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L'esprit d'utopie - Christian Coulon

 

 

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L’ESPRIT D’UTOPIE

Christian Coulon


Présentation de l'auteur

grille.gif (47 octets)C’est bien gentil de nous inviter à penser des utopies, à laisser vaguer notre imagination vers des horizons inédits, à nous inventer de nouveaux rêves, mais encore faut-il, si nous voulons que nos projets soient vraiment créatifs, audacieux et originaux, être capables de faire preuve de  cette liberté d’esprit, de cette autonomie de la pensée, qui seules sont à même de rendre plausible ce que le philosophe allemand Ernst Bloch appelait la « conscience anticipante », et que notre cher Montaigne nommait « l’exercitation », c’est-à-dire cette disposition à nous essayer à des expériences de vie vraiment nouvelles. Or, cette« conscience anticipante » et cette pratique de l’exercitation se heurtent à  de sérieuses difficultés dans nos sociétés actuelles, de plus en plus figées dans des systèmes clos et paralysées par la pensée unique.

grille.gif (47 octets)Le premier obstacle tient à notre propension à ne raisonner que selon notre coutume. Or, celle-ci contraint notre imagination et nous empêche d’aller voir ailleurs pour y explorer d’autres façons que les nôtres. Pourtant, c’est bien  en se frottant à d’autres cultures que nous apprenons à sortir de notre univers douillet et de ses certitudes rassurantes, et que nous commençons à penser « autrement ». L’utopie au sens étymologique du terme est un « non lieu », ce qui veut dire qu’elle ne saurait appartenir à ou se situer en un endroit connu. Elle est nécessairement hors de notre champ de référence habituel. Dans ces conditions, notre tendance naturelle à penser que nos valeurs et nos modes de vie sont « universels » est tout à fait contraire à l’esprit d’utopie qui relève, lui, du grand large et subvertit les frontières. Cet esprit d’utopie est incompatible avec l’arrogance culturelle dont nous faisons souvent preuve en France notamment – mais pas seulement – où l’on estime volontiers que nos conceptions de la république, de la nation ou de la culture sont les piliers de la cité idéale, et que les autres peuples ont vocation à les imiter. L’utopie ne saurait s’accommoder de cet universalisme conquérant qui n’est en définitive, remarque justement Michel Serres, que du « local enflé ». Si nous voulons être utopistes, soyons cosmopolites, ayons le nez au vent, et renonçons une fois pour toutes à toute obsession identitaire. Efforçons nous plutôt, comme le revendiquaient Socrate et Érasme, d’être des citoyens du monde.

grille.gif (47 octets)La deuxième difficulté relève d’un mode de conduite des sociétés que l’un de mes anciens professeurs, Jacques Ellul, qualifiait de technocratique.  Dans son livre La Technique ou l’enjeu du siècle (1954), il nous mettait en garde contre ce « système technicien » qui envahit peu à peu les esprits, avec sa manie de la norme, de la performance, de la science, de la méthode, de l’expertise, ne laissant aucune place à l’humain, à la culture, à l’autonomie de la personne, à l’esprit critique. Cette société technocratique qui disqualifie toute alternative au nom d’un savoir unique et incontournable est bien celle de « l’homme unidimensionnel » qu’a dénoncé Herbert Marcuse dans un ouvrage prophétique (1964).

grille.gif (47 octets)Le paradoxe est que c’est à l’ère « démocratique » que cette unidimensionnalité nous envahit, faisant de nous des citoyens passifs.

grille.gif (47 octets)Plus que jamais, nous nous trouvons dans cette situation où l’on nous assène des raisonnements spécieux selon lesquels « la réalité veut que »,  « les normes impliquent que », « les évaluations nous disent que », « les statistiques indiquent que », comme si l’histoire de l’humanité était bouclée une fois pour toutes.

grille.gif (47 octets)L’esprit d’utopie, au contraire, repose sur l’idée que « nous pouvons », que le monde est ouvert et reste en grande partie à faire. Il demande que nous renouions avec cette idée simple de la recherche du bonheur et de la joie créatrice que nos nouveaux sophistes ont rayée de leur agenda. Pour cela il nous faut retrouver la culture de la disputatio des Anciens, de la controverse des humanistes, du Contr’un de la Boétie, de la désobéissance civile de Gandhi. L’idée qui veut que nos sociétés doivent être soumises aux lois d’airain d’une soi-disant science est tout simplement fausse et largement démentie… par l’histoire des sciences elle-même. « Il n’y a pas une seule règle, écrit le philosophe des sciences, Paul Feyerabend dans son livre Contre la méthode (1979), aussi plausible et solidement fondée soit-elle, qui n’ait été violée à un moment ou à un autre » et ces « violations, soutient-il, sont nécessaires au progrès ».

grille.gif (47 octets)L’esprit d’utopie, c’est celui qui s’insurge contre cette rigidité intellectuelle, contre cet « esprit de géométrie » que dénonçait déjà Pascal, c’est celui qui part en guerre contre cette nouvelle servitude, contre cet obscurantisme moderne. L’esprit d’utopie est celui de la liberté de pensée qui pose pour principe que la vie est toujours à inventer.

grille.gif (47 octets)Encore faut-il, pour aller dans cette direction, faire preuve d’une certaine audace et ne pas être retenu par la peur de l’aventure. Or, nos sociétés contemporaines sont des sociétés régies par le fameux principe de précaution. C’est la troisième contrainte que rencontre l’esprit d’utopie dans le monde contemporain.

grille.gif (47 octets)Certes, il est légitime et souhaitable que nous soyons vigilants face aux dangers et aux catastrophes naturelles – ou pas – qui risquent de porter atteinte à notre sécurité à notre santé ou à notre environnement – mais curieusement l’univers des cultures est absent du champ d’application du principe de précaution : une langue peut disparaître, une civilisation être anéantie sans que nos calculateurs y prêtent la moindre attention. Le problème est que cette hantise du risque, qui est le propre de nos sociétés pourtant très sécurisées si on les compare aux pays du Tiers Monde, génère un état esprit de méfiance et de frilosité. Nous ne savons plus nous étonner. Nous nous gardons du surprenant et de l’insolite. Nous érigeons autour de nous des barrières de sécurité. Notre monde se resserre et notre vision se rétrécit. Et dans cet univers borné, nous ne vivons que dans la banalité. Nous nous complaisons dans « le confort de la pensée rassise », et nous finirons par « bailler d’ennui », s’exclame Victor Segalen dans son Essai sur le mystérieux.

grille.gif (47 octets)L’esprit d’utopie s’oppose radicalement à cette peur du monde, comme il se moque de ces « réalistes » qui s’en tiennent béatement à ce qui est « faisable ». Il ne saurait se plier à cette logique de la précaution. Il se plaît à la découverte et à l’inattendu. Il ose affronter les risques et partir à l’aventure. Il est mû par l’imagination et le rêve. Il a ce grain de folie dont Érasme, « le prince des humanistes », a fait l’éloge, et dont il nous dit qu’il est « le souffle et la sève de la vie ». « Ne voyez-vous pas, fait-il dire à la folie, que si les mortels se décidaient à rompre avec la sagesse et vivaient sans cesse avec moi, au lieu de l’ennui de vieillir, ils connaîtraient la jouissance d’être toujours jeunes. »

grille.gif (47 octets)Il ressort de ces considérations que l’utopie n’est pas un exercice si facile qu’il y paraît. Elle demande un brin de réflexion philosophique, surtout à une époque où l’initiative citoyenne est tenue en bride par les experts. Car en définitive, ce qui caractérise de manière singulière l’utopie, c’est qu’elle préfère les expérimentateurs aux experts, les créateurs aux raisonneurs.

grille.gif (47 octets)Christian Coulon, 3 mai 2010.


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grille.gif (47 octets)De l'islam d'afrique noire aux festins gascons  ...


Christian Coulon - L'esprit d'utopiegrille.gif (47 octets)« .. la visite des pays estrangers [...] pour en raporter principalement les humeurs de ces nations et leurs façons, et frotter et limer nostre cervelle contre celle d'autruy. »

 Michel Eyquem de Montaigne (Essais, livre 1, chapitre 26)

grille.gif (47 octets)Christian Coulon, Professeur émérite de sciences politiques à l’Institut d'études politiques de Bordeaux, a de toute évidence suivi cette recommandation adressée par Montaigne à Diane de Foix au sujet « de l'Institution des Enfans ». Il a fait ses études à Bordeaux, Paris et Los Angeles. Pendant de nombreuses années, il a dirigé le Centre d'étude d'Afrique noire ( CEAN ) de Bordeaux ainsi que le master « Politique et développement en Afrique et dans les Pays du sud ». Christian Coulon fut aussi l'un des fondateurs de la revue Politique africaine. Ses recherches ont essentiellement porté sur les religions en Afrique noire, et notamment sur les dynamiques de l’islam. Il s’est aussi intéressé aux questions identitaires dans cette partie du monde, mais aussi, par soucis comparatifs, en France, en particulier dans le Sud-ouest. Plus récemment, il a publié de nombreux ouvrages sur les cultures culinaires dans cette région dans leurs liens avec les représentations identitaires. Son dernier ouvrage porte sur une lecture de Montaigne à travers ses goûts alimentaires.
grille.gif (47 octets)Christian Coulon a aussi assuré plusieurs cours de philosophie politique à l’Institut d’études politiques de Bordeaux.

 Quelques-unes de ses publications :

 
sur les religions en Afrique

- Le Marabout et le Prince. Islam et pouvoir au Sénégal, Paris, Pédone, 1981
- Les musulmans et le pouvoir en Afrique noire, Paris, Karthala, 1983 (plusieurs éditions)
- Les Afriques politiques (avec Denis-Constant Martin), Paris, La Découverte, 1991
- Religions et transition démocratique en Afrique (avec François Constantin), Paris, Karthala, 1997
- Islam d’Afrique, entre le local et le global (dir.), Paris, Karthala, 2002

sur les questions identitaires

- « Les Dynamiques de l’ethnicité en Afrique noire », in P. Birnbaum (dir.), Sociologie des nationalismes, Paris, PUF, 1997
- Etnia i nacio als mons africans (avec Ferran Iniesta), en catalan, Barcelone, L’Avenç, 1995
- « Penser les questions identitaires en ce début de 21ème siècle. Quelques hypothèses de travail », in Identités et cultures basques au début du 21ème siècle, Institut culturel basque, Donostia, 2006

Quelques publications sur la cuisine

- Les pouvoirs de la table, Revue internationale de Politique comparée, vol 6, 1999
- Le Cuisinier médoquin, Confluences, 2000
- Ce que « manger Sud-ouest » veut dire, Bordeaux, Confluences, 2003
- Festins gascons, Bordeaux, Confluences, 2005
- La Table de Montaigne, Paris, Arléa, 2009

 

Références des ouvrages cités dans l'article de Christian Coulon

- Ellul Jacques, La technique ou l'enjeu du siècle, Paris, Armand Colin, 1954 - Paris: Economica, 1990
- Érasme (1511), Éloge de la folie , Paris, Éd. Garnier-Flammarion, 1964  (la citation est p.25)

Le texte intégral de Eloge de la folie est  téléchargeable dans Les classiques des sciences sociales créés et animés par Jean-Marie Tremblay de l'U.Q.A.C. (Université du Québec à Chicoutimi) - adresse DOI -

- Feyerabend Paul, Contre la méthode, Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance, Paris, Ed. Seuil, 1979 - [ original : Against Method: Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge, London: New Left Books 1975 ]
- Marcuse Herbert, L'Homme unidimensionnel : Essai sur l'idéologie de la société industrielle avancée, traduction de Monique Wittig, Paris, éd.Minuit, 1968 - [ original : One-Dimensional Man, Boston, Beacon, 1964 ]
- Montaigne, De l'exercitation, dans Essais, livre 2, chapitre 6
- Segalen Victor, Essai sur le mystérieux, dans Œuvres complètes, volume 1, Paris, Robert Laffont éd., 1995

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© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998. - revu le 16/12/10