger. Je prendrai seulement deux exemples pris dans l'actualité : le racisme et le travail des enfants. Ces deux questions nous sont presque toujours présentées avec réductionnisme, ethnocentrisme et à mon sens avec toute la panoplie défensive permettant d'en parler en société sans jamais être réellement impliqué.

La valeur "être raciste" est une valeur désignée comme négative. Même un parti politique d'extrême droite la considère ainsi sur le plan manifeste. Pourtant des affects, des représentations, des comportements existent et par là même démontrent sa réalité psychologique. Accepter de reconnaître en soi la possibilité de cette valeur est certainement difficile pour la plupart d'entre nous mais c'est pourtant le seul moyen, fût-il paradoxal, d'en éviter le retour insidieux et mieux même, c'est le seul moyen de se donner les possibilités de son analyse. Je donnerai une seule manifestation de ce refoulé et des symptômes qui s'en suivent. Il suffit de consulter la plupart des dossiers consacrés à la notion de race et au racisme et de constater que le dernier mot revient toujours aux biologistes comme si ces spécialistes y connaissaient quelque chose. Bien sûr aucun ne va jamais dans le sens d'une supériorité raciale mais le simple fait de questionner le biologique est une aberration épistémologique quand bien même les réponses seraient "antiracistes". En quoi la connaissance des cellules voire des molécules serait-elle pertinente pour analyser un phénomène social ?  A mon sens, il s'agit là d'un déplacement, d'une occultation du sujet initial. Ce déplacement va même jusqu'au déni ; c'est le cas par exemple lorsqu'on dit "les races n'existent pas". Il suffit de nous regarder les uns les autres pour constater cette réalité phénotypique.

Il y aurait paraît-il de méchants pays qui exploiteraient les enfants. Comme par hasard ces pays appartiennent généralement au Tiers-Monde. Je vous rappelle les précautions de mon introduction, analyser une chose n'est pas adhérer aux valeurs qui y sont véhiculées. Qu'est-ce qu'un enfant ? Jusqu'à quel âge est-on un enfant ? Cette question est éminemment culturelle. Imaginez que le critère fondamental soit celui de la capacité à travailler, ce qui n'est pas réellement absurde, ou encore de contribuer à faire vivre une famille, ou encore de se marier. Si l'on accepte ne serait-ce que momentanément de réfléchir à ces questions on verra que l'on projette aussi sur ces pays nos propres contradictions, nos propres ambivalences. Le contenu de la valeur "travail des enfants" est en grande partie une valeur occidentale, une valeur de pays riches. Interdire radicalement le travail des enfants dans les quelques pays pauvres que je connais c'est condamner des familles entières à la misère totale. Je renouvelle mes précautions ; je ne justifie pas ce phénomène, je veux seulement pointer le fait qu'il puisse dissimuler à un niveau collectif une sorte de colonialisme idéologique. Je m'arrête ici pour ce survol de la dimension collective existante de fait dans le contre-transfert culturel. Je voulais seulement qu'on puisse en retenir la nécessité du questionnement du clinicien sur les valeurs et les représentations culturelles qui l'habitent lui-même et qui précèdent toute rencontre avec des personnes migrantes.

le contre-transfert culturel en question

Le contre-transfert culturel se manifeste bien sûr dans des dimensions plus singulières et plus précises. Je souhaiterais maintenant vous décrire quelques situations typiques extraites maintenant de plusieurs années d’expériences de consultations interculturelles.

La première situation est celle d’un couple français dont le mari est d’origine maghrébine. La demande originelle de la consultation se référait à un conflit conjugal important. Très vite un problème plus précis a été évoqué par les deux conjoints. Il peut se résumer ainsi :

« - mon mari veut à tout prix faire circoncire notre fils et moi je ne suis pas d’accord car c’est une mutilation et en plus on est en France.
- ma femme ne comprend pas que c’est une opération banale mais que c’est très important sinon il ne sera pas un vrai homme.»

Je n’entrerai pas plus avant dans l’histoire de ce couple sinon pour dire que leur discussion était très animée et chargée d’émotions diverses. Après leur départ l’équipe est restée en effervescence, en écho manifeste avec le problème qui venait d’être évoqué. Je cite pêle-mêle diverses interventions : « elle a raison un garçon circoncis qu’on le veuille ou non n’est pas entier » - « il a raison un enfant avant d’être circoncis n’est pas encore un garçon » - « je ne comprends pas cette discussion puisque c’est une opération banale » - « chez moi tous les petits garçons ont peur mais ils attendent aussi cela avec impatience » - « c’est seulement parce qu’ils veulent faire comme tout le monde » - « ce n’est qu’un fantasme et ce n’est même pas prescrit dans le Coran » - « il n’y a pas que les musulmans qui pratiquent la circoncision » - « ce n'est qu'une mesure d'hygiène…etc. »

Il est à noter que l’équipe est mixte, d’origine culturelle variée et que les diverses identifications ne se sont pas distribuées obligatoirement selon l’appartenance sexuelle des participants.

Derrière toutes ces opinions se profile la question de l’identité sexuelle, la question de la filiation, la question du sens d’une pratique dans un autre contexte culturel, la question des rapports entre identité psychique et identité culturelle. La nomination de ce phénomène comme contre-transfert culturel pose à mon sens un problème théorique et conceptuel. En effet, en le posant comme signifiant singulier, distinct du contre-transfert classique on pourrait avoir tendance à trop les différencier. Si, différemment, on considère culturel comme un simple adjectif qualifiant le contre-transfert, l’ambiguïté s’évanouit. Une première définition pourrait alors se formuler ainsi : le contre-transfert culturel désigne le phénomène du contre-transfert en tant qu’il est provoqué par des éléments culturels. Bien sûr, on ne peut pas cacher que dans de nombreuses situations subsiste malgré tout la difficulté de savoir ce qui est culturel et ce qui ne l'est pas ...

Cette distinction dans l’approche de ce concept me semble importante car elle n’identifie pas le contre-transfert culturel comme un phénomène relevant seulement de la culture. Il reste avant tout un phénomène psychique. J’irai même un peu plus loin, le contre-transfert culturel n’existe que parce qu’il rencontre des problématiques psychiques universelles. Au-delà du cas clinique que je viens de décrire, j’ai eu beau chercher tous les exemples de contre-transfert culturel que j’ai pu connaître je n’en ai trouvé aucun qui ne se ramène à des questions psychologiques fondamentales comme celle de l’identité, celle de l’identité sexuelle et celle du statut de sujet.

Permettez-moi de revenir à mon histoire du début avec mon collègue camerounais. Pour le petit garçon que j’étais et qui s’était approprié la représentation des sauvages africains, cannibales, avec des sorciers et des femmes aux seins nus, il ne s’agissait pas tant d’une réaction culturelle que d’une réaction à des représentations culturelles dont le pouvoir résidait dans le fait de solliciter des émois inconscients. Comment voulez-vous que des guerriers effrayants, mangeant leurs ennemis ne réactivent pas toutes les pulsions agressives, destructrices, archaïques que toutes les cultures à grand peine s’efforcent de nous faire refouler ? Comment voulez-vous que des seins nus n’éveillent pas les pulsions libidinales ? (tout au moins dans ma culture occidentale, de cette époque devrais-je ajouter ..)

Le vrai problème c’est que chaque culture propose ses propres moyens de sublimation. Si ceux de l’étranger, ou ceux que je suppose à l’étranger, sont différents des miens ils m’obligent à un remaniement psychique considérable. En effet, une seule représentation peut mettre en péril des années d’éducation forcée, des années de refoulement pour être un sujet social acceptable dans mon groupe d’appartenance.

Je postule que le contre-transfert culturel et tous ses avatars ont pour fonction de protéger notre intégrité, notre élaboration des limites  ou, dit autrement, nos identités corporelle, psychique, sociale, humaine c’est à dire le champ du sujet symbolique. Ce n’est pas pour rien qu’un peu partout dans le monde beaucoup de communautés s’appellent " les vrais hommes " et que l’étranger est souvent désigné comme le barbare ou le sauvage.

Nos limites

Les limites du corps ne sont pas que biologiques. C’est un fait depuis longtemps admis en psychologie. Les travaux relatifs à l’image du corps sont innombrables. Depuis Marcel Mauss l’ethnologie s’est aussi intéressé au corps et aux techniques qui lui sont directement associées mais à mon avis il manque de travaux permettant l’articulation entre le corps psychique et le corps anthropologique. Selon notre culture nos réactions à la circoncision, à l’excision, à la subincision, aux tatouages, aux déformations artificielles, aux scarifications etc. sont très différentes et je sais par expérience qu’il est pratiquement impossible d’aborder ces sujets sans que ne surgissent des sentiments intenses et des conflits profonds. Je ne le ferai pas ici mais je voudrais cependant rappeler que dans son accession à l’idée d’humanité et dans ses rapports au monde, chaque culture, comme Claude Lévi-Strauss l’a abondamment analysé, opère avec des systèmes classificatoires. Les marques du corps s’inscrivent dans des registres de sens. Le clinicien doit en avoir conscience pour que le contre-transfert culturel ne soit pas seulement un séisme émotionnel. Le corps de l’étranger est étrange et ce qui est étrange est souvent considéré comme étranger. Les enfants trisomiques ont été curieusement appelés mongoliens comme si leur étrangeté ne pouvait être qu'exotique.

Les limites du corps ne s’en tiennent pas nécessairement à ce que par défaut j’appellerai sa finitude. A ma connaissance dans la quasi totalité des cultures il existe des mythes et des croyances relatifs à la métamorphose, à la transformation. Malgré tout, l’étonnement et la surprise peuvent survenir à l’intérieur d’une structure identique. Pendant une consultation le parent d’un adolescent expliquait qu’à son avis la maladie de son fils était due à la frayeur provoqué par un sorcier transformé en chien géant. Il y avait dans le groupe un médiateur congolais, qui entendant cela, s’est penché vers moi et m’a dit : "ils sont fous ces gens". Quand j’ai pu lui demander les raisons de sa remarque il m’a simplement répondu que ce que ce monsieur disait existait aussi chez lui mais que les chiens conservaient une "taille normale de chien."

Les limites du concept d’humain peuvent être aussi un thème stimulateur de réactions contre-transférentielles culturelles importantes. Je déformerai quelque peu les cas cliniques suivants mais j’assure en préserver les faits. Il y a quelques années une famille venant du Maghreb nous avait consultés à propos des difficultés importantes d’un de leurs enfants. Il s’est avéré assez vite que cette famille considérait cette enfant comme un non-humain. Vous comprendrez qu’à une époque et dans une culture qui a besoin des conseils d’une grand-mère radiophonique, où le bébé est une personne, de tels propos exprimés devant l’intéressé lui-même soulèvent nécessairement, à moins croit-on d’être inhumain, des mouvements de réprobation profonde. C’est ici que la bonne volonté ne suffit pas ni même une psychanalyse personnelle ; il faut aussi avoir accès aux représentations culturelles et aux systèmes dans lesquels elles s’inscrivent pour que la relation thérapeutique conserve ses propriétés. Dans l’exemple que je viens de citer encore faut-il savoir au préalable que la plupart des sociétés possèdent leurs propres systèmes de représentations de l‘infortune et de la maladie. Dans ce cas, il était fait allusion à la notion de bébé remplacé, substitué par un djinn à la naissance, mbaddal en arabe.

L’anthropologue pourrait arrêter là son investigation mais il fournit alors au psychologue la possibilité d‘analyser le contexte de cette substitution et surtout il permet au contre-transfert culturel de se développer dans un cadre signifiant. Ce cadre signifiant est inanalysé dans la rencontre clinique habituelle pour la bonne raison que le clinicien le nomme théorie. Mais après tout, dire qu’un enfant est un djinn, un ancêtre, un autre enfant qui revient comme en Afrique de l’ouest n’est pas plus étrange que de dire d'un enfant qu'il est pervers polymorphe ou qu’il a introjecté le pénis paternel.

Qu'est-ce qu'ils font avec ces os ? .. Désert australien ..

 

« Ininquiétante » familiarité

On n’interroge jamais assez le familier au point même qu’il peut nous sembler "naturel ". C’est là aussi l’une des causes les plus fréquentes du contre-transfert culturel. Parmi les choses très familières je ne retiendrai que deux exemples : la notion de personne et celle de famille, plus précisément les représentations de la filiation. En Occident les composants d’une personne se résument généralement au corps, à l’esprit et à l’âme. Comme je l’ai déjà mentionné tout à l’heure en citant Georges Devereux, vous remarquerez que même si quelqu’un vous dit moi je crois pas à l’âme il s’inscrit à l’intérieur d’un système culturel préétabli. Sa non-croyance a le même statut qu’un chiffre négatif dans une équation. Dans ce cas, cela permet de conserver la structure ternaire. Entre parenthèses et en associant avec les travaux de Georges Dumézil, peut-être même que cette structure de la personne s’inscrit  dans un système ternaire plus vaste encore. Notez en passant la permanence d’une telle structure entre la Sainte Trinité chrétienne et les topiques freudiennes. Si maintenant vous recevez un patient laotien et que vous lui demandez ce que représente le bracelet de fils qu’il porte au poignet il vous répondra certainement qu’il s’agit d’un baci qu’on lui a noué lors d’une cérémonie particulière pour empêcher par exemple que l’une de ses âmes ne s’échappe. L’une de ses âmes, çà, c’est une conception de la personne complètement étrangère à la pensée occidentale. Il aurait pu en être de même avec un patient chinois ou vietnamien. Ces derniers par exemple dans le système traditionnel attribuent sept âmes à l’homme et neuf à la femme. Devant de telles conceptions le contre-transfert culturel ne se manifeste pas nécessairement comme dans les exemples précédents par des émotions importantes mais par une sorte de trouble intellectuel car il y a là la possibilité pour le clinicien d’une perte de ses repères conceptuels. Mais si ce clinicien de part son origine ou son savoir connaît d’autres conceptions de la personne, par exemple dans la culture traditionnelle wolof, dans lesquelles les "composants " d’une personne sont aussi multiples, la nature de son contre-transfert culturel sera différente. Il lui suffira par exemple de remplacer les différentes âmes par d’autres principes constituant la personne.

Les représentations de la filiation et des systèmes qui peuvent y être associés, je pense par exemple aux systèmes d’appellation, provoquent aussi manifestement du contre-transfert culturel. Il y a quelques temps l'une de nos médiatrices expliquait que dans son "ethnie ", de filiation matrilinéaire, l’enfant ne s’appelle pas comme son père géniteur. Quelqu'un a pu dire : "mais alors chez vous, vous ne savez pas avec certitude qui est le père ... nous, on le sait toujours. ". Cette réaction montre que si un système symbolique, en l’occurrence celui dans lequel on vit, n’est pas reconnu comme tel on projette défensivement son arbitraire dans celui d’un autre. Freud ne s’y était pas laissé tromper puisqu’il n’avait pas craint d’envoyer "en mission " Géza Róheim afin de répondre aux critiques de Malinowski concernant le complexe d’œdipe. Ce dernier argumentait justement à partir de sociétés matrilinéaires mélanésiennes dans lesquelles il ne reconnaissait pas la fameuse triangulation. Le même travail a pu être poursuivi pour d’autres cultures. Je ne ferai que citer pour mémoire L'Œdipe africain de Marie-Cécile et Edmond Ortigues.

Je voudrais terminer en pointant les relations complexes entre le contre-transfert culturel et la langue. Je ne veux pas relancer le débat initié par la phrase de Lacan "l'inconscient est structuré comme un langage " mais il est vrai que cette idée a été trop souvent entendue au sens de la langue et cela par les partisans même de Lacan. On peut sourire avec Tobie Nathan disant un jour que beaucoup de gens croyaient que l’inconscient parlait français. Du point de vue du contre-transfert culturel cela est capital. En Occident la notion de sujet sur le plan linguistique est complètement agglutinée au signifiant Je. Dans beaucoup de langues notamment en Asie, du Viêt-nam au Japon, le Je n’existe pas ou plutôt il en existe plusieurs qui se définissent seulement dans le contexte de la relation, notamment par la position de la personne dans la famille, dans la fratrie et de celle de son interlocuteur. Cette singularité explique beaucoup de malentendus sur les représentations que les occidentaux se font du monde asiatique. Le contre-transfert culturel qui en dérive est de méconnaître dans la rencontre clinique la place du sujet, la place du désir, place qui se constitue dans le registre de la filiation non seulement des vivants mais aussi des morts. Le Je pense donc je suis de Descartes peut poser un problème. Un vietnamien âgé et connaissant parfaitement notre langue m’a dit un jour pour résumer ce problème : " on ne sait même pas qui il est et à qui il parle. ".

Je donnerai un dernier exemple de malentendu linguistique pouvant générer du contre-transfert culturel. Lorsqu’en français on parle de sorcier on se réfère à une certaine représentation de la sorcellerie. Et pourtant on utilise le même signifiant lorsque l’on parle des sorciers africains par exemple. Si je considère la sorcellerie-anthropophage décrite par Henri Collomb au Sénégal et présente avec quelques variantes dans presque toute l’Afrique, le phénomène recouvert par cette représentation n'est pas réellement superposable avec la sorcellerie du Bocage rendue célèbre par Jeanne Favret-Saada dans son livre Les mots, les morts, les sorts. Le contre-transfert culturel, ce peut être donc aussi ce mécanisme qui nous fait attribuer à des systèmes que nous ignorons des caractéristiques dont nous sommes plus familiers.

Devereux dans son Essais d’ethnopsychiatrie générale et plus précisément dans le chapitre intitulé Les facteurs culturels en thérapeutique psychanalytique, souligne, entre autres, deux aspects que j’ai ici négligés. Le premier est la facilitation de la neutralité culturelle rendue parfois possible par l’exotisme du patient. En effet, cette distance culturelle peut être un écran au sens d’un écran de fumée mais aussi un écran au sens du cinéma ou de l’ordinateur c’est à dire un espace permettant l’élaboration et la création. Le second aspect est l’utilisation par le patient de l’intérêt du thérapeute pour la culture à des fins de résistance. Je crois effectivement que la démarche complémentariste avec laquelle nous travaillons n’est pas aisée. Personnellement j’ai constaté que l’attention portée aux éléments culturels conduit souvent à négliger les manifestations latentes et les pulsions inconscientes.

 

La migration et l’exil sont d’emblée présents dans le mythe d’Œdipe. Rappelons que c’est dans le voyage aller-retour de Thèbes à Corinthe et dans son exil que s’inscrit toute l’histoire de ce héros. Ce n’est certainement pas par hasard si l’ethnopsychanalyse est marquée par des personnes migrantes pour ne citer que Géza Róheim, Georges Devereux ou Tobie Nathan. La question du contre-transfert culturel se développe dans les passages entre l'universel et le singulier pour reprendre le titre d'un article de Marie Rose Moro qui œuvre elle aussi pour une clinique qu’elle qualifie de nomade. L’un des risques cliniques, effet du contre-transfert culturel, peut être notre présomption à voir notre singulier comme un universel nous faisant oublier qu’Œdipe avait lui aussi les chevilles gonflées.

 

Communication orale donnée à Cliniques entre deux rives à l'Université de Bordeaux-2 (1998). P. Fermi

Un autre texte sur le contre-transfert culturel : Le contre-transfert à l'épreuve de textes 'culturels'

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© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998.grille.gif (47 octets)page visitée le 12 novembre 2014