Entre Asymptote

et Tangente

Divan de Freud à Londres

Jacqueline Monfouga - Broustra

 

psychanalyse et ethnologie - anthropologie psychanalytique - ethnopsychanalyse - Géza Roheim

 

 


Présentation- Patrick Fermi -

Il est certainement rare d'aborder l'ethnologie sans quelque mouvement de distance par rapport à sa propre société et sans quelque attrait pour l'exotisme. Aussi rencontre-t-on avec étonnement et surprise la première phrase de Lévi-Strauss dans Tristes tropiques : « Je hais les voyages et les explorateurs. » On comprendra bien entendu quelques lignes plus tard le sens de ce sentiment. D'ailleurs dans le texte que vous allez lire, Jacqueline Monfouga-Broustra rapporte précisément les remarques de Lévi-Strauss : « L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe. Elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin ; des heures oisives pendant que l'informateur se dérobe ; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie ; et toujours de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte ». On peut aussi en trouver un écho dans une lettre à Rivet, datée du 17 juin 1938, lettre dans laquelle Lévi-Strauss décrit à son Maître les problèmes logistiques et financiers qui entravent sa mission chez les Nambikwara [1].

La psychanalyse a pu être décrite comme un voyage intérieur, une plongée dans les abysses inconscientes, mais quiconque en a fait l'expérience connaît plutôt le poids des silences, des pensées étriquées, des mots qui se dérobent, des souvenirs honteux, des égarements associatifs. Il y a aussi bien sûr des émotions retrouvées, des liens qui donnent du sens, des symptômes qui s'apaisent mais dans le fond l'aventure psychanalytique et l'aventure ethnologique ont bien des points communs. Ne serait-ce que ces innombrables détours permettant les bons jours d'approcher du sujet de recherche

Jacqueline Monfouga-Broustra a connu ces deux aventures. Il faut croire qu'elle portait cet itinéraire "à l'origine". Roger Bastide préfaçant Ambivalence et culte de possession écrivait : « Devons - nous (lui) être particulièrement reconnaissant .. de nous avoir donné pour le Bori haussa le livre que nous attendions .. et (d'avoir) su enfin unifier dans l'unité d'un discours bien structuré le biologique, le psychologique et le social. La notion d'ambivalence fournit le noeud de cette structure.[2] De cet ouvrage au texte suivant, originellement une communication faite en 1995 lors d'un colloque de TRAIT sur le "Récit", apparaît l'ombre de Géza Róheim, éponyme de notre association. On aura donc compris que dans ces pages Jacqueline fait encore se croiser l'ethnologie et la psychanalyse, aussi sommes-nous heureux de rapporter cette communication.

 

Entre asymptote et tangente

Je voudrais parler ici - autour du thème de la différence - des récits aussi bien de l'ethnologue que du psychanalyste sur cet « autre », objet de leur recherche. Pourrait-il y avoir une identité de discours et si oui où se situerait-elle ? De quoi vont être tissés ces récits ? Il a été question de récit constructeur de subjectivité, nous essayerons de repérer, ici, une subjectivité constructrice du récit en deçà du temps de la théorisation nécessaire mais aussi utilisée comme défense, bien que sachant que tout récit est une mise à distance de la subjectivité par l'intermédiaire du langage.

C'est autour de ce paradoxe que je voudrais centrer mes propos.

Un point commun évident entre ethnologue et psychanalyste est qu'ils sont tous deux à la recherche des origines. La psychanalyse à son commencement (mais y a-t-elle complètement renoncé ?) était toujours obsédée par les origines, elle voulait toujours remonter plus loin, vers une scène toujours plus originaire. L'ethnologie elle-même est tout aussi fascinée par ce mirage. Lorsque Lévi-Strauss est amené à dire : « J'avais cherché une société réduite à sa plus simple expression. Celle des Nambikwara l'était au point que j'y trouvais seulement des hommes », la boucle serait-elle bouclée ? « J'y trouvais seulement des hommes », qu'est-ce à dire ? Des semblables ? Des semblables ... autres ? De toute manière le Primitif se dérobe, il n'existe pas. Restent des hommes, eux-mêmes bien sûr à la recherche de leur propre origine. Et ce ne sont certes pas les mythes, explicatifs du monde, qui nous diront le contraire.

Donc la recherche des origines, jamais complètement muselée. Dans les deux camps ! ...

Et puis il y a le « terrain ». Incontournable, pour l'un comme pur l'autre, qu'il soit cabinet où se déroulent les séances ou lieu de recherche ethnographique. C'est de ce terrain, (originaire en quelque sorte !) que surgira le récit princeps de l'expérience vécue par l'observateur ou l'observé.

Expérience vécue : dans l'après-coup, l'ethnologue, le psychanalyste, pourront construire une théorie qui donnera corps à ce récit, faisant apparaître le sens véhiculé sous le discours manifeste. Mais ce n'est pas la question que nous aborderons. Nous voudrions essayer de saisir ce qui peut se passer, pour l'un comme pour l'autre, dans la prise directe, dans l'écoute immédiate, alors même qu'ils sont « immergés », parfois à leur insu, dans cette relation plus ou moins étroite avec l'autre, dans un contexte qui n'est pas neutre, dans les deux cas. Quel poids jouera alors, pour la connaissance, la subjectivité apparue lors de la prise à « chaud » des renseignements immédiats sur chaque terrain respectif ?

Quelles que soient les précautions prises, le cadre précis défini, le travail du temps aussi entre ... la cueillette et la mise en circulation (la distanciation donc) aucun des deux ne sauraient méconnaître qu'ils font aussi partie de l'objet de leur recherche.

Par ailleurs, si j'ai choisi de confronter ces deux matières, ce n'est pas par goût de spéculation pure. J'ai été ethnologue, je suis actuellement analyste, et c'est donc tout « naturellement » (?) que je me suis hasardée à mettre en tension ces deux disciplines.

 

Il y a à cela des avantages et des inconvénients. L'avantage est que je connais les deux terrains dont je vais parler. L'inconvénient est que l'ethnologue d'il y a une vingtaine d'années et l'analyste d'aujourd'hui ne sont qu'un seul et même sujet ! Alors ne vais-je pas tomber dans le piège de la projection en mettant en forme, et en essayant de le généraliser, le récit que je vous propose ? Bien sûr, qu'in fine, ce récit sera le mien, mais ce ne sera pas sans avoir revisité un certain nombres d'auteurs mettant enjeu cette problématique.

Mais tout d'abord, l'on sait bien que tout récit scientifique, à fortiori lorsqu'il s'agit de sciences humaines, s'inscrit historiquement. Et notamment qu'il est impossible pour toute science d'être à jamais protégée de toute contamination idéologique. Nous allons essayer de voir rapidement ce qu'il en est pour l'ethnologie.

- L'ethnologue, sa propre culture et l'autre

Loin de moi de vouloir faire ici une étude exhaustive de l'histoire de l'ethnologie ! Je voudrais simplement garder en perspective deux axes de recherche sur lesquels les ethnologues se sont penchés dans une réflexion sur leur discipline et notamment par rapport à l'idéologie dominante de leur propre culture. Idéologie consciente, affirmée ou au contraire déniée, refoulée, mais néanmoins agissante. Ou encore, idéologie violemment dénoncée menant jusqu'aux frontières de « l'ethnologie engagée ». Mais là encore, bien sûr, d'une idéologie l'autre ... Et les tenants des deux bords verront leurs récits « scientifiques »imprégnés de cette prise de position.

C'est principalement autour des années 70, mais pour certains bien avant, que sera dénoncé dans une remise en cause radicale de la discipline, le rapport étroit entre ethnologie et colonialisme. Dans un lien non moins étroit avec cette perspective sera posé le rejet, quasi viscéral pour certains, de leur propre culture occidentale. Discours politique et/ou discours beaucoup plus nostalgique à la recherche de cultures fondamentalement autres et quasi idéales. Et toujours de toute manière ce rapport avec l'autre.

Essayons d'écouter ce discours à plusieurs voix ... Et tout d'abord celui de Michel Leiris :

 « L'ethnographie a pris pour domaine d'élection l'étude des sociétés « non mécanisées », autrement dit celles qui n'ont pas élaboré de grande industrie et ignorent le capitalisme ou en quelque sorte ne le connaissent que de l'extérieur, sous la forme de l'impérialisme qu'elles subissent. En ce sens l'ethnographie apparaît étroitement liée au fait colonial, que les ethnographes le veuillent ou non ».

Lévi-Strauss parlera lui aussi de

 « l'ethnographie comme fille du colonialisme » .

Et bien d'autres encore, ce n'est pas mon propos d'analyser en profondeur ce problème majeur. Sauf de l'avoir en tête dans les lectures que nous pouvons faire des récits d'ethnographes, y compris les récits actuels confrontés désormais au post-colonialisme.

Quant au rapport de l'ethnologue avec sa propre culture, les propos passionnés ne manqueront pas. Laissons parler Roger Caillois qui signale dans « Illusion à rebours » :

 « ce qui est premier et irréductible, extérieur à tout essai d'évaluation réfléchie, comme de toute enquête objective, c'est la conviction passionnelle que la civilisation dont on participe est hypocrite, corrompue et répugnante et qu'il faut chercher ailleurs, n'importe où, et pour plus de sûreté aux antipodes géographiques et culturels, la pureté et la plénitude dont le besoin est ressenti ».

Ou encore, bien sûr, la phrase beaucoup plus mesurée mais non moins radicale de Lévi-Strauss :

« Si l'Occident a produit des ethnographes, c'est qu'un bien puissant remords devait le tourmenter, l'obligeant à confronter son image à celle des sociétés différentes dans l'espoir qu'elles réfléchiront les mêmes tares ou l'aideront à expliquer comment les siennes se sont développées dans son sein ».

Je passe très vite. Je voulais simplement poser la toile de fond sur laquelle va se déployer le récit ethnographique et ethnologique. On n'oubliera pas non plus l'idéologie marxiste qui colorera fortement des écrits diamétralement opposés à la théorisation psychologisante où l'on retrouvera le fonctionnalisme, le culturalisme ou encore le concept de personnalité de base. Le structuralisme et l'anthropologie psychanalytique auront bien évidemment leurs tenants. Autant d'écoles, autant de querelles qui n'auront rien à envier aux combats parfois sanglants de nos institutions psychanalytiques ... Avec parfois, tout de même, des ponts, voire un œcuménisme de bon aloi.

- Au-delà de ces désaccords théoriques revient, de manière lancinante le rapport avec l'autre (en fait de cet « autre » avant qu'il y ait nécessité de le théoriser, avant qu'il soit mis quelque peu à distance afin de le parler).

Qu'est-ce que l'autre pour l'ethnographe, comment le rencontre-t-il et comment va-t-il le parler ?

Robert Jaulin, ethnologue engagé et volontiers virulent s'exprime en ces termes :

« L'Occident fait plus souvent état de l'Autre » (majuscule) dans le secret des spéculations que dans la quotidienneté ; nous taisons volontiers ce que nous croyons être une lapalissade, l'Autre est l'ennemi, ouvert ou caché ; ou bien il n'est rien, il n'est pas. Certes nous savons à chaque moment son existence, mais à chaque moment nos intentions l'occultent, l'oublient ou le refusent. Ces intentions ne sont pas la réalité, bien sûr, mais elles en constituent une ligne de force, un sens ».

Et dans un élan de sincérité où il dira « je », il lancera aussi, de manière triviale, se faisant écho de son ressenti avec son terrain d'élection : « Les Blancs m'excédaient, je voulais qu'ils foutent la paix aux Indiens, je n'avais en tête que d'en rechercher les moyens ». Subjectivité annoncée ! ... Prise de position radicale qui va donner à son regard -empreint à coup sûr de ressentiment - une acuité dans un sens énoncé et qui nécessairement pèsera sur le récit « scientifique » de ses observations. L'autre y apparaîtra là comme la victime d'un plus ou moins direct génocide ...

J'ai volontairement choisi cet exemple extrême, non pour démontrer, tout un chacun le sait bien, mais pour re-montrer l'impossible objectivité du récit scientifique sur l'autre. Sur cet autre ethnographique - l'observé - qui s'inscrit dans un terrain que va « partager » l'observateur.

- Terrain et ethnographie

Ce terrain, l'observateur ethnographe le partage certes un temps avec l'observé, mais dans une différence majeure : ce terrain n'est pas le sien ... Le poids de ce contexte, l'ethnographe l'a voulu, bien sûr, mais le vécu en est parfois ardu et ingrat. Écoutons encore Lévi-Strauss :

« L'aventure n'a pas de place dans la profession d'ethnographe. Elle en est seulement une servitude, elle pèse sur le travail efficace du poids des semaines ou des mois perdus en chemin ; des heures oisives pendant que l'informateur se dérobe ; de la faim, de la fatigue, parfois de la maladie ; et toujours de ces mille corvées qui rongent les jours en pure perte ».

Ces paroles sont certes de Lévi-Strauss mais je ne connais pas un seul ethnographe qui ne puisse, peu ou prou, s'identifier à elles - même si ce contexte si différent du sien peut le plonger aussi dans de grands moments de bonheur.

Michel Perrin traduit bien cette navette, cette ambivalence inévitable parfois déstabilisante. Il est amené à dire à un moment de son parcours :

« Le sentiment de beauté et de vie paradisiaque faisait place à une perception aiguë de la crasse, de la laideur. Car l'attrait que nous exerçons, le piédestal sur lequel provisoirement on nous hisse, le goût de l'étrange, de notre côté comme du leur (c'est moi qui souligne), contribuent à un aveuglement, à une idéalisation narcissique ».

Parce qu'enfin, on le sait bien, c'est même un truisme que de le souligner, mais il n'empêche qu'on l'oublie parfois dans nos recherches : l'autre c'est également nous pour l'autre. Sur le terrain qui est l'observateur, qui est l'observé ? Chacun est observé par l'autre et de quoi sera fait le récit que nous fera, éventuellement, « notre » observé sur ses coutumes ou ses rituels : récit pouvant être censuré ou exacerbé en fonction de l'image que nous lui renvoyons. Récit encore à décoder, à traduire pour les lecteurs de nos travaux futurs.

Le récit du récit, et toujours pour un tiers; autre problème ! ...

Une phrase encore, énoncée par Francis Pasche, analyste, mais qui a tout à fait sa place ici car elle concerne tout autant l'ethnologue. Il définit la relation analytique comme « un long tête à tête entre deux poseurs d'énigmes ». C'est exactement ce que rencontre l'ethnographe sur son terrain. J'aime beaucoup cette définition, je la cite souvent. Si elle a autant d'écho en moi, c'est qu'elle m'est un lien de continuité dans mon vécu des deux disciplines et probablement soutient le sens des récits que j'ai pu produire dans l'une ou l'autre de ces deux matières.

Avant d'en venir à l'altérité rencontrée dans le champ analytique, une dernière citation ethnographique. Elle est de Jeanne Favret-Saada tirant leçon de son passage sur le terrain de la sorcellerie dans le bocage normand, et comment elle est amenée à parler cet autre de sa propre culture. Je rappellerais encore qu'elle est également psychanalyste. Elle dit ceci :

 « La distance requise pour qu'une théorisation soit possible ... n'a pas nécessairement à s'instaurer entre l'ethnographe et son « objet » à savoir l'indigène. Or de tous les pièges qui menacent notre travail, il en est deux dont nous avions appris à nous méfier comme de la peste : accepter de « participer » au discours indigène, succomber aux tentations de la subjectivation. Non seulement il m'a été impossible de les éviter, mais c'est par leur moyen que j'ai élaboré l'essentiel de mon ethnographie ».

- L'autre dans le récit de l'analyste

Je ne reprendrais pas ici pour la psychanalyse, comme je l'ai fait pour l'ethnologie, tout ce qui concerne son inscription dans l'Histoire et la contamination idéologique dont elle ne peut, elle aussi, se préserver. On se souviendra seulement que les récits des psychanalystes en seront bien évidemment porteurs eux aussi : même s'il ne s'agit pas de la même Histoire, ni de la même idéologie, le processus reste identique.

Je voudrais tout de suite en venir à cette rencontre avec l'autre, rencontre tout à fait singulière et qui me parait avoir un certain nombre de points communs avec celle de l'ethnographe sur son terrain. Il ne s'agit pas de faire, pour autant, un amalgame stérile et inexact. J'ai parlé de points communs possibles, mais il y en a un d'emblée qui est tout à fait distinct, c'est celui de la demande : dans un cas c'est l'observateur qui est demandeur, dans l'autre c'est le patient. La position de l'ethnographe d'un côté, de l'analyste de l'autre en sera sensiblement modifiée et infléchira son récit futur de manière notablement différente. Le débiteur ne sera pas dans le même camp ... enfin pas totalement : on se rappellera le lapsus de Freud : « Donnez-moi de mes nouvelles » à une patiente qui le quittait. On verra aussi des « anthropologisés » venir chercher des précisions auprès de l'ethnologue ayant écrit un livre sur leur ethnie (je fais allusion là à une anecdote personnelle). Mais laissons ici ces nuances qui soulignent seulement que les frontières ne sont jamais complètement étanches ...

Mais avant de le dire, cet autre, l'analyste aura à l'écouter. Je dis souvent, parce que c'est ce que je vis quotidiennement dans ma pratique analytique, qu'écouter l'autre c'est essayer de comprendre sa langue. Et cette langue est parfois d'autant plus difficile à entendre qu'elle est parlée par un poseur d'énigme d'autant plus redoutable d'ailleurs qu'il est d'abord énigme à lui-même. Je pense plus précisément à cet autre (que j'ai utilisé jusqu'ici dans un sens très général) à cet autre donc que l'on rencontre dans cette frange, de plus en plus abondante dans nos cabinets, constituée par les « états limites ». J'ai volontairement restreint mes propos à cet autre-là (bien que je sache qu'il soit, ainsi, arbitrairement isolé) parce que, comme le souligne André Green « dans les situations borderlines le discours du patient impose à l'analyste des émois affectifs ». Et ces émois l'analyste aura à les gérer dans son contre-transfert. Il est de plus en plus fréquent de voir les analystes interroger leurs propres réactions devant ce que leur communiquent leurs patients et s'en servir dans leurs interprétations. Dans leurs interprétations, mais aussi dans le récit qu'ils seront éventuellement amenés à faire de cas cliniques présentés à leurs pairs. On sait bien que tout discours trouve à la fois la condition et la limite de son efficacité dans l'occultation d'une certaine part de la réalité. Or la réalité, très souvent pudiquement tue dans le récit de l'analyste, sera justement sa part d'affectivité et de subjectivité. D'autant plus camouflée parfois, que du point de vue de certains théoriciens purs et durs, elle n'a pas de raison d'être, apparaissant comme nulle et non avenue. Au niveau de ma propre pente personnelle j'adhérerais plus volontiers à la formule de Paula Heimann posant la situation analytique comme une relation entre deux personnes. Elle est amenée à dire :

« Ce qui distingue cette relation des autres n'est pas la présence de sentiments chez l'un des partenaires, le patient, et leur absence chez l'autre, l'analyste, mais essentiellement le degré des sentiments éprouvés et l'usage qui en est fait, ces facteurs étant indépendants ».

L'on sait bien aussi que dès l'instant où on rapporte un cas, on ne peut faire autrement que de parler de soi, certes de façon indirecte, mais très en profondeur. Qui peut nier que dans l'écoute flottante, l'analyste ne privilégie pas les propos touchants à certains aspects de lui-même qui lui restent inconnus. Et ce sont, me semble-t-il, les sujets borderlines qui mettent plus précisément le doigt sur ces restes inconnus.

 

Et, toujours dans cette navette entre « divan et tropiques » que je ne peux m'empêcher de parcourir sans cesse, me revient ici une remarque de Géza Róheim :

« Comment ne pas voir que les mêmes ingrédients mijotent dans la marmite de toutes les sorcières, bien que leur distribution quantitative et leur mode de cuisson puissent être différents. Il est nécessaire de prêter attention aux différences entre les groupes et les individus humains, mais pourquoi oublierions-nous l'étude de l'humanité ? Il faut rappeler aux anthropologues que tous les êtres humains mangent et font l'amour, dorment et s'éveillent, sont tristes ou contents et qu'ils ont tous un inconscient ».

Cela, bien sûr, l'analyste le sait. Il sait aussi, dans sa pratique - en tout cas il ne devrait pas l'oublier - que celui qui rentre dans son cabinet n'est pas sans avoir, d'emblée, quelques traits communs avec lui-même : en effet l'analyste est un ancien analysant qui en voit arriver un nouveau ! En ce sens cet autre ne lui est pas complètement étranger même s'ils sont situés, tous deux, aux deux pôles d'un même parcours.

Pourtant ce n'est certes pas cette similitude qui va gommer la différence. Il pourrait paraître évident que « l'étranger» de l'analyste le soit moins que « l'étranger » de l'ethnographe. Mais dans les longues années de navigation commune l'analyste sera loin d'être à l'abri parfois d'un singulière sensation d'étrangeté venant faire irruption, introduisant la « confusion des langues » dont parle Ferenczi, dans une tour de Babel dont les murs seront parfois difficiles à abattre.

Le langage de Freud abordait essentiellement des expériences vécues au niveau œdipien. Au niveau du problème des « borderlines » comment trouver des expressions codifiées propres à décrire des expériences plus primitives que celui du niveau œdipien ? Comme le souligne Balint :

« La relation d'objet est toujours une interaction entre au moins deux personnes et le plus souvent les moyens non verbaux interviennent également pour la créer et la maintenir. Il est difficile de trouver des mots pour caractériser ce qui est créé. Nous parlons de comportement, de climat, d'atmosphère ... tous des termes vagues et nébuleux, qui se réfèrent à quelque chose aux limites mal déterminées ».

Si, en effet, la personnalité de ces patients amène à envisager un aménagement de la cure, quels mots va devoir trouver l'analyste dans le récit qu'il fera de ses observations pour essayer de mettre en forme une nouvelle théorisation, pour exprimer cette nécessité à créer d'autres climats thérapeutiques au risque de se faire traiter par certains de ses pairs de laxiste et de mauvais analyste, mettant en place une technique erronée voire nuisible ? Un peu à cet instant là comme si, tel « l'observé » de l'ethnologue, il pourrait succomber alors à la tentation d'élaborer un récit plus ou moins censuré ou au contraire provocateur. Le récit est toujours pour un tiers, on l'a dit, et en ce sens le récit c'est aussi en partie le regard de l'autre, où le récit devient là doublement subjectif : d'une part il est empreint des convictions, des doutes, de la séduction aussi de celui qui l'énonce - d'un sujet donc - et d'autre part il pourra être lourd du jugement prêté à celui qui l'écoute. Comme dans la situation ethnologique l'observateur devient l'observé pour l'autre. Cet autre-là, son lecteur ou son auditeur, pouvant devenir à son tour l'objet du même processus. Récits en miroir, récits en écho, consonants ou dissonants, mais irrémédiablement liés à l'autre. Et là encore me revient une situation ethnologique, puisqu'en fin de ce parcours-récit que je vous ai proposé, les choses s'imbriquent de plus en plus étroitement pour moi : on a pu commencer à voir apparaître, très timidement, des chercheurs de ces cultures « exotiques » venir observer quelques tribus occidentales. Je pense, entre autres, à un des derniers films de Jean Rouch, vu récemment à la télévision, où un africain « ethnographie » les indigènes bruxellois d'une corporation de marchands de la ville ...L'arroseur arrosé : les récits des deux bords feront-ils apparaître une nouvelle lecture en sciences humaines ? Des récits, encore, de « psychanalysés » faisant état de leur cure et du vécu de leur analyste ne sont pas sans susciter une curiosité gourmande, voire complice, de la part des tenants du titre !

On a bien vu, en cours de route, que j'ai centré uniquement mes propos sur ces frontières tremblées de l'altérité que fréquentent sans cesse ethnologue et analyste, non sans avoir parfois quelques velléités de contrebande ! J'ai voulu essayer de mettre en exergue ce qui peut donner corps, matière, épaisseur à leurs récits. Et cette sorte de corporéité apparaîtra, de manière plus ou moins voilée dans les développements théoriques où la pensée créatrice se développera sur ce terreau à plus d'un titre commun dans les deux cas.

Et peut-être, ce faisant, ai-je encore succombé au « péché ... originaire » ? - en parlant, non pas directement du récit lui-même et de son contenu, mais de ce qui, en deçà, dans ses abysses, pourrait permettre de comprendre un certain nombre de paramètres de sa mise en forme.

 

Jacqueline Monfouga-Broustra - Ethnologue - Psychanalyste

Conférence - 1995

 

 

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Notes et bibliographie

 [1] -  Cette lettre est consultable page 97 dans la revue Critique de janvier-février 1999, numéro spécial consacré au célèbre ethnologue. En voici quelques extraits :

« Nous sommes installés... avec un groupe d'une vingtaine de Nambikwara .. probablement la même troupe.. qui a massacré la mission protestante de Juruana.. le premier contact avec la phonologie  Nambikwara est désespérant .. nous resterons ici .. trois semaines environ.. attendant notre troupe de boeufs et de mulets .. ensuite nous mettrons quinze jours à atteindre Vilhana .. les conditions (qui ont servi à) établir mon budget sont (complètement différentes) .. l'hostilité permanente qui règne .. m'a obligé à augmenter .. la troupe, les salaires, les vivres, les bêtes de charge .. au terme du voyage, je n'aurai plus rien pour assurer le retour de mes hommes, de nous-mêmes et des collections .. je suis donc obligé de vous demander un crédit supplémentaire .. sans quoi nous pourrions être immobilisés sans ressource au début des pluies..» - retour -


 [2] - Bastide Roger, page IX de sa préface à :
 Monfouga-Nicolas Jacqueline, Ambivalence et culte de possession, Paris, éd. anthropos, 1972 - retour -

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