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Inobservance, soumission et muslimûn ? Sans revenir aux diverses catégories bachiques, qu’elles soient hédonistes, fatalistes ou légalistes, voire animées par quelque repentir existentiel ou eschatologique, qu’en est-il de l’attitude des consommateurs d’alcools dans leur environnement social, leurs vécus et leurs représentations. Il a été souligné auparavant l’existence d’une intériorisation ambiguë de la prohibition et des tabous qui frappent l’alcool dans l’imaginaire social marocain. Cela étant rappelé, certain ‘consommateurs’ communs, de ceux que j'ai eus à fréquenter et à observer, quand bien même seraient-ils convaincus d’agir en ‘transgresseurs’, ne se considèrent nullement comme actants contre l’islam. Ils ont certes, conscience d’être dérogeants par rapport à un potentiel harmonisé du sacré, d’être inobservants, serait-ce pour une recommandation divine. Mais continuent de s’affirmer musulmans par l’observance de la quasi-totalité des piliers de leur islamité (chahada - profession de foi islamique, la prière[25], le jeûne durant le mois de Ramadan, la zakat - impôt canonique - et le pèlerinage, quant cela est possible). Rappelons que la religiosité des marocains musulmans se manifeste aussi par d’autres observances, rituels hétérodoxes (voir ci-dessus, in liminaire) et, qu’ils considèrent le tout comme totalité dévotionnaire. Ainsi l’acte de boire l’alcool[26], n’aurait pas dans l'esprit du 'buveur' de gravité transgressionnaire majeure, comme le serait le rupteur du jeûne, le non-contributeur à l’aumône légale, et autre abdicateur[27] et renonciateur de l’Absolu divin. Ici comme ailleurs, les principes d'équivalence et d'analogie sont souvent doxalement invoqués, dans les rhétoriques simples ou savantes. D'autres consommateurs, insistent-ils[28], n’ont ni de sentiment de culpabilité, de renier l’ordonnancement divin, ni de perturber la cohésion de la communauté, si ce n’est de leurs infortunes immédiatement terrestres, d'ici-bas. Ils ne semblent souffrir d’aucune menace d’une sanction immanente et transcendantale. Des alcooliques manifestent parfois, quelques inquiétudes d’enfreindre l’interdit, non pas seulement d’Allah, principe de verticalité individualisée, mais aussi et plus immédiatement de leur médecin traitant, et souvent encore de la sanction humiliante, inhérente du regard - contrôle - social (Prééminence d'une sociabilité horizontale contextualisée, débouchant sur un redéploiement cognitif et existentiellement négocié ? (J'entrouvre une hypothèse/piste)). Parlant de sociabilité, j'évoquerai également l'idée d'efficacité groupale qui participe avec la foi personnelle de l'alcoolique, à son maintien dans l'exercice des célébrations de la religiosité ambiante, comme signe de cohésion sociale, non altérable par la dépendance éthylique individuelle. L'alcoolique demeure ainsi liée au groupe, et, à la communauté (Umma) à travers ses représentants religieux locaux, fqihs, imams et autres pieux notables ne manqueront jamais de l'inviter à retrouver intégralement Dieu (rjou’ ila allah) tout en priant pour lui et sa salutaire « guérison ». Enfin quand il y a conscience d’une transgression, elle n’est ici considérée qu'objectivement pragmatique. Certes, pour des accoutumés, s’abstenir de boire l’alcool, 'par la grâce miséricordieuse de Dieu (ar-rahmane ar-rahim), son pouvoir libérateur, de guérison (affa’) et de sa guidance (hada)'[29], ils s’épargneraient l’immanence d’une sanction ... relative aussi à la dégradation de leur organisme, de leur infortune familiale et de l’estime communautaire... et ce, dans l’espoir ‘d’êtres parmi les triomphants’ en recouvrant leur santé, leur dignité sociale. Mais quelles sont les conditions socio-objectives qui favoriseraient de pareilles représentations, interprétations, ‘transgressions’ ? Quelques éléments de réponses[30] seront tentés dans ce qui suit, à partir d’une configuration historico-sociale composite (système de valeurs et de représentations, systèmes négociés en permanence par de multiple - et subtiles - articulations entre différentes modernités historico-culturelles[31]). Après ce rappel de différentes catégories discursives qui délimitent le statut du vin, voyons maintenant ce qu’il en est dans un pays déterminé, en vous proposant le Maroc[32].
Maroc : « Verses … et controverses ! » A l'instar des pays riverains de la Méditerranée, le Maroc dispose d'atouts favorables pour la culture de la vigne. Déjà pendant la présence romaine, il a été attesté d'une importante production du vin. A l'islamisation du Maghreb, aux premières années du VIIe s., cette activité agricole et la consommation de toutes sortes d'alcools vont être suspendues et frappées d'interdit, sans pour autant les faire totalement disparaître. La colonisation française que connaîtra le Maroc au début de ce siècle, va relancer la production et la commercialisation des alcools pour l'exportation. Celle-ci mettra en place tout un dispositif juridique, financier et organisationnel, qui porte d'une part sur la nécessité stratégique d'épargner les marocains musulmans[33] de cette activité, et d'autre part de stimuler l'économie coloniale en général, avec comme principal débouché la métropole. Au lendemain de l'indépendance, le Maroc va conserver tout l'édifice colonial de cette activité commerciale en la considérant comme un des piliers fondamentaux du développement économique du pays (emplois, rentrée de devises et le secteur touristique), et ce en la maintenant telle quelle avec ses propres incohérences coloniales.
Éthique d’un marché éthylique : ambiguïtés institutionnelles Aux niveaux religieux et juridique, la conservation de cette activité commerciale, depuis l’indépendance, est source de confusions, de contradictions et de lacunes graves. D’autant plus que les institutions de gouvernement structurent, makhzénisent le tout social en étant elles mêmes structurées, légitimées par le croisement de différentes sources d'autorités. A leur tête, le chef de l’État, est-il à la fois chef politique et chef religieux, musulman, commandeur des croyants et descendant direct du Prophète; professant aussi et dynastiquement le malékisme, une des doctrines, la plus explicite en matière des prohibitions de l’alcool. • Ainsi en ce qui concerne l’exercice du commerce des boissons alcoolisées par des musulmans, la législation marocaine observe un certain mutisme et un certain libéralisme qui très vite sont interprétés en pratique comme possibilité de l’exercer par quiconque[34]. • Le législateur interdit timidement aux seuls exploitants des débits de boissons de vendre ou de donner gratuitement de l’alcool à des marocains musulmans. Ce qui laissent entendre que ces derniers peuvent se le procurer en dehors des ces établissements. • D’ailleurs cette interdiction n’est que formelle, puisqu'en pratique les dits-établissements ne sont en majorité, sinon en totalité, fréquentés que par des marocains musulmans. • Quant à l’application des sanctions[35] prévues par la shariâ, hormis les cas d’ivresse manifeste et publique, il n’y a pas d’infraction, aux yeux du législateur[36]. • Ainsi un marocain musulman, se trouverait, même en état d’ébriété avancée, plus protégé à l’intérieur d’un Bar, jusqu’à ce qu’il le quitte pour se retrouver exposé au risque d’être inculpé pour ‘ivresse manifeste et publique’. Le Bar serait-il un espace du haram, donc interdit à la fréquentation par des musulmans ou alors, un espace haram, une extra-territorialité dotée d'attributs sacrés d'inviolabilité - de tout atteinte coercitive - et de protection ? • Autre contradiction : on sortant d’un magasin d'alcools, avec un produit vinique, et cela même discrètement, un marocain musulman peut être inculpé par la police des mœurs pour possession d’un produit ‘autorisé’ seulement aux non-musulmans, alors que le magasin, géré par un musulman, qu’il vient de fréquenter, exhibe toutes sortes d’alcools, publiquement et en abondance, et cela au sein de Dar al-Islam (monde musulman sous juridiction islamique). • Autres paradoxes : la majorité de ces établissements est actuellement gérée par des marocains musulmans, alors que du temps du Protectorat français, il leur était totalement et formellement interdit[37] de les exploiter. ‘Cette France-là’[38] serait-elle plus scrupuleuse que ne l’est l’actuel État musulman ? La légitimité politico-religieuse de ces deux formes de gouvernements serait-elle tant divergente ?
Conséquences socio-économiques Aujourd’hui le commerce des boissons alcoolisées est loin de réaliser les buts économiques escomptés. D'abord parce que la production décroît sensiblement et l'exportation connaît des problèmes de concurrences internationales insurmontables, et d'autre part, le législateur marocain n'a pas mis sur place des mesures efficaces pour protéger la société contre l'alcoolisme tout en respectant les prescriptions religieuses, dont d'ailleurs il est le garant. D'où actuellement l'écoulement sur le marché local de plus de la moitié de la production des vins, de la totalité de celle des bières, production locale de sociétés (Sincomar, Brasseries du Maroc…) dont l’État est un des gros actionnaires, et de l'importation d'une quantité élevée des alcools forts, avec parfois aussi de vins et de bières ordinaires pour satisfaire la demande interne. Cette situation traduit la croissance de la consommation des boissons alcoolisées par la population marocaine. L'établissement de l'habitude de l'alcoolisation de la société est aujourd’hui une réalité, qui n'est plus le propre des soldats d'autrefois, et que la pandémie alcoolique se répand même dans un pays musulman, contrairement à ce qu'on pourrait croire. Et comme un peu partout, les causes de cette alcoolisation sont diverses. Au Maroc, la consommation d'alcool est donc un fait de société autant qu'un fait individuel, qui a son origine dans des conditions culturelles et socio-économiques désarticulées, voire de marginalité identitaire désenchantée. Quelle soit présente, de façon manifeste et/ou latente, et pratiquée comme expression d’un certain ‘art de vivre’, d’une modernité plus ‘libérale que traditionnelle’, d’un redéploiement ostentatoire et festif de type potlatch perverti, d’un simulacre d'occidentalité, voire d'un orientalisme (!) pseudo-mystique, elle s’avère plutôt - et plus densément - comme une alcoolisation de misère, qui ‘servirait’ comme dérivatif[39] d'une vie pénible, d'un interminable mal-devenir. Au Maroc, les dégâts dus à l’alcoolisation sont nombreux. Et quand les manifestations de la dépendance envers l'alcool varient d'une société à l'autre, d'une catégorie sociale à une autre, les effets n'en demeurent pas moins les mêmes. Ici ils se manifestent à plusieurs niveaux : • au niveau de la criminalité, de la délinquance et autres formes de déviances, les tribunaux sont encombrés d'affaires dont l'alcool est la cause immédiate[40]. Les prisons marocaines sont plus occupées par des prisonniers, incarcérés pour état d'ivresse publique et manifeste et autres délits aggravés par l'alcool, que tout autre motif d'inculpation[41]. • Au niveau des accidents de la circulation, il s'avère que le facteur alcool est le plus déterminant. Les routes marocaines occupent un rang mondial très peu flatteur, avec une moyenne annuelle dramatique - sur les vingt dernières années - de plus 2000 tués et 30.000 blessés, et plus 3000 morts avec 12.000 blessés graves en 1998. Les accidents provoqués, en état d'ivresse reconnue dans les statistiques officielles, varieraient entre 3% et 11 % selon les années, tout en occupant toujours le 2e rang après les causes dont ‘les facteurs physiques ne sont pas identifiés’ (!), ou d’autres infractions insuffisamment identifiées tels l’excès de vitesse, les défaillances mécaniques des véhicules, les dépassements défectueux et la surcharge. (le Matin du Sahara, quotidien marocain, du 18.06.1999) • Sur le plan de la mortalité et la morbidité, le bilan s'aggrave davantage par les conduites alcooliques provoquant des cirrhoses du foie et autres atteintes neuro-psychiatriques. Ainsi, les hôpitaux assument, même avec une participation familiale, la lourde charge des malades, des blessés, d'accidents de la circulation, de travail et autres conséquences onéreuse de l’alcoolisation. • Certaines catégories sociales traditionnellement évacuées par une hiérarchie de type agnatique, commencent à être atteintes par ce fléau, il s'agit précisément des femmes, souvent encore jeunes, comme d'ailleurs leurs correspondants masculins, • le développement de la prostitution féminine et masculine, • Enfin d’innombrables problèmes sociaux et familiaux, chômage, faillites économiques, rejets et damnations parentales, divorces et autres fréquentes répudiations sociales... De ce bref constat, on retiendra que le système réglementaire régissant le secteur des vins et alcools, hérité pour la quasi-totalité de la période coloniale, est actuellement inadapté et vecteur de l'intoxication, supplémentaire à d'autres stupéfiants, de la société marocaine. Cette situation n'est pas encore jugée suffisante par les décideurs politiques pour reconsidérer cette activité commerciale, ni pour résorber ses effets pervers, les non-sens économiques et les désastres sociaux qu'elle génère, ni pour mener une véritable lutte contre l'alcoolisme, une lutte qui fait ailleurs l'objet de vastes compagnes nationales et internationales, en établissant des mesures de prévention et de prise en charge des malades, et en promulguant des lois de répression, à l'instar de nombreux pays, chrétiens voire …. musulmans. Jusqu'à quand et comment persisteront-elles encore, ces ambiguïtés[42], avec leur cortège d'in-cohérences... 'dé-composites' ?
Et Seul Dieu Est Connaissant. |