Université St Joseph - Ecole de Traducteurs et d'Interprètes de Beyrouth - Université Libanaise

Résumé de la Communication donnée aux VIe Journées scientifiques de Beyrouth.

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Traduction et médiations interculturelles

en situation ethnopsychanalytique.



spaceL'Association Géza Róheim propose des actions de médiations interculturelles dans les secteurs de la santé, du social et de l'éducation. Ces actions sont destinées aux populations migrantes ou d'origine étrangère et se font dans la langue maternelle des personnes concernées.

spaceLe dispositif de ces médiations ou consultations, s'il s'agit de patients, est particulier dans la mesure où il est "groupal". Plusieurs personnes d'origines ethniques ou culturelles différentes y participent. Elles ont la tâche d'associer culturellement sur ce qui se dit entre les consultants et l'animateur (ou thérapeute) par l'intermédiaire d'un médiateur-interprète.

spaceL'expérience accumulée depuis quatre années nous a confrontés à certaines problématiques de traduction et de communication. Je ne suis pas linguiste ou spécialiste d'un domaine apparenté et je suppose qu'il existe beaucoup de travaux se rapportant à ce qui va être présenté. Nous les avons choisis en raison de leur exemplarité et cela, relativement à leur fréquence d'apparition et à leur diversité.

space1. Question autour d'une association. Une patiente algérienne nous est envoyée par un service de rhumatologie qui l'avait rencontrée pour des douleurs articulaires. Cette patiente expliquera en arabe qu'elle a mal aux articulations ( francisé : mafasel) et la médiatrice-interprète expliquera que ce mot renvoie aussi en arabe à "séparation" (fasala). Cette association renvoie à une représentation de l'articulation différente du français qui renvoie plutôt au lien, à la jonction. Cette "discussion" sur la traduction (traduite à la patiente) entraînera un discours sur la séparation d'avec sa famille encore en Algérie et très rapidement une amélioration considérable de ses douleurs articulaires. Ici, la question de la traduction enrichie de commentaires permis par la structure de la langue est en soi quasiment un acte thérapeutique.

space2. Question de l'incidence du "décalage" du niveau signifiant non pas tant au niveau signifié qu'au plan culturel dans lequel il est inséré. C'est par exemple le cas du "Je" vietnamien qui est bien traduisible en français mais avec la perte des informations associées telles que la place respective des locuteurs dans les relations familiales et dans les rapports d'âges. Un autre exemple peut être représenté par le mot cousin qui est différencié en arabe et pas en français selon qu'il s'agit des lignées maternelle et paternelle. Une "bonne traduction" en français d'un je ou d'un cousin peut dissimuler une erreur, une caractéristique ou un lapsus pourtant signifiant dans la langue du consultant. Ainsi, un locuteur vietnamien, aîné dans sa fratrie, a pu ne pas se positionner ainsi dans des expressions relatant des relations avec des membres de sa famille. Ou encore, tel patient maghrébin parlant de son mariage avec une cousine fait une confusion entre les lignées maternelle et paternelle. Cela n'est pas anodin quand on sait que le mariage préférentiel peut être selon les cas entre cousins croisés ou parallèles.

space3. Question du champ culturel dans lequel un mot s'inscrit. Dans une langue africaine (songhay-zarma) le mot haanyon peut être traduit en français diagnostic et/ou divination mais le choix de l'un ou l'autre renvoie dans un cas au champ thérapeutique et dans l'autre cas à celui de la religion. Il est bien évident que dans une relation interculturelle ce choix va impliquer des orientations différentes. Il en est de même par exemple pour le ndöp des populations wolofs ou lebous du Sénégal. L'école psychiatrique de Fann à Dakar a rendu célèbre cette pratique mais en focalisant son attention sur l'aspect thérapeutique or le ndöp peut être aussi considéré comme un culte d'alliance et d'initiation avec des esprits ancestraux, les rab. Par rapport à ce dernier terme, rab, comme d'ailleurs par rapport au djinn des sociétés musulmanes, au neak ta cambodgien, au phi laotien auxquels bien sûr je pourrais ajouter quantité d'autres entités, nous avons pris le parti de ne pas tenter de les traduire mais de les intégrer à notre vocabulaire. Une brève illustration clinique peut le justifier. Un patient marocain nous explique dans un premier temps en français qu'il est possédé par le diable mais, dans un deuxième temps et cette fois en arabe, qu'il s'agit d'un djinn de genre féminin. Il est bien évident que les représentations "mentales" sont bien différentes. Plus encore, et bien que je ne puisse développer cela ici, la question de l'étiologie des troubles est radicalement différente. Cette position renvoie en effet à la question complexe entre un mot et un système de représentations culturelles qui lui est implicitement attaché. Il nous semble que traduire, pour reprendre un lieu commun ce ne serait pas seulement trahir mais ce serait aussi effacer ou altérer un univers culturel.

space4. Question de l'usage d'un code linguistique. Beaucoup de personnes originaires du Maghreb qui nous consultent font référence à la notion de djinn. Ce mot pourrait être traduit par génie- esprit- invisible etc. mais aucun n'est réellement satisfaisant pour les raisons que je viens d'exposer et sur lesquelles je pourrais revenir si vous le souhaitez. Ce que je veux souligner ici c'est le fait que ce mot n'est pas spontanément utilisé car son évocation elle-même pose problème, aussi est-il convenu de lui substituer implicitement des expressions comme "les autres", les musulmans etc.. La traduction implique ici une médiation culturelle débordant le seul cadre linguistique puisqu'il s'agit pour l'interprète de nous dire une non-traduction pourtant révélatrice d'un message.

spaceCes expériences rencontrées dans le cadre de médiations interculturelles nous ont appris une chose fondamentale et qui pourrait être utile à d'autres : discuter des difficultés mêmes de la traduction avec les personnes concernées possède en soi une valeur de communication extraordinaire, valeur qui dans certains cas et dans le domaine qui nous occupe, la clinique, a pu être thérapeutique. Mais on sait qu'en grec ancien, therapeuein, ce n'est pas simplement soigner, ce peut être aussi honorer et prendre soin de ses hôtes.

Conclusion.

spaceJe voudrais terminer sur une question. Traduire le récit des affres d'un voyage d'exil, d'un génocide, de la torture ou de la guerre quand on a soi-même vécu une expérience comparable est une situation qui ne peut qu'aller au-delà des mots. A l'heure des traductions automatiques et sans tomber dans une sorte de pathos généré par ces situations extrêmes, enfin dont on espère qu'elles le soient, n'y aurait-il pas à s'interroger sur les impacts mêmes de l'acte de traduire sur le fonctionnement psychique des traducteurs ?

Fermi Patrick. Psychologue clinicien, Président de l'Association Géza Róheim. Bordeaux - France.

 


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© Association Géza Róheim - Fermi Patrick - 17 septembre 1998.space08/03/13