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Rituels de naissance et liens de l'âme

chez les muong du viet nam



Boussat -  Rufo
 

 

Présentation - Patrick Fermi

L'intérêt suscité par la mise en ligne d'un précèdent article de Stéphane Boussat intitulé Psychiatries « transes-culturelles » m'a incité à lui demander d'autres textes. Celui-ci est l'un de ceux qu'il m'a adressés. Écrit en collaboration avec Marcel Rufo, cet article nous ouvre une fenêtre sur une partie de la culture des Mường, l'une des 54 ethnies qui composent le Việt Nam. Les auteurs y font une brève référence à cette légende ou peut-être tradition orale dans laquelle les Mường et les Việt auraient été un même peuple que la géographie et l'histoire auraient divisé, ou plus merveilleusement, que les luttes répétées des génies de l'eau et des montagnes, des dragons et des fées, auraient conduit à des destins différents. Il est vrai, comme je l'avais montré dans Une conception traditionnelle des composants de la personne humaine au Việt Nam, que les représentations culturelles des uns et des autres, ainsi que des données linguistiques, présentent de remarquables similitudes. [ voir encadré ]

Les lecteurs pourront aussi faire des liens avec notre petit texte sur le Baci laotien et avec L'accueil du nourrisson de Luong Cân-Liêm, Nguyen Thành-Châu et Le-Thi Hong Nhung, article consacré aux rites de naissance au Việt Nam.

Aux références bibliographiques données par S. Boussat et M. Rufo, il faut aujourd'hui ajouter un ouvrage de Nguyên Tu Chi publié chez L'harmattan en 1997, La cosmologie muong. Comme le rappelle Georges Condominas dans la préface, cet auteur dont le nom vietnamien est Nguyễn Ðức Từ Chi, connu aussi sous son nom de plume, Trần Từ, « s'est affirmé comme l'ethnologue actuel des Mường et le digne successeur de Jeanne Cuisinier

 

 



Stéphane Boussat, Marcel Rufo
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Rituels de naissance et liens de l'âme chez les Muong du Viêt-nam [**]

 

Les racines de la famille

"La légende raconte qu'à l'époque du roi Yit Yang il y eut une grande sécheresse. Avant cette sècheresse la princesse Ngu Ko, qui était un cerf étoilé, et le prince Luong Wong, qui était un poisson, étaient devenus des époux. Lorsque le soleil eut tari les sources, Ngu Ko venait d'accoucher de cent œufs d'où sortirent cinquante filles et cinquante garçons. Dès leur naissance, les enfants avaient faim. Les parents s'étant querellés se séparèrent, emmenant chacun cinquante enfants. Luong Wong conduisit les siens à l'embouchure du fleuve où ils formeront la famille des rois à la robe jaune, et Ngu Ko conduisit les siens parmi les collines où ils formèrent les familles des rois à la robe noire. Mandarins et sujets louaient Ngu Ko d'être une femme sage et avisée dans son administration. Ils firent un drapeau qu'on appela Prospérité et qui devint l'emblème des Muong, ses descendants". ( Voir J. Cuisinier, "Les Muong, géographie humaine et sociologie".)

Des "cent ethnies" qui peuplent le Viêt-Nam d'aujourd'hui, les Muong sont les plus proches parents des Viêt (les Viêt qui représentent à eux seuls près de 90 % de la population du pays).  S'il faut en croire leur mythe de création, les Muong cohabitent depuis les origines à proximité de leurs cousins, dans les montagnes et collines entourant le bassin du Fleuve Rouge, où naquit autrefois le royaume du Van Lang, premier royaume mythique des vietnamiens. A l'image des Viêt antiques, les Muong y construisent toujours leurs maisons sur pilotis, et y pratiquent encore la chasse, la pêche et la cueillette. Leur principale activité concerne cependant la culture du riz aquatique, dont les techniques culturales sont à peu près identiques à celles de leurs voisins. C'est de Than Nong, légendaire dieu chinois de l'agriculture, qu'ils prétendent hériter de leurs prédispositions naturelles pour la plante sacrée des ancêtres.

Comme sa sœur Viêt, l'humanité Muong puise sa substantifique moelle dans le culte des ancêtres. Toute la fortune d'un clan émane de ses fondateurs. La religion des ancêtres constitue le principe organisateur de l'institution familiale. Le culte des génies tutélaires, autre trait fondamental de la spiritualité Muong, ne fait que reproduire à l'échelle du village ce culte primordial. Et chez les Muong, comme chez les Viêt, c'est le père qui en est le premier officiant. C'est à ce titre qu'il jouit d'une autorité incontestée sur son clan.

Le village, cellule de base de la société Muong, est construit à l'image de la représentation familiale. Le culte des ancêtres du village, les génies tutélaires, fonde son institution. Et à l'image du père, le Tho Lang, noble descendant des héros bâtisseurs, en est le maître incontestable. Le culte villageois façonne aussi l'identité de la famille. Il représente l'ultime cercle de la parenté rassemblée sous l'autorité unique de l'ancêtre fondateur de la communauté rurale. Le génie et son héritier, le Tho lang, sont ainsi les chefs de la grande parentèle villageoise.

Chaque clan habitant le village, bien que symboliquement apparenté aux autres sous la tutelle du Tho lang, possède néanmoins ses propres "génies" fondateurs. Le culte rendu aux ancêtres communs témoigne en fait du plus petit commun dénominateur de la parenté Muong. Il définit en particulier les frontières du tabou de l'inceste. Le culte des ancêtres de la famille est en effet le marqueur absolu de la consanguinité, au delà de laquelle peut s'instaurer l'alliance matrimoniale.

 

 

Maison du tho lang à Kim Boi - Hoa Binh

Village de Pe Ngoai - Son La

Village de Som Ma  - Hoa Binh

Village de Pe Ngoai - Son La -

Village de Som Ma  - Hoa Binh -

Maison du tho lang à Kim Boi - Hoa Binh -

Photographies : mission Jeanne Cuisinier - Lucienne Delmas - 1937

 

La tradition Muong trace clairement les limites de l'interdit : ne peuvent pas se marier entre eux ceux qui partagent le culte d'un ancêtre commun. Notons cependant que les limites de la parenté sont plus larges du côté du père. La religion des ancêtres paternels remonte jusqu'à la cinquième génération, le culte maternel n'en embrasse que deux. Ces règles président à l'institution du mariage comme mode de reproduction de la famille.

C'est encore l'importance fondamentale du culte des ancêtres qui nous permet de comprendre le rôle de l'enfant dans la société Muong. Primant sur toute autre considération, l'obligation de perpétuer le culte fondateur justifie à lui seul les alliances matrimoniales. Une grossesse doit immédiatement suivre tout nouveau mariage.

L'enfant est d'abord conçu pour procurer du plaisir aux ancêtres. Les parents interprètent encore la fécondité de leur couple comme le gage d'une fin de vie sereine et l'assurance de pouvoir eux-mêmes accéder à la dignité d'ancêtres. Chez les Muong, plus la famille a d'enfants, plus son prestige est grand. C'est dans sa capacité à procréer que naissent aussi les privilèges de la femme.

La conception et le sacré

Depuis la nuit des temps, trois grandes étapes marquent la vie de l'humanité Muong : la naissance, le mariage et la mort. Avec la mort se créent les valeurs spirituelle et les croyances religieuses, toutes entièrement contenues dans le culte des ancêtres, également source suprême du pouvoir temporel. Avec le mariage s'énoncent les règles de la reproduction sociale et le jeu des alliances entre clans et villages. Avec la naissance s'ouvrent le cycle de la vie terrestre et le monde merveilleux de l'enfance. Mais de quel univers surgit le nouveau-né ?

Pour les Muong, la vie ne s'arrête pas avec la mort. Leurs croyances distinguent aussi nettement corps et âme et accordent aux êtres vivants de nombreux esprits vitaux (pas moins de quatre-vingt-dix pour l'être humain). L'âme multiple Muong se divise en deux grands principes : le premier, Wai, est un principe supérieur et immortel. Le second, Bia, est un principe inférieur qui régit les fonctions animales de l'être vivant.

La mort physiologique, qui frappe le corps, n'est que la conséquence de l'évasion des esprits vitaux, qui reproduisent dans l'au-delà le monde des vivants. Après le décès, les âmes inférieures, attachées au cadavre, continueront autour de son cercueil puis de sa sépulture une "vie d'ombre exigeante et jalouse". Toutes les âmes désincarnées deviendront des esprits flottants et dangereux (Ma), errant entre le monde des morts et celui des vivants. Quelques unes resteront perpétuellement dans cet état d'errance et causeront alors bien des soucis aux humains. La plupart, après une période transitoire qui équivaut à la durée du deuil des proches parents du défunt, seront bientôt reçus au doux pays des ancêtres.

Les rituels funéraires Muong préparent ainsi les âmes supérieures à résider au ciel, où leur arrivée prochaine signera leur nouvelle dignité d'ancêtres. Mais si le culte des ancêtres représente bien le fondement de la religion Muong, seules seront adorées sur l'autel familial les mânes ancestrales qui auront accompli toutes les étapes du voyage vers le monde sans croissance où habitent les morts. Durant leur périlleuse migration, elles devront être entourées de la plus grande sollicitude de la famille. Ne s'étant pas encore libérées du souvenir de leur vie terrestre, elles éprouveront des besoins et des désirs identiques à ceux des vivants, jalousant même ces derniers de continuer à en jouir. C'est pourquoi on leur offrira nourriture et vêtements, argent votif et maison de papier. Ce n'est qu'avec l'accomplissement du dernier rite funéraire qu'elles reposeront enfin en paix.

 

Mères et enfants  de Da Bac - Hoa Binh

Mères et enfants  de Da Bac - Hoa Binh

Mères et enfants  de Da Bac - Hoa Binh -

 - mission  Cuisinier - Delmas - 1937

 

Les ancêtres ne sont pas pour autant coupés des vivants. Religieusement craints et respectés, ils partagent toutes les joies et les peines de leurs descendants. Ils président à toutes les grandes occasions de l'existence Muong. On les invite au banquet de la première récolte et à tous les festins animant le quotidien : mariages, funérailles, inauguration d'une maison ; on les invoque à la célébration des rites agraires et des fêtes du nouvel an ; on les sollicite encore à l'occasion d'une maladie ou d'une sècheresse. Ils sont personnellement commémorés avec faste à l'anniversaire de leur mise en terre. Négligés ou offensés, ils peuvent devenir néfastes et maléfiques.

Bons ou mauvais, honorés ou non, les ancêtres ne sont cependant pas immortels. Seuls les "fondateurs" de lignées survivent à jamais. Pour les autres, la force personnelle et agissante décroît et finit par s'abolir entre la première et la cinquième génération. Elle ne s'abolit pas dans le néant ;  elle se fond dans la masse des générations qui l'ont précédée ; elle se fond dans l'ensemble des mânes qui déjà sont fondues dans les forces naturelles.

C'est de cet ensemble mal défini que vient l'enfant. Quand il vient au monde, son identité est encore incertaine : enfant, mânes des ancêtres, génie, esprit malfaisant ? Chez les Muong, la naissance de la vie est entourée du plus grand mystère. Ils croient à la résurrection de l'âme et à sa possible réincarnation et décèlent dans la conception de l'enfant l'intervention des génies et des dieux.

L'accouchement se déroule à la maison. Dès les premiers signes, la femme est isolée dans sa chambre où elle devra restée pendant et après l'enfantement. Bien souvent, le travail n'est assisté que par la mère ou la belle-mère; parfois, c'est une vieille femme du village, spécialisée dans les soins aux accouchées. Au terme de son effort, c'est traditionnellement debout, adossée à une planche, que la femme Muong met au monde son enfant.

Délivrance

L'heureux évènement de la naissance doit être annoncé à toute la communauté. Pour cela, on accroche à l'entrée de la maison un insigne distinctif connu de tous. Mais il n'est pas question de venir féliciter l'heureuse élue. Bien au contraire, le contact avec la mère et l'enfant est strictement proscrit. La nouvelle maman devra garder sa chambre pendant deux à quatre semaines et seules ses proches parentes pourront lui rendre visite. Dès le début de l'accouchement, un feu est allumé dans la pièce réservée. Il s'agit d'un rite de purification. Peut-être s'agit-il également de repousser les ma (fantômes, esprits méchants) ? Le foyer devra être entretenu jusqu'à ce que la période de réclusion soit levée.

Un autre rite consiste à emporter le placenta hors de la maison. C'est la matrone, le mari ou les parents qui se chargent de cette obligation. Dans certaines régions, le placenta est enterré près de la maison après avoir été enveloppé de feuilles de bananier ; dans d'autres villages, il est enfoui dans un pot de terre et suspendu dans la forêt, offert au regard des Ma qui ainsi ne s'intéresseront pas à l'enfant.

Pour les Muong, les jours qui entourent la naissance sont une période particulièrement vulnérable. Les Ma, âmes désincarnées des morts qui n'ont pas accédé à l'ancestralité, sont tout spécialement redoutés. Si par malheur, l'enfant devait mourir en bas-âge, les parents ne tarderont pas à tenir pour responsables les mauvais esprits. Pour protéger le nouveau-né, on ne lui donnera pas de nom. Le petit Muong ne recevra de nom personnel que bien plus tard, vers l'âge de quatre-cinq mois, parfois même après plusieurs années. Son anonymat permettra d'éviter qu'il ne soit reconnu et attiré par les puissances occultes et dangereuses qui entourent le foyer.

L'origine de la vie est opaque au commun des mortels. Le nouveau-né fait peur et les croyances Muong enveloppent sa délivrance du sceau de la plus grande ambivalence. Les étrangers doivent à tout prix éviter l'influence dangereuse qui se dégage d'un nourrisson. Un certain nombre de prescriptions sont  nécessaires pour le purifier et l'attacher à la vie terrestre. Pendant tout le temps que dure la réclusion post-partum, le petit homme n'a pas encore d'âme. Il peut donc être chevauché par toutes sortes d'esprits, dont les Ma, et être lui-même la cause des plus grands maux. Là se justifie chez les Muong le tabou de la maison de l'accouchée.

 

Un enfant actionne le moulin à riz

Femmes allant chercher de l'eau

Un enfant actionne le moulin à riz – Trois femmes décortiquent le paddy en le foulant au pied.

Mân Duc - Hoa Binh - Femmes allant chercher de l'eau - Muong Vong - Hoa Binh

 

Cak wai, le "lien de l'âme"

Les rituels de la naissance permettent à la mère de faire progressivement connaissance avec l'être mis au monde avant qu'il ne soit présenté à la parenté. Au sein de l'âtre maternel, le nouveau-né s'initie à la vie terrestre. Il se dégage progressivement de l'informe ensemble de forces ancestrales dont il est issu. Prières et soins sont destinés à l'accueillir et à le protéger contre l'attirance atavique des esprits qu'il vient de quitter. On invoque tout particulièrement Bua Tho, légendaire génie de la montagne, afin qu'il apporte sa bienveillante protection au petit Muong, renouvelant au commencement de chaque vie le pacte d'alliance qui le lie à ses premiers ancêtres.

Deux rites vont maintenant permettre de le reconnaître homme parmi les hommes : le rite de la première bouchée et le rite de l'attribution de l'âme.

D'après la tradition Muong, le rite de la première bouchée représente véritablement la première étape de l'initiation au monde des vivants.  Si la première tétée ne donne lieu à aucune cérémonie, en revanche la première bouchée de riz est un acte important, sinon pour le petit être encore inconscient, du moins pour sa famille. Ce rituel nous montre la place fondamentale qu'occupe le riz dans la culture des Muong.

La cérémonie a lieu dans les heures qui suivent la naissance. Il faut choisir avec le plus grand soin la personne qui lui donnera cette première bouchée. Les grand-mères et les tantes sont consultées : la personne doit être âgée, respectable, riche, de préférence, et heureuse jusque dans sa descendance. Une fois choisie, elle est invitée à venir quelques heures après la naissance. Elle mange alors une boulette de riz dont elle reprend sur les doigts quelques grains mâchés, pour les introduire entre les lèvres du nouveau-né.

Le rite le plus fondamental de la naissance sera accompli après quelques semaines, et donnera enfin une identité à l'enfant. Il autorisera aussi les relevailles de la mère. Cette cérémonie demande l'intervention d'un Thay mo ou d'une Me moi (sorciers, guérisseurs) et célèbre en fait la réception de l'âme multiple du nouveau-né. Les génies et les ancêtres sont conviés au foyer et on invite la nouvelle âme à venir partager le repas puis à entrer à l'intérieur du petit corps. Lorsque l'âme est installée, on attache au poignet du bébé un bracelet en fil de coton ; c'est ce qu'on appelle le "lien de l'âme" ou Cak wai.

L'enfant-ancêtre

Maintenant, le petit Muong appartient au monde des vivants. Les prochaines grandes étapes qui marqueront sa condition humaine seront plus tard le mariage, qui fera de lui un adulte, puis la mort, où il accèdera à l'ancestralité. Encore faut-il franchir le cap dangereux de l'enfance.

Femme et enfant de Da Bac / Hoa Binh - Mission Cuisinier-Delmas - 1937Pendant les premières années de la vie, l'âme est particulièrement exposée : on dit qu'elle est volage, imprévisible et vagabonde. Elle est investie d'une existence propre, indépendante du petit corps qui l'abrite. Que l'enfant sorte dehors, et ses esprits peuvent à tout instant s'évader. C'est la raison pour laquelle, avant toute promenade, on prend soin de lui tracer à la suie une marque sur le front : les Muong expliquent que c'est pour empêcher l'âme de sortir, et au cas où elle s'en irait quand-même, le signe lui permettrait de revenir plus facilement prendre possession de l'enfant. Les jeunes âmes sont réputées si fragiles que les Muong, une fois les liens scellés avec le rite du cak wai, accordent dorénavant la plus grande importance à placer leurs nourrissons sous le regard vigilant des Ma Mu, ou Me Mu, les génies protecteurs des enfants. Pour cela, on leur accroche aux poignets et/ou aux chevilles un bracelet d'argent, appelé pwok wai ou "attache de l'âme", sensé attirer la bienveillante attention des Mu.

Les Muong se représentent les Mu comme les nourrices célestes des âmes enfantines. Elles sont parfois douze comme chez les Viêt, le plus souvent quatre ou seulement deux. Elles possèdent leur autel dans chaque maison, inauguré après la première naissance.

La notion d'âme, principe vital et indépendant de la matrice corporelle, née de cet ensemble de forces naturelles et surnaturelles qui président à la vie, occupe chez les Muong une place si fondamentale qu'elle détermine les représentations de l'enfant. Ses petites âmes vivantes sont l'objet d'un culte, au même titre que les mânes des ancêtres, les génies et les Mu. L'esprit de l'enfant est sacralisé. Il s'agit de le choyer et de le fortifier. Dans la maison des parents, un autel lui est maintenant consacré.

L'enfant est-il pour autant individualisé ? Est-il véritablement différencié des ancêtres ?

Âmes des enfants et âmes des ancêtres semblent vivre dans une si grande proximité qu'il est rituellement nécessaire de les séparer. Il faut en quelque sorte, dès réception de l'âme par le rituel du cak wai, assurer la singularité de la personne humaine, enfin dégagée de l'influence des ancêtres informels. Une cérémonie marque aussi au moment du décès la distance qui doit désormais séparer morts et vivants en interdisant aux mânes du nouvel ancêtre l'accès à l'autel des âmes vivantes. Mais l'existence même de cette cérémonie nous indique bien l'homologie de nature entre les deux mondes.

Les manifestations du culte aux âmes enfantines nous montrent pareillement la difficulté qu'éprouvent les Muong à définir l'individu indépendamment de la communauté. L'autel des âmes enfantines, comme l'autel des ancêtres, n'est pas un autel individuel. C'est un autel collectif, consacré à tous les enfants de moins de douze ans. Il est encore partagé avec leurs saintes patronnes, les Mu. Culte aux nourrices célestes et culte aux âmes enfantines sont étroitement confondus, témoignant de la permanence des liens privilégiés entre enfants et "génies".

 

Références bibliographiques

 

 

 

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Notes


Stéphane Boussat
, pédopsychiatre, nthropologue, assistant-chef de clinique,

Marcel Rufo, professeur de psychiatrie de l'enfant et de l'adolescent,
Centre médico-psychologique de l'enfant et de sa famille,CHRU Ste Marguerite, 270 bd de Ste Marguerite, 13 009 Marseille - retour -



Boussat S.
, Rufo M. (1997), " Rituels de naissance et liens de l'âme chez les Muong du Viêt-nam ", in " Naissance et Séparation ", Revue Spirale, Ed. Erès, N° 3, pp. 57-65. - retour -

[ L'Association Géza Róheim a assuré  la mise en page, les illustrations et les liens hypertextes.  Les auteurs de l'article, Stéphane Boussat et Marcel Rufo, ne sauraient être tenus pour responsables des appréciations et des  litiges éventuels liés à ces éléments. ]

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Bibliographie


S. Boussat  (1994), "Introduction aux conceptions merveilleuses de l'enfant dans la civilisation vietnamienne, légendes et réalités", Mémoire pour le D.E.A. d'anthropologie, Université d'Aix-Marseille III, 271 p.

S. Boussat (1996), "Les fils du Dragon et de la Fée" - contribution à une approche anthropologique en psychiatrie de l'enfant : à propos d'une expérience vietnamienne", Thèse de médecine, Université d'Aix-Marseille II, 431 p.

S. Boussat (1996), "Les enjeux de la maternité et la relation précoce mère-enfant au Viêt-nam : Entretien avec le Docteur Vu Thi Chin", Revue Sud/Nord, Ed. Erès, N° 5.

L. Cadière (1992), "Puériculture magique au Vietnam", in "Croyances et pratiques religieuses des vietnamiens", Tome II, Réimpression de l'Ecole Française d'Extrême Orient, Paris.

G. Condominas (1965), "l'exotique est quotidien", Ed. Plon, Paris, 550 p.

G. Condominas et Nguyen Tung (1991), "Les vietnamiens et le monde surnaturel", in "L'Asie, mythes et traditions", Ed. Brepols, Paris.

J. Cuisinier (1946), "Les Muong, géographie humaine et sociologie", Institut d'Ethnologie, Paris.

Dao Hung (1989), "Moeurs et coutumes Viêt concernant l'accouchement et les soins aux nouveau-nés", in Etudes Vietnamiennes, Ed. du Monde, Hanoï, N° 23 (93).

Dinh Trong Hieu (1990), "Rythme des vivants, mémoire des morts, espace, temps, rituels du culte des ancêtres", in Hommes et Migrations, Paris, N° 1134.

Nguyen Khac Vien  (1994), "Famille élargie, lignage, culte des ancêtres", in Etudes Vietnamiennes, Ed. du Monde, Hanoï, N° 43 (113).

Vu Thi Chin (1993), "Qualité de la vie et relation précoce mère-enfant", in "Premières Journées Vietnamo-Françaises d'Etude et de Recherche "Santé, Culture et Qualité de la Vie"", Psychiatrie Sans Frontières/Fondation N-T/Faculté de Médecine de Hanoï, Hanoï.

Vu Thi Chin (1994), "La procréation et les soins à l'enfant dans la coutume vietnamienne", in "Deuxièmes Journées Vietnamo-Françaises d'Etude et de Recherche "Santé, Culture et Qualité de la Vie"", Psychiatrie Sans Frontières/Fondation N-T/Faculté de Médecine de Hanoï, Hanoï.


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Court extrait d'une prière accompagnant les rites agraires chez les Mường de Mẫn Đức (dans J. Cuisinier). Chaque verset est successivement en mường, en vietnamien et en français. On peut juger de la proximité phonétique entre les langues mường et việt.

Khwốn tọk
Xuống săn
Descendre chasser

Hết čau wá piñ mườṅ
Hết  con cháu làng mường
Nous tous les membres des villages et groupements de villages

Kwan laṅ haṅ sa
Quan lang  hàng xã
Et le seigneur de la série des communes

Pa làṅ pón sóm
Ba làng bốn xóm
Des trois villages et des quatre hameaux

Hao ti rơṅ là ůṅ
muốn đi rừng làm uống
nous voulons aller dans la forêt pour préparer à boire

Hao ti rơṅ là ăn
muốn đi rừng làm ăn
nous voulons aller dans la forêt pour préparer à manger

Hao ti čem lao kon ...
muốn đi chém nừa ...
Nous voulons aller couper le bambou femelle ...



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