
Du Coran au Hadith puis au Croyant Considéré comme le texte de base intangible, le Coran a été complété néanmoins par une deuxième juridiction (Science de la Tradition) qui puise d'autres éléments législatifs dans l'exemple du Prophète et de ses Compagnons. Une troisième juridiction - exégétique, herméneutique, jurisprudentielle - fut instaurée par la communauté des savants en introduisant d'autres principes apodictiques. Ces principes ont été élaborés comme réponse consensuelle (Ijma') à des conjonctures sociales précises, ou suivant 'l’intérêt commun' (Maslaha, istislah ), l’interprétation personnelle (ra’y ), et le raisonnement par analogie (qiyas ). Une anthropologie juridique de la sharia (droit) islamique et des droits coutumiers, et de leurs intériorisations collectives, étant encore refrénée, 'impensée' - voir des problématisations prometteuses, de Ali Abderrazik, 1925; Mohamed Arkoun, 1984, Mehdi Elmandra, 1990, Mohamed Tozy, 1990[7]- je ne me référerai pas à la troisième source de la normativité islamique pour des raisons de controverses inhérentes à la scolastique, qui dépassent largement mes compétences, d'autant que l'objet initial de cette étude fort limitée[8], consiste à explorer les deux premiers registres en matières de licéité / illicéité / représentations de l'alcool, en soulignant ce qui a été dit par Dieu, par le Prophète et par des traductions agissantes plus ou moins communes, populaires. Les prescriptions normatives de la révélation islamique ont introduis dès leur avènement (à partir de 622 J.C.), un changement révolutionnaire dans l'histoire du commerce et de la consommation des boissons alcoolisées. Et malgré quelques controverses doctrinales, les préceptes coraniques auxquelles leur sont associés les hadiths (paroles) du prophète sont clairs et nets. Si les premiers interpellent, raisonnent et persuadent le croyant de la souillure, la turpitude, l'égarement et l'abomination que représente la consommation du vin, les seconds condamnent non seulement la consommation mais aussi la commercialisation des alcools en général comme haram, illicites, donc interdites. Ainsi, les gestionnaires officiels de la religion officielle, considérant la complémentarité de ces deux corpus[9], traitent toute personne tentée de renier l'interdiction de l'alcool, quel que soit le 'pré-texte', comme un mécréant, un apostat et un abjurant d'un des fondements de la "religion" (dont Dr. Bousserouel, 1997:130) Les prescriptions coraniques Lors de l’avènement de l'islam, en la péninsule arabique, les populations locales consommaient différentes sortes de boissons alcoolisées[10] extraites du blé, de l'orge, des dattes, des raisins frais ou secs, du miel et du maïs (mizra). Ils ne manquaient aucune occasion, semble-t-il, si bien que l'ivresse et l'ivrognerie étaient permanentes, dégénéraient des scandales fréquents, et entraînaient certains consommateurs vers d'autres conduites plus déviantes, l’inceste[11], la pédérastie et autres violences sur soi et sur autrui, ainsi qu’on s’adonnait aux jeux du hasard. Même les nouveaux convertis à l'islam et à leur tête les compagnons du prophète, en consommaient lors de réunions de commentaires des premiers textes révélés, ce qui les entraînaient à commettre quelques fois des imprudences dans la prière[12]. En effet, des sourates traitant du vin, la première révélée (Sourate XVI, verset 69), nous porte à considérer que la consommation du vin et de ses conséquences sociales ne préoccupaient aucune autorité annonciatrice de l'islam, dans ce premier verset, le vin est plutôt célébré comme un signe de la faveur divine envers l'humanité : " des fruits des vignes et des palmiers, vous prélevez ce qui enivre et l'attribution [est] profitable.." Mais les conséquences de l'ivrognerie, se manifestant de plus en plus et de surcroît dans des espaces sacrés, amèneraient un changement d'attitude. La sourate II qui traduit ce sentiment, et particulièrement les versets 216-219, annoncent : " Ils t'interrogent sur l'alcool et sur le jeu d'argent. Dis : " En l'un comme en l'autre résident un péché grave et certaines utilités pour l'homme, mais dans les deux cas, le péché l'emporte sur l'utilité". Plus tard, Allah revient encore sur ce thème, car visiblement cette révélation n'a pas été comprise comme une interdiction programmatique, les habitudes des croyants d'alors demeurèrent inchangées provoquant même des confusions graves dans l'exercice des prières. Dans une troisième révélation, Allah va donc interpeller les croyants, dans la sourate IV, verset 43 : " Vous qui croyez, n'approchez la prière ni en état d'ivresse, avant de savoir ce que vous dites, ni en état d'impureté ..." Mais cette recommandation coranique n'eut toujours pas été observée comme une recommandation prohibitive du vin, et ce jusqu'à la révélation des versets 90-91 de la sourate V qui considère l'alcool comme une abomination et intime l'ordre de s'en abstenir, sans pour autant l’interdire explicitement: [90] " Vous qui croyez, l'alcool, le jeu d'argent, les bétyles, les flèches (divinatoires) ne sont que souillure machinée de Satan... Écartez-vous en, dans l'espoir d'être des triomphants ". [91] " Satan ne veut qu'embusquer parmi vous la haine et l'exécration sous forme d'alcool et de jeux d'argent, vous empêcher de rappeler Dieu et de prier. N'allez-vous pas en finir ?" . Voici rapidement rappelée la série des quatre uniques révélations relatives directement à l’alcool (voir texte en arabe, la langue du Coran, dans l’annexe A), et sur lesquelles s'appuient en partie, et les commentateurs attitrés du Coran, les différents législateurs de la normativité religieuse et les gens communs quand ils ne confondent pas le révélé divin avec le dit prophétique, voire le prononcé des gestionnaires du religieux. Les prohibitions prophétiques de l’alcool Comme il est de coutume dans la tradition théologique, ce corpus de règles coraniques est ‘complété’ par les hadiths (les enseignements du prophète) qui sont rapportés par des biographes plus ou moins authentifiés[13], du moins ceux dont les propos sont retenus comme sains (çahih) ou probants (hassan), il en résulte qu'en associant ces deux corpus, les écoles théologiques et juridiques, et leurs différentes doctrines, qu'elles soient d’obédience sunnites, ou shiîtes, tous déclarent ‘haram’ (interdits, illicites) la consommation et la commercialisation des boissons alcoolisées et que la transgression de cet interdit serait un grand péché. Les Hadiths désignent toute tradition rapportant les paroles (aqwal ) ou les actes (af‘al ) du Prophète ou son approbation tacite (taqrir) de paroles prononcées ou d’actes accomplis en sa présence, ils opèrent de la même manière qu'une directive divine, ce qui confère à ses paroles et à ses actions une valeur normative et apodictique. Le hadith a donc fini par englober toute la tradition musulmane (sunna). Alors après avoir signaler ce qu’il en est dans le Coran, à savoir une série de manifestations, de recommandations divines, intervenues par étapes, de façon graduelle et pédagogique, tellement l’objet de ces prescriptions était ancré dans le vécu collectif d’alors, que nous rapportent le corpus de la tradition, les hadiths, et plus précisément les commentaires et l’autorité du prophète à propos de l’alcool[14], en voici quelques-unes de ses prescriptions, manifestement prohibitives : • «Toute boisson susceptible d’enivrer est illicite, en si petite quantité que ce soit » « Kull muskir haram, kathiruh wa qaliluh » Hadith rapporté par Al Bukhari et Muslim. • «Dieu maudit le vin, celui qui le presse, celui à qui on le presse, celui qui le boit, celui qui le prend, celui à qui on le prend, celui qui le vend, celui qui le sert et celui qui à qui on le sert » Hadith rapporté par Al Bukhari, • «Le vin est la clé de tout mal » Hadith rapporté par Ibn Hanbal et Ibn Maja. • «Quiconque boit le vin en ce monde et ne s’en repent pas, n’en boira pas[15] dans l’autre monde » Hadith rapporté par Al Bukhari. • «Celui qui croit en Allah et au jugement dernier, ne doit pas boire l'alcool". Hadith rapporté par El-Bukhari • «Maudit soit celui qui boit, achète, vend du vin ou incite les autres à en boire ». Hadith rapporté par Abu Daoud, Ibn Maja et Ibn Hanbal. • «Maudit, est également, celui qui donne le vin à titre gratuit et celui profite des fonds qui reviennent de sa vente » Hadith rapporté par Tirmidhi. • «La prière de celui qui boit du vin ne sera pas acceptée par Allah » • «Boire du vin est incompatible avec la foi »; Hadith rapporté par Al Bukhari • «Il est déconseillé de l’employer comme remède»; Hadith rapporté par Muslim et Ibn Hanbal. Controverse doctrinale La prescription prohibitive qui se dégage de ces hadiths ne fait l’ombre d’aucun doute dans l’esprit des savants théologiens. Toutefois, il existe une controverse doctrinale entre une majorité d’interprétateurs (herméneutes) qui se veulent des ‘théologiens littéralistes’ et plus autorisés que quiconque, et une minorité qui se veut simplement ‘fondamentaliste’, des homo-religiusus, pétris par la foi et le sacré, de l’immanent transcendé, dans le sens de Mircea Éliade (Le sacré et le profane). • Ces derniers divergent des premiers, en ce sens que le texte divin, le Coran, ne condamnerait pas le vin comme il l’a fait pour d’autres conduites alimentaires (cf. annexe A5, le Verset: 3 de la Sourate V: La Table Pourvue). En effet, le musulman est soumis à une série d’interdits alimentaires et de rituels sacrificiels[16] : prohibition du sang, de toute viande non saignée, de viande sacrifiée à d’autres qu’à Dieu[17], et particulièrement du porc ( et du sanglier ?) qui est formellement et explicitement interdit, qualifié de haram, illicite. • Quant au vin, Dieu recommande[18] ‘seulement’, après lui avoir reconnu quelques avantages, de l’éviter et de s’en éloigner pour être parmi les prospères. • Dieu aurait-il employé par hasard des mots différents pour deux modes d’interdits ? Pourtant la culture, la vinification, la fermentation et la consommation de certains produits agricoles (céréales, palmiers, vignes...) étaient plus courantes, plus quotidiennes que ne l’était l’élevage du porc, plus lourdement frappé d’interdit (!?). • Il est souvent mention des principes fondamentaux - fondamentalistes - en matière de ce qui est licite et de ce qui ne l’est pas, en soulignant que Seul Dieu peut permettre ou interdire. Et que donc rien n’est illicite, sauf ce que Allah, le Législateur, a interdit de façon catégorique [19]. • Enfin, il est souvent invoqué, par le biais d’une rhétorique plus moins ambivalente, la position d’une des quatre grandes écoles théologiques, l’École Hanafite [20] qui a toléré la consommation modérée de l’alcool, comme remède [21]. Ceratins juristes hanafites du XVIe siècle, professaient que le vin « était seulement le jus fermenté de la vigne », et qu'il ne relèverait d'aucune prescription prohibitive coranique (Louis Gardet, 1977:123)[22]. La littérature bachique Une autre controverse persiste, relative à la littérature bachique d’avant et d’après l’avènement de l’islam, et particulièrement la créativité poétique qui fait l’éloge du vin, dans des réunions restreintes, les cours des califes, où l’on consommait en abondance du vin, comme s’il n’avait jamais été prohibé par qui que ce soit. Cette représentation a de quoi troubler effectivement l’esprit de plus d’un. Beaucoup des ces poèmes sont répertoriés comme des khamriyyates (bachiques) parce qu’ils convoquent l’ivresse du vin en l’insérant dans des constructions figuratives ou philosophiques du réel, de l’intériorité individuelle et de l’imaginaire collectif. Il y aurait en fait deux genres poétiques qui se disputent ou se partagent ce registre bachique : • ceux qui expriment directement des motivations purement bachiques, hédonistes, libertines, licencieuses (Ibn Kutaiba, Al-Mughira, al-Tharwani, Abu Nawas, Omar al-Khayyam[23], Ibn Sayhan.... ) et autres fins poètes, buveurs invétérés, amateurs de jouvenceaux (ghilman) et autres passions, qui d'ailleurs furent souvent en butte à la répression conjoncturelle et fluctuante de certaines autorités gardiennes de la morale officielle. • et ceux qui lui substituent - discours substitué - leur quêtes décisives du bonheur divin, les mystiques, comme Ibn al-Faridh[24] (voir sa rhétorique dans l'annexe B), l’Amir Abdelkader, ou des poètes marocains du Malhûn, pour qui «le vin devient émanation de Dieu, et l’ivresse est oubli de tout ce qui n’est pas Lui » La culture bachique couvre ainsi un large panel de l’existence, «du matérialisme à la quête de l’absolu ». Peut-être n’a-t-elle jamais cessée d’être le «champ d’expériences multiples... fondées sur un même désespoir existentiel » (Bencheikh J.E., in EI: 1978 :1037).
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