La symbolique de la circoncision en Algérie :
Cas des berbères des Aurès

 

Dr Chorfi Mohamed Séghir

Maître de Conférences
Département de psychologie – Université de Constantine
Email :  thaniosdz(arobase)yahoo(point)fr

 

Résumé :
Cet article se veut une réponse, une sorte de mise au point à l’adresse du modèle occidental explicatif d’une pratique ancestrale, à savoir la circoncision. Le schéma explicatif en question repose sur les données de la psychanalyse qui l’assimile à une sorte d’agression du corps, une castration et à la forme la plus représentative de la blessure narcissique. Notre réponse, qui prend à contre pied cette conception du fait relevé, repose essentiellement sur le modèle explicatif socio – religieux inspiré des pratiques et des croyances d’une ethnie algérienne : les berbères des Aurès.
Mots clés :Circoncision, rite de passage, initiation, statut, identité.

 

Introduction :

A l’instar des transformations et mutations sociales liées aux processus accélérés de développement que connaît l’Algérie actuellement, il nous a paru utile d’étudier une pratique traditionnelle et séculaire rigoureusement observée dans la société algérienne. Cette pratique, qui est la circoncision traditionnelle en milieu berbère . Notre propre circoncision, notre affiliation au savoir psychologique et notre appartenance à cette ethnie, nous ont conduit à nous pencher plus avant sur la circoncision traditionnelle qui s’est révélée en fait une source très riche en symboles. En outre, la circoncision traditionnelle, de par son caractère rituel et de par son aspect d’intervention chirurgicale touchant à l’intégrité du corps et plus particulièrement à l’organe sexuel, ne pouvait ne pas susciter en nous, un certain nombre de questions :

- Comment le garçon circoncis vit-il cet évènement majeur qui entraîne un changement dans son existence ?

Il se trouve désormais dans une situation conflictuelle, il n’appartient plus à la collectivité qu’il considérait comme un tout, il doit se rallier au clan des hommes, s’identifier avec son nouveau groupe.

- Comment est vécue cette atteinte à l’intégrité du corps propre, notamment en ce qu’elle s’adresse à l’endroit du pénis ?

- Quelle influence peut avoir la circoncision sur l’identité sexuée de l’enfant ?

- Quel rôle joue-t-elle dans le processus de socialisation de l’enfant ?

Ce sont autant de questions parmi d’autres qui se sont posées et que nous avons tenté de les résoudre, en proposant quelques réflexions d’ordres théoriques et pratiques, sans toutefois, prétendre apporter des vérités incontestables.

Méthodologie :

L'objectif de cette recherche est l'étude de la symbolique de la circoncision traditionnelle en Algérie et d'une manière plus restrictive dans la région des Aurès.

Ainsi, nous avons choisi d'appréhender notre objet à travers une double approche. D'une part à travers la culture et les traditions de cette région. Nous entendons par là toute particularité de la culture berbère qui ne soit pas altérée par un apport externe, toute conduite exempte d'acculturation dans la mesure des distinctions que nous pouvons y apporter.

D'autre part, à travers le discours du berbère qu'il soit provoqué ou spontané. Nous tenterons, à travers les questions posées, de chercher dans la réalité du discours ce qui s'y dit et s'y transmet au sujet de la circoncision.

En premier lieu, nous avons eu des questionnaires à base de questions fermées servant d'introduction au sujet et permettant des réponses faciles, tout en récoltant le maximum d'informations. Parallèlement, nous avons récolté par le biais de notre entourage des informations concernant les différentes pratiques rituelles de la circoncision et leurs significations culturelles et sociales.

En second lieu, nous avons utilisé des entretiens qui permettent aux personnes de s'exprimer. Nous utilisons le langage comme pivot de notre recherche, afin de pénétrer en profondeur dans la connaissance de la culture berbère, sachant que le langage est non seulement l'expression de la pensée, mais de toute la personnalité. En outre, le langage est le premier facteur véhiculant la culture que l'on acquiert. Ainsi, notre méthodologie s'articule autour de deux sources différentes et complémentaires d'informations.

Partant de ses considérations, il nous importait de définir une méthode d'investigation qui pouvait nous permettre de cerner l'incidence psychologique de la circoncision chez le garçon algérien, tout en tenant compte des valeurs et des normes socio-culturelles algériennes par rapport auxquelles se situe la circoncision rituelle. Ainsi, nous avons été amenés à privilégier deux méthodes.

D'une part: l'observation directe des attitudes du garçon et son entourage lors de son initiation. Cette méthode nous semble capitale, en ce qu'elle peut nous éclairer sur la dimension psychologique du vécu de la circoncision chez le garçon plus spécialement lors du moment opératoire où l'on ne dispose pas d'autres méthodes.

D'autre part: l'utilisation du dessin. Cette épreuve devait nous permettre de connaître les incidences directes de la circoncision sur l'image du corps. L'enfant de cet âge « 5-7ans » ne s'exprime pas facilement par le langage, souvent il ne sait pas quoi dire. Il faut donc lui offrir des moyens de communication non verbaux, qui lui sont familiers à l’école, qui l'intéressent et par lesquels il va pouvoir exprimer sa vie fantasmatique. Parmi ces moyens, nous avons choisi le dessin qui est un mode d'expression très riche. L'enfant dessine en fonction de la représentation qu'il a des choses, avec des particularités qui lui donnent son aspect naïf et son originalité.

Cas d'observation directe de la circoncision rituelle :

Nous avons assisté à dix cas de circoncision traditionnelle dont nous essayerons d'étudier les quelques manifestations qui nous ont paru les plus éloquentes au niveau de leur dimension psychologique et sociale. Dans tous les cas observés, les parents du garçon ne sont pas présent pendant « l’opération chirurgicale » . Il est de tradition que le père n'assiste pas à la circoncision de son fils. Plusieurs explications sont avancées :

1/ Le père ne peut, généralement, supporter la vue de son fils en pleine souffrance. Étant fier de lui et le considérant déjà comme un petit homme «erguez», aurait honte d'être présent lors de ses pleurs. Rappelons à cet égard, que lors de la préparation psychologique du garçon, le père encourage souvent celui-ci à subir avec courage la circoncision.

2/ Le père est absent volontairement pour laisser son fils affronter seul son initiation. On peut donc supposer que la circoncision signifie aussi maîtrise de soi. C'est pourquoi nous comprenons beaucoup mieux qu'un garçon, lors de l'opération ne doit pas laisser transparaître sa peur et, à plus forte raison, son appréhension et ses pleurs. La circoncision étant un rite de socialisation, c'est ainsi donc que l'on jugera de son «intégration sociale». Il est certain que la circoncision comme « acte chirurgical » n'est pas sans angoisser les témoins. Nous même, lors de nos observations, nous ne sommes pas restés affectivement indifférents ; nous avons pu ainsi constater «intérieurement» l'effet traumatique de la circoncision avec, après-coup, la résurgence progressive d'une série de souvenirs liés à notre propre circoncision à l'âge de six ans et demi.

En ce qui concerne les attitudes de l’enfant, il nous semble qu’elles peuvent se répartir en trois types. D'un point de vue clinique, la période précédent l'opération se caractériserait selon N. Toualbi, par deux aspects fondamentaux :

- le premier étant un «état de subjugation» dans lequel se trouverait l'enfant depuis le début des préparatifs jusqu'au jour du cérémonial.

- Le second aspect est le « caractère paradoxal des sentiments » qu'il exprime à l'endroit de la circoncision. L'état de subjugation se traduirait par une « quasi-obnubilation psychologique » de l'enfant, dans lequel se trouverait placé les derniers jours précédents la circoncision. Alors que le caractère paradoxal des sentiments se traduirait par des manifestations ambivalentes qui s'exprimeraient chez l'enfant à travers une oscillation constante d'attitudes opposées ou le désir de circoncision « avec les gratifications et privilèges qui en découleraient » se trouverait imbriqué ou mêlé dans un même mouvement à une vive angoisse liée à la peur de la circoncision « vu son aspect douloureux qu'il faudrait supporter avec courage comme homme ».

Premier type d'attitudes

Il s'agit d'un garçon de six ans, deuxième enfant d'une fratrie de quatre. Ce garçon, avant même d'être introduit dans la chambre d'opération est sujet à une grande peur, au moment où on le sépare de sa mère. Peur qui se manifeste par des pleurs, des cris, des tremblements et qui sont d'autant plus amplifiés que le ton des you-you et les chants augmentent. Cette peur atteint son apogée quand le garçon est soulevé de «force» et installé sur les jambes de son oncle. Au moment où le « circonciseur » saisi le prépuce pour le sectionner, le garçon appelle en criant son père. Nous pensons, que pendant le moment opératoire, l'enfant ne fait plus de différence entre la circoncision et la castration. Il s'agit pour lui de la perte de son pénis dans sa totalité. En réalité, la question qui se pose à ce moment précis est la suivante: quelle est la part de l'angoisse qui revient à l'idée de la douleur à vivre lors du moment opératoire et celle qui renvoie à l'angoisse de castration caractéristique de cette phase du développement psycho-sexuel que traverse le garçon?

On serait tenté à partir de cette question, ou plutôt de la différence entre ces deux types d’angoisse de justifier l’appellation peur de la circoncision. Ainsi, la peur implique une relation à un objet qui peut être dans notre cas l'imminence de « l'opération chirurgicale » et la douleur qu'elle va engendrer. Alors que l'angoisse est un état ayant d'une part un aspect d’attente et de préparation à un danger et d’autre part un aspect irrationnel, le danger pouvant être inconnu, il s'agit ici d'un processus pouvant aboutir à quelque chose d'incontrôlée.

En d’autres termes, nous pensons que plus le garçon est rassuré que ce n’est qu’une partie «négligeable» de son pénis qui va être coupée, moins il éprouvera d'angoisse devant l'idée de la circoncision. Ce qui revient à poser le problème de la préparation psychologique, ainsi que les attitudes éducatives des parents à l'égard de leur fils, sans oublier, bien entendu l'aspect normatif et valorisant de la circoncision en tant qu'initiation rituelle.

On constate, dans un deuxième temps, quand l’opérateur s’approche du garçon pour le soigner, les réactions observées auparavant se manifestent avec une nette atténuation de la peur. Nous pensons qu'à ce stade, la douleur physique prend le pas sur la peur de l'ablation totale du pénis. Le garçon constatera, que son pénis est toujours là. En d'autres termes l'imminence du danger-douleur physique prend le pas sur celle du danger-castration.

Il faut souligner, que l'apport des personnes présentes lors de l'opération est prépondérant. Ces dernières faisaient appel au courage et à la dignité du garçon afin qu'il supporte «comme un homme –erguez » cette épreuve douloureuse. Ainsi les hommes commencent à le réconforter et à le féliciter de son initiation en lui rappelant qu'« il est désormais un homme».

Enfin, ce cas m’a paru intéressant à noter, car je ne saurais dire jusqu’à quel degré, cette circoncision restera traumatique pour le garçon: les changements d'attitudes du garçon, des parents et de l'entourage, l'importance des gratifications matérielles et morales, sont des facteurs déterminants. De la manière dont ils s'effectueront, ils pourront soit inhiber, soit faciliter le processus d'abréaction par lequel doit passer l'enfant pour se libérer des affects attachés à ce traumatisme et dans le même mouvement, rétablir son intégrité narcissique ébranlée par l'opération.

Deuxième type d'attitudes

Il est plus ou moins proche du premier si ce n'est que le garçon maîtrise mieux la situation. Le garçon est âgé de six ans et demi, troisième enfant d'une fratrie de cinq. Le garçon entre dans la «grande chambre» accompagné de son oncle, sans qu'il y ait obligation d'utiliser la «force». Il sourit avec cependant, une certaine pâleur dans le visage et des hésitations dans les gestes. Ces attitudes contrôlées relèvent à la fois de la préparation psychologique par laquelle est passé ce garçon et dans le fait qu'il possède une capacité de se maîtriser du moins temporairement. Car, une fois sur les genoux de l'oncle et devant l'opérateur, on observe les mêmes attitudes décrites dans le premier type.

Il faut souligner dans ces cas, le rôle prépondérant du « circonciseur ». Ce dernier possédant une grande expérience dans le domaine, maîtrise à la perfection des situations diverses. Son comportement varie selon les réactions des garçons. Dans ce cas précis, où l'enfant était dans un «état de désarroi total» le « circonciseur » est arrivé à l'adoucir et à le calmer tout simplement en lui expliquant la manière de procéder et les gratifications qui peuvent en découler par la suite. Selon le « circonciseur »: « on peut agir en fonction de deux types de réactions. Ainsi, quand je suis devant un enfant de type faible, peureux, je tente la fermeté, l'autorité, en allant jusqu'à la menace de castration. Et sur un autre registre, quand je suis devant un enfant fier, orgueilleux, j’interviens au niveau de son sentiment d’homme, en étayant mes expressions par les termes clés tels que virilité, puissance, courage ».

D'après toujours le « circonciseur », « le plus important, c'est d'essayer de donner le maximum d'informations au garçon et de ce fait, le garçon est non seulement sécurisé mais curieux de savoir plus sur le sens de chaque manipulation. A cet égard, on rentre dans une certaine situation de complaisance, moi de ma part je deviens l'informateur et le garçon devient le sage qui écoute et essaye de comprendre. Et c'est à ce moment là que je coupe le prépuce ». Et il rajoute « j'ai exercé ce métier depuis longtemps et d'ailleurs je l'ai hérité de mon père. Pour moi, la circoncision est un moment de fête, de joie et mon rôle est justement de contribuer à cette fête en faisant bien mon travail ».

Troisième type d'attitudes

Ce troisième type concerne un cas de circoncision d'un garçon de sept ans. Il est l'aîné d'une fratrie de trois enfants, deux garçons et une fille.

Nadjib présente les apparences d'un garçon timide et réservé. Il est robuste et possède un physique bien développé, en avance de deux ou trois ans sur son âge réel. Il est scolarisé depuis deux ans, et n'a, semble-t-il, enregistré jusque-là aucun échec. Son père, qui est agriculteur dit de lui qu'il a des «qualités d'un homme.»

Le garçon est entré dans la «grande chambre», souriant et très content, avec une attitude de fierté. Pendant l'opération, il avait manifesté une seule réaction de douleur lors du sectionnement du prépuce.

Il nous semble que ce troisième type d'attitudes, caractérisé par le contrôle du Moi face à la peur de la circoncision, peut avoir plusieurs explications :

1/ Le garçon étant l'aîné dans la fratrie et le premier à subir la circoncision, il doit servir d'exemple à son jeune frère, et faire preuve de courage afin de consolider sa position privilégiée.

2/ On peut également parler de l'importance du cérémonial et de son impact sur le psychisme du circoncis. En effet, le cérémonial est le signe de normalisation nécessaire par lequel le garçon doit être marqué pour son intégration définitive dans le clan des hommes.

 

Il est le signe de virilité par lequel doit être marqué le pénis pour prendre sa signification de puissance à l'égard de la communauté qui lui consacre ainsi son aspect phallique. Dans la préparation psychologique du garçon, il y a un important facteur de conditionnement auquel participe toute la famille.

Le père voulant faire de son fils un homme, la mère lui faisant entrevoir les privilèges qui découleront de son initiation, ses frères et camarades de jeux lui parlent de leur initiation et des gratifications matérielles qui s'ensuivent. Le garçon dès son jeune âge apprend que c'est par la circoncision que la communauté lui attribuera un statut plus élevé.

L'interprétation des dessins :

D'après D.Widlocher, on peut distinguer une triple valeur dans le dessin: «La valeur expressive, d'abord:le geste graphique, la manière dont l'enfant traite la surface blanche, le choix des formes, des couleurs expriment certains éléments de son état affectif. La valeur narrative, ensuite en nous livrant les produits de son imagination, l'enfant nous révèle aussi les centres d'intérêts, ses goûts, etc. La valeur projective, enfin:l'enfant y projette sa vision du monde, ses sentiments, ses pensées, etc.».

Partant de cette dernière valeur, nous considérons que le dessin de l'enfant est l'expression de sa propre projection. Ainsi, le corps dessiné, reflète bien l'image du corps telle que l'enfant la vit dans son inconscient et la désire. A ce propos, A.Abraham écrit: «L'image du corps projetée dans le dessin peut renvoyer aux désirs les plus profonds du sujet...Elle traduit justement la signification psychologique du corps pour l'individu ».

Dans la mesure où la circoncision touche directement au corps de l'individu, il est attendu que ses premières répercussions affectent en priorité l'image de son corps. C'est ce qui semble se produire ici dans les dessins proposés et qui font ressortir une mutation radicale affectant le personnage dessiné. Bien que la circoncision ne touche qu'aux organes génitaux, l'on découvre à travers les dessins que l'opération affecte la totalité du corps.

La première constatation commune à tous ces dessins demeure que l'événement de la circoncision affecte indubitablement le corps de l'enfant dans sa totalité. Ce changement global touche successivement la taille du personnage dessiné, ses membres intérieurs et supérieurs, sa tête, son pénis. D'un point de vue psychologique, cette constatation revêt une importance capitale, parce qu'elle révèle la manière dont l'enfant vit la circoncision. Ce dernier est convaincu que par la circoncision il s'affranchira de la sphère enfantine pour s'assurer la place qui lui revient dans la société des hommes. Ce changement global du corps est une traduction des sentiments éprouvés du garçon face à la circoncision rituelle. Sentiments de valorisation et de grandeur, cette grande taille attribuée aux personnages dessinés dénote l'identification du garçon à l'image de l'homme fort et puissant, notamment au père ou à son substitut.

Ces hypothèses sont bien confirmées dans le dessin d'Adel âgé de huit ans. Dans un premier temps, Adel prétend ne pas savoir dessiner, mais ne tarde pas à s'emparer spontanément du crayon et de la feuille blanche, et dessine ses personnages figurant en annexe. On s'aperçoit que le personnage représentant le garçon circoncis est nettement plus grand que le personnage du « circonciseur ». De la même manière, le dessin de Nadjib âgé de sept ans, laisse entrevoir une véritable identification au rôle du père. Le cas de Nadjib paraît à maints égards, représenter le type même du comportement nouveau qui caractérise le jeune garçon après son initiation ; calme total pendant l'opération et affirmation virile de soi, sont autant de composantes nouvelles qui s'intègrent dans le comportement nouveau de l'initié.

 

Par ailleurs, parmi les dessins proposés, ceux d’Adel et Abdelghani sont les seuls qui soulignent la présence du pénis. Comme on peut le constater, les deux garçons représentent un organe viril imposant.. Ce qui signifie que le pénis gagne en proportion après la circoncision.

D’emblée, ces dessins paraissent paradoxaux, car, logiquement, c’est l’inverse qui aurait dû se produire. La circoncision consistant en l’ablation du prépuce donc en la diminution de la taille du pénis, les enfants auraient dû le dessiner plus petit après l’opération. Ceci dénote la profonde conviction des enfants de voir leur pénis grandir et non pas diminuer. Des transcriptions graphiques qui sont largement confirmées par des propos verbalisés et qui s’insèrent harmonieusement dans les valeurs du milieu traditionnel algérien. Le garçon est profondément convaincu qu’avec la circoncision son pénis gagne en proportion et simultanément le corps acquiert puissance et virilité. D’où désir de la circoncision en ce qu’elle confère un statut social similaire à celui des adultes auxquels, obstinément le jeune garçon s’identifie.

En outre, nous serons tenté de dire que c’est plutôt la non-circoncision qui est vécue comme castration, comme refus de la part du père de reconnaître la masculinité de son fils. Car la circoncision en tant qu’attribut physique inhérent au clan des adultes masculins, réalise non seulement l’identité sexuelle du garçon, mais, par son respect de rite de passage le fait promouvoir conjointement à une position sociale supérieure. En cela, elle engendre chez le garçon initié une valorisation narcissique, un sentiment narcissique de complétude. Inversement, le garçon non-circoncis aura un sentiment d’incomplétude et d’infériorité par rapport à son entourage et plus particulièrement à ses camarades ; il n’est pas encore un « erguez ». De ce fait, la non-circoncision est vécue comme une blessure narcissique. A ce propos B.Grunberger, dans son ouvrage intitulé « le narcissisme » écrit : « Le narcissisme ne peut pas être intégré sans valorisation et il semble que dans l’inconscient l’absence de valorisation soit vécue non comme un simple manque, mais comme une castration ».

Et l’auteur de continuer plus loin en parlant du lien entre la valorisation narcissique et le complexe de castration : « chaque accomplissement pulsionnel ou enrichissement du Moi de l’enfant, propre à accroître le sentiment de sa valeur et confirmé comme tel, revêtira dans son inconscient un caractère phallique, alors que-investissement- l’absence de confirmation ou la dévalorisation non suivie d’une compensation sera vécue par lui comme une castration ».

Pour l’auteur, ici, le phallus est un « pont réalisant la complétude narcissique », il est la virtualité de la réalisation de l’intégrité narcissique dont il est l’emblème et l’imago. En ce qui concerne la circoncision, si on la considère en dehors de son contexte rituel et socio-culturel, à la lumière des considérations de B. Grunberger, on risque de conclure que le phallus étant le gage de la complétude narcissique, la circoncision en endommageant cet organe devrait en principe compromettre cette complétude ou intégrité narcissique et être à l’origine de troubles psychologiques. A notre avis, ce point de vue, peut s’appliquer à la circoncision à portée médicale, dans la mesure où cette dernière est considérée comme une anomalie et peut être à l’origine de troubles psychologiques. En revanche, dans le cas de la circoncision rituelle, c’est précisément la non-circoncision en ce qu’elle représente une absence de valorisation, qui peut être vécue comme une atteinte à l’intégrité narcissique, le garçon dans ce cas éprouverait un sentiment d’incomplétude.

A ce propos, Ch. Baudouin écrit : « Le petit garçon que l’on circoncit pour des raisons médicales, éprouve cette circoncision comme l’équivalent d’une castration : mais chez tel petit juif qui n’est pas circoncis comme le sont des coreligionnaires, l’analyse a pu mettre en évidence que c’est la non-circoncision qui est interprétée comme une mutilation. Il ne me paraît pas que cette singulière équivalence de deux situations opposées ait été élaborée comme il convient ».

Ainsi, la circoncision serait ce par quoi le garçon échange une blessure narcissique « un pénis non-circoncis : incomplet » contre une blessure symbolique (circoncision) qui lui donne accès, tout à la fois, à la virilité et à son groupe social. B. Grunberger écrit qu’il existe : « une possible identification réciproque du corps et du pénis, du tout et de la partie ». Ceci se traduit dans les dessins par cette grande taille accordée non seulement au pénis mais à l’ensemble du corps. L’enfant paraît découvrir l’image toute puissante d’un Moi accompli.

L’analyse des thèmes dominants extraits des entretiens :

Il nous semble possible d’admettre, dans cette dernière partie, les réflexions formulées tout au long de ce travail, comme autant d’hypothèses objectives, vérifiables.

Pour cela, nous devons les aborder dans leurs formes concrètes, relatives aux récits des personnes interviewées. Il s’agit donc d’une réorganisation sous forme résumée de ce qui est dit. A ce propos, nous avons constaté trois thèmes dominants ou centraux, c’est-à-dire des référents noyaux organisateurs de la trame discursive et générateurs de sens à savoir :

1/ L’appartenance à l’Islam,

2/ le changement de statut,

3/ le respect de la tradition.

Premier thème : l’appartenance à l’Islam

A ce propos, les équivalents paradigmatiques relevés sont, à juste titre d’ailleurs, révélateurs de la puissance intégrative du sacré. Dans l’imaginaire collectif, lorsque l’enfant sort de la chambre après « l’acte chirurgical » il quitte l’anonymat religieux pour accéder au premier palier de son individualité islamique. La sortie symbolise son intégration à une autre couche de sacré, extra domestique.

Quelques propos recueillis sur le vif illustrent parfaitement cette référence et la situe, d’une manière rigide dans la sphère du « totalement religieux ».

« J’ai fait intégrer mon fils dans l’Islam, et c’est l’essentiel pour moi ».
« C’est par la grâce de Dieu que nous sommes arrivés à le satisfaire. notre fils est dorénavant un musulman ».
« C’est le devoir ; je suis musulman et il est de mon devoir de circoncire mon fils ».
« La circoncision est une tradition chez les musulmans. Il ne faut pas, quand même qu’il « enfant » dépasse sept ans…parce qu’à partir de sept ans l’enfant doit faire la prière. Et il doit la faire en musulman accompli ».
« C’est le religieux qui prime. Une personne non-circoncise n’est pas musulmane ».
« Être musulman, c’est être circoncis ! ».
« La circoncision fait partie intégrante de la religion ».
« La circoncision marque pour moi l’adhésion et l’appartenance à la communauté musulmane ».

Ainsi, avant d’en arriver à l’âge de la puberté qui attachera l’enfant à l’espace sacré de la Umma Islamique, la circoncision en constituera la forme anticipée chez le garçon. Sachant au préalable, que la puberté est le seul rite qui ne donne, lui, à aucune manifestation particulière chez l’algérien en milieu traditionnel, la circoncision peut préfigurer l’intégration de l’enfant à la communauté musulmane qui ne se réalisera effectivement qu’à l’âge de puberté.

Ceci d’une part et d’autre part, nous pensons que dans le milieu traditionnel, on attribue à la circoncision une importance intégrative particulière. C’est elle qui tranche, dans leur esprit, à la fois au sujet du sexe de l’enfant et de son passage du statut d’un être religieux à celui d’un futur musulman. Enfin, il faut souligner que la référence à l’Islam, dans l’ensemble, est liée au fait que l’Islam n’est pas une simple pratique religieuse. Loin de là, bien au contraire, il se veut « religion et gouvernement », il crée une relation entre l’individu et Dieu, par l’intermédiaire de la foi, des piliers canoniques et des bonnes œuvres, mais il veut aussi structurer l’organisation sociale, économique et politique de l’individu. Il détermine les relations et les échanges humains. Le droit musulman règlemente le mariage, le divorce, la polygamie, il édicte les principes fondamentaux de l’éducation de l’enfant, etc. Plusieurs pratiques maraboutiques et magiques, et certaines traditions propres à la culture bérbéro-algérienne viennent se surajouter, se greffer à la religion, ce qui renforce parfois les déformations dans son application à la vie.

Deuxième thème : changement de statut

Moins récurent que le premier, ce deuxième référent semble constitué l’aboutissement logique du premier. Il ne prend place et sens que par rapport à la place et au sens du premier. Ecoutons les interviewés pour saisir cette hiérarchisation.

« La circoncision permet à l’enfant de devenir un homme ».
« Pour qu’il acquiert le sens des responsabilités ».
« L’enfant sera désormais admis dans le clan des hommes ».

Ce qui nous a paru prépondérant dans ces discours, c’est que l’enfant une fois circoncis, se transforme en géniteur et par la même devient maître des fonctions masculines.

Le garçon, bien que possédant un pénis, le différenciant de la fille, est d’une certaine manière considéré comme un être asexué et « irresponsable », la circoncision viendrait alors concrétiser sa masculinité.

Écoutons le sujet (4) nous parler de l’après circoncision :

« …il y a dans le groupe des jeunes, une certaine exhibition des sexes, les autres me disaient que les hommes qui ne sont pas circoncis seront incapables de déflorer leurs épouses lors du mariage ».

Propos confirmés par le sujet (1) :

« L’homme acquiert sa virilité par le biais de la circoncision. Je sais…qu’après la circoncision…euh…bien sûr après, on a le droit d’avoir une relation avec une femme parce qu’on n’aura plus honte ».

Et le sujet de continuer plus loin :

 « Après la circoncision, on ne dort plus ensemble…c’est-à-dire les garçons avec leurs sœurs ou avec leurs mères. Même avec tes amis, tu discutes comme un circoncis. On dit par exemple que le prépuce empêche le pénis de grandir. Et une fois circoncis, tu peux avoir des relations sexuelles sans problèmes ».

La circoncision en tant que rite de passage a pour but de promouvoir et symboliser la pleine acceptation des rôles sexuels socialement prescrits. Elle transforme le garçon en géniteur, J.Pouillon disait : « ce qu’il était naturellement, mais qu’il ignorait culturellement et ce qu’il apprend par un opération qui doit être et symbolique et réelle ».

La circoncision vient confirmer et affirmer le sexe masculin du garçon. Ceci se fait par l’apposition du « sceau paternel » sur le pénis du garçon. La finalité de cette inscription, dans la chair, est symbolique alors que la marque est réelle et irréversible.

Dans la circoncision rituelle, il y a une double satisfaction. D’une part, pour l’adulte, il y a une acceptation réelle du rôle masculin, à ce propos, J. Pouillon écrit :

« On ne circoncit pas un enfant simplement pour informer les autres qu’il s’agit d’un mâle. Ils n’ont évidemment pas besoin de cela pour le savoir, et d’ailleurs, le pénis n’est pas normalement exhibé. On circoncit le garçon pour qu’il puisse devenir pleinement un homme. Il s’agit non pas de rendre manifeste une transformation déjà accomplie, mais de garantir une transformation à venir. Le symbole n’est plus alors significatif, il est aussi efficace ».

D’autre part, pour le garçon, il y a une satisfaction symbolique qui se traduit par un nouveau comportement, celui d’un initié adulte et définitivement marqué par le sceau de la virilité. A ce propos le sujet (7) dit :

 « Je pense qu’il y a une façon nouvelle au niveau des relations avec l’entourage. Après la circoncision, j’ai vu un autre visage de mon père qui était plus souriant. Maintenant il m’accorde énormément d’importance, ainsi que ma mère d’ailleurs. Je pense à une chose…c’est que ma mère a vraiment souffert pendant ma circoncision ».

Dans le même sens, le sujet (1) dit :

« Les parents nous considèrent comme des adultes. L’enfant circoncis a plus ou moins une certaine responsabilité. Il se détache un peu de sa mère et de son père. Il a plus de liberté ».
« De toute manière, à partir de ce moment-là ( après la circoncision) il y a eu une grande attention à mon égard surtout de la part de mon père. Pendant cette période mon père était toujours à mes côtés. Je sortais avec lui pour faire le marché ». (4)

A partir de la circoncision, le garçon recherche la compagnie du père, il tient à l’accompagner au marché, au travail et surtout il échappe à l’autorité maternelle. Cette émancipation est bientôt suivie par un renversement de situation : Si le père est absent, on voit le fils, à peine âgé de huit à dix ans, exercer sur sa mère et ses sœurs aînées, une véritable tutelle ; il contrôle leurs sorties, les accompagne. Cette existence réaliste donne aux garçons une forme d’anticipation sur le sens des responsabilités.

Troisième thème : Respect de la tradition

Ce troisième référent joue dans, l’imaginaire des circoncises, le rôle de l’élément modalisateur et organisateur des pratiques sociales auxquelles ils seront désormais confrontés.

Respecter la tradition signifie obéissance aux valeurs sociales et morales de la société. Autrement dit, pour le garçon, cela signifie s’inscrire dans une filiation au niveau social. L’enfant est le médiateur qui prolongera la vie du groupe en tant que tel et on l’aide autant que faire se peut. Ainsi, pour la première fois, le garçon « voit » et « sent » ce qui est la famille, il va devenir l’espoir du groupe qui porte sur lui l’assurance de son avenir. Nous pensons que c’est de cette manière qu’il faudrait comprendre les propos d’un grand père paternel heureux de l’événement.

« La circoncision est une tradition, et d’ailleurs vous savez que le mot tradition, en arabe, est dérivé du mot…imiter. c’est donc une imitation de nos ancêtres…etc., et la circoncision s’insère dans ses règles ». Et un « circonciseur » d’apporter ses éclaircissements :
« La circoncision est un rite, donc une tradition, donc quelque chose à respecter. On circoncit parce que c’est une tradition héritée de nos ancêtres. Et puis être circoncis, c’est être membre de la tribu ».

Ainsi, la circoncision se présente comme un élément fondamental dans la structuration psychique de l’algérien. Elle s’intègre dans le processus normal du développement de sa personnalité. Elle intervient dans la structuration de l’inconscient et y organise le désir, ce dernier ne doit passer que par un canal social. A ce niveau, on peut penser que la circoncision possède une fonction de normalisation par rapport au groupe d’appartenance « devenir comme les autres ».

Partant de ces dernières considérations, on peut dire que la dimension rituelle de la circoncision, particulièrement sous son aspect de fête, a été un point, que nos sujets ont fort bien souligné :

« J’étais vraiment imprégné par cette cérémonie. On chante pour toi, on fait la fête à ton honneur. C’est vraiment quelque chose… ça donne l’image de ta place dans la famille ». Sujet (7)

« Une circoncision est l’occasion de faire la fête, de voir les membres de la famille, de rigoler, de plaisanter… ». Sujet (2)

« La fête était grandiose, avec la musique, les chansons.. et bien entendu toute la tribu a été avertie du jour de la circoncision. Nous aussi, on savait le jour exact, car c’était un grand événement ». Sujet (1)

« La circoncision représente pour moi une cérémonie et une fête. Il y avait une grande ambiance dans la maison, et tout le monde me disait que j’allai être circoncis… et j’étais très content. Tu ne peux pas imaginer cette joie ». Sujet (4)

Ainsi propos verbalisés, chants fredonnés lors du cérémonial, nous permettent de percevoir la portée initiatique de la circoncision. Elle marque, comme nous venons de le voir, l’accession à un statut d’homme, lui même lié au statut de géniteur. Le cérémonial de la circoncision est l’occasion pour le garçon de connaître les rapports entre hommes et femmes et la place de l’homme dans la société.

Conclusion :

Au terme de ce travail, il serait téméraire de vouloir énoncer des conclusion immuables, qui seraient de vérités démontrables et incontestables. Par les limites subjectives et objectives qui lui sont imparties, ce travail ne peut être considéré que comme une ébauche permettant peut-être de mieux comprendre la circoncision traditionnelle en Algérie et d’une manière plus restrictive dans la région des Aurès.

Il serait donc plus prudent d’avancer quelques directions, que nous allons brièvement examiner.

A l’issue d’un examen, que nous avons voulu une mise au point à l’adresse de la théorie psychanalytique nous espérons y avoir contribué en situant la circoncision traditionnelle en Algérie, dans son contexte culturel, comme étant le signe nécessaire et fondamental par lequel le garçon s’identifie avec la communauté mâle de son groupe d’appartenance. Sur le plan psychologique, la circoncision est vécue comme une valorisation narcissique, une affirmation virile de soi. La circoncision en tant qu’attribut physique, inhérent au clan des adultes masculins, réalise non seulement l’identité sexuelle du garçon, mais, par son aspect de rite de passage, le fait promouvoir conjointement à une position sociale supérieure. A cet égard, le vécu de la circoncision, nous paraît dépendre en grande partie, des relations du garçon avec ses parents, son entourage et de son aspect rituel d’initiation :dont les gratifications matérielles et psychologiques qui le caractérisent sont autant de facteurs déterminants. C’est pourquoi, nous pensons que le vécu de la circoncision diffère selon qu’il s’agit d’un rite symbolisé, ou d’une mesure à portée médicale voire prophylactique.

 

Autre texte du Dr Chorfi M. S. :  Le rite de la circoncision dans les Aurès

 

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Indications bibliographiques

Abraham. A., (1963), Le dessin d’une personne, Suisse, Delachaux & Nestlé.

Baudouin.Ch., (1969), L’âme enfantine et la psychanalyse, Suisse, Delachaux & Nestlé.

Chorfi. M.S., (1987), Analyse des représentations de la circoncision en Algérie, Doctorat 3éme cycle. Université Louis Pasteur. Strasbourg France.

Ferenczi. S., (1970), Conséquences psychiques d’une castration dans l’enfance, in « œuvres complètes », tome II : (12913, 1919) Psychanalyse II, Paris, Payot.

Grunberger. B., (1975), Le narcissisme, Paris, Payot.

Pouillon .J., (1976), blessure symbolique, Bettelheim .B., Paris, Gallimard.

Toualbi .N., (1975), La circoncision blessure symbolique ou promotion sociale, Alger, S.N.E.D.

Widlocher. D., (1965), L’interprétation des dessins d’enfants, Bruxelles, Ed. Charles Dessort

 

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