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L'enfant, sa famille et l'exil
D’un point de vue
transhistorique, on peut considérer qu’une culture ne meurt
pas ; elle se transforme, se remodèle, intègre et compose
de nouveaux éléments, se débarrasse de ce qui devient
obsolète. Les cultures dites musulmanes n’échappent pas à
cette règle. Telles un tissu brodé de mille et un fils, elles ne
cessent de se recomposer tout en restant imprégnées d’un
élément majeur : l’islam. En tant que vécu quotidien
indissociable du reste de la vie sociale, du dogme constitutif des
lois, des règles sociales et des croyances, l’islam participe -
entre autres registres - à la construction de la personnalité en
inscrivant l’individu, corps et âme, dans le sillage des liens
signifiés par sa famille et par sa culture de référence.
Quand il est confronté aux difficultés d’ordre
familial, le vécu des musulmans en Europe se heurte fréquemment
à des malentendus qui empêchent, de la part des institutions
socio-éducatives, une évaluation et un accompagnement adéquats.
Ces familles en difficulté se réfèrent tout naturellement aux
repères culturels en usage dans leur pays d’origine, où le
quotidien est une mosaïque de références inséparables des
croyances religieuses, traditionnelles et scientifiques (i.e.
technologies médicales).
L’avènement des enfants peut alors soit enrichir
le vécu de la famille (en instaurant un seuil, sorte de marquage
cohérent entre les mondes intérieur et extérieur), soit le
contester et introduire des confusions d’ordre social et
psychologique à la frontière du dedans et du dehors, exprimées
par des symptômes génériques, des écrans qui montrent tout en
cachant ce qui s’y reflète. Lorsqu’ils sont pris dans les
confins du non-sens, ces enfants exposent inconsciemment leur
corps, qui devient comme une surface sensible aux différents
brouillages qui l’assaillent. Elle se présente alors comme une
interface reliant les mondes intérieur et extérieur pour tenter
de maintenir un équilibre, si précaire soit-il. Par leurs
symptômes, ils transforment leur univers de vie (le domicile, le
quartier, la cité) et obligent également leurs interlocuteurs
institutionnels, notamment dans la justice, l’éducation et la
santé, à modifier leur regard et leur fonctionnement.
Par l’exemple ci-dessous, j’ai voulu souligner
l’intérêt heuristique de la traduction des signifiants
culturels dans la relation sociale et thérapeutique. Déchiffrer
les symptômes et rétablir le lien entre les partenaires en
présence est thérapeutique en soi, car cela permet non
seulement de parer aux malentendus de l’interprétation et du
jugement de l’autre, mais aussi de contribuer à la nomination
du “ malheur ” ou de la maladie. De tels malentendus
sont quasi quotidiens dans le domaine des pratiques sociales et
cliniques ; en terme d’économie psychique, leurs
conséquences s’avèrent graves aussi bien pour les familles et
les enfants que pour les professionnels d’accompagnement. Céder
à la dramatisation et à la minimisation, attitudes courantes, ne
permet pas de s’appuyer sur toutes les approches en jeu, d’œuvrer
d’une manière généraliste avec tous les acteurs en présence
et de favoriser la compréhension pour apporter un traitement
singulier.
Illustration
Né en France, Sami a aujourd’hui douze ans. A l’âge
de 5 ans, on remarque à l’école de nombreuses cicatrices sur
son corps et l’on alerte la brigade des mineurs. Bien que l’expertise
médicale ordonnée n’ait conclu à aucune situation de danger,
l’enfant est placé par le juge dans une institution éducative,
à la suite de nouveaux signalements affirmant la “ maltraitance ”
par les parents. Au foyer, Sami attire toujours l’attention du
milieu éducatif sur ses comportements exubérants, et ses
nouvelles traces et enflures. Un autre juge demande une mesure
éducative. Nous avons été sollicité par les travailleurs
sociaux de l’Assistance Educative en Milieu Ouvert (AEMO) pour
évaluer la situation et contribuer à la recherche d’une
solution. Nous avons assuré une médiation technique dite “ ethnoclinique ”,
c’est-à-dire : une intervention ponctuelle auprès de la
famille en présence des acteurs sociaux. Cette intervention est
basée d’une part sur l’usage de la langue maternelle et la
traduction des signifiants culturels, d’autre part sur une
écoute clinique garantissant la dimension intrapsychique des
conflits en présence. A partir d’un récit de voyage, l’histoire
de la famille de Sami s’est révélée porteuse de maints
malentendus.
Fruit d’une éducation sévère, héritage d’une
époque où l’école coranique dans les villages reculés de l’Atlas
était le seul temple d’accès à la connaissance, l’effacement
du chef de famille est assimilée par les travailleurs sociaux à
un “ désordre ” de la personnalité. Ce jugement
mérite cependant une interprétation nuancée tenant compte du
cadre culturel originel, où le rôle du père est largement
secondé par les oncles et autres référents familiaux, notamment
en cas de défaillance. A cela s’ajoute l’esprit fataliste de
ce père qui, en bon musulman confronté à la solitude de l’exil,
s’abandonne au destin face à l’éducation de son fils “ rebelle ”.
Souffrant de malaises psychologiques résultant
essentiellement d’une éducation puritaine, la mère de Sami
trouve un compromis dans la reconstitution, au domicile, d’un
semblant du cadre culturel perdu. Ses filles s’accommodent
raisonnablement de cette situation et réussissent à instaurer
une sorte de passerelle entre la maison et l’extérieur. Elles
obtiennent des résultats encourageants à l’école, servent d’interprètes,
gèrent la paperasse administrative de la famille et les échanges
avec les tiers extérieurs.
Sur le plan clinique, l’effort de construction
psychique chez Sami révélait l’ampleur de ses difficultés d’étayage
psychique, essentiellement par rapport aux limites et à la loi.
Son équilibre précaire est pris dans l’entre-deux d’un
conflit confrontant la langue maternelle à la langue d’adoption,
l’espace maternel (maison, foyer) à l’espace
paternel (extérieur) et, à travers ses symptômes, le Moi
au non-Moi. L’absence de lieu d’affiliation par substitution
(référents familiaux subalternes, voisins) renvoyait Sami à une
impasse identificatoire sous-jacente à la problématique
familiale, tel un feu sournois qui couve sous la brande. Il donne
ainsi l’impression d’être pris dans un piège à double
logique. Comme pour mettre à l’épreuve son équilibre, Sami
investit son corps de façon très marquée en s’adonnant à des
activités physiques dangereuses. Suite à une chute du vélo, il
exhibe encore sur son abdomen un gros abcès et s’amuse à le
gratter en affirmant que ça ne lui fait pas mal. Aussi le
placement de cet enfant n’a-t-il pas manqué de renforcer ses
conduites introverties et de le fragiliser en le soustrayant à l’effort
de conquête de sa position d’aîné, de sa place au sein de la
famille. Son prénom “ Sami ” signifie
pourtant un autre statut : “ accéder à l’âge
de raison, être élu ”.
Dans une société où l’ouverture sur le monde
est un signe d’insertion sociale, les besoins de repères
extérieurs engendrent une quête d’affiliation, notamment
paternelle. La difficulté d’attachement à des réseaux d’amour
et à des personnes signifiant la loi fige le conflit psychique
sur la surface du corps pour le symboliser ainsi comme une limite
en soi entre le dedans et le dehors et un “ tenant
lieu ” de ce qui n’a pu lui être signifié à partir de
la place du père où il est appelé à trouver des
identifications pour sa propre ascension. Le symptôme de Sami est
aussi un épiphénomène qui fait pendant aux autres symptômes
dans sa famille et ce qu’ils interrogent, à savoir les
questions du rétablissement du sens dans une famille migrante et
d’origine rurale, doublement nucléarisée par l’exode en
environnement urbain et par l’émigration.
Du côté de la famille en revanche, ce placement a
été paradoxalement vécu comme une action bénéfique qui n’est
pas sans rappeler le fait de confier, dans le système
traditionnel, l’enfant rebelle à un maître d’école.
Attitude apparentée à une démission et qui a probablement
renforcé chez les référents éducatifs la tendance, avouée, à
la surprotection de Sami. Et bien que les liens avec les
éducateurs semblent lui apporter aide et protection, Sami exprime
néanmoins une ambivalence à l’égard du foyer, lieu de
non-affiliation, et désire vivre avec les siens.
Traduire et restituer
Le recours à la traduction des signifiants
culturels tend à nuancer les perceptions mutuelles entre familles
en difficulté et accompagnateurs. Ce recours spécifique consiste
d’abord à revenir sur les expressions (des uns et des autres)
afin d’en déceler le sens premier, étymologique, pour les
relier à l’univers polysémique des cultures en
présence : culture institutionnelle, culture orale, culture
dite de banlieue, culture bigarrée, culture au sens ancien
(tradition) ou moderne, etc.
Les familles musulmanes migrantes composent bon
gré mal gré avec une variété d’emprunts culturels :
linguistiques, comportementaux, éducatifs, etc. Si elle est
quelquefois source de créativité et d’ouverture, la
coexistence, en écheveau, de ces emprunts se révèle à bien des
égards comme un des facteurs fragilisant le noyau de la personne
et de la famille, surtout dans les milieux défavorisés, durant
les conjonctures difficiles. L’expression du non-sens apparaît
de manière diffuse et inquiétante. La recherche du sens se
heurte à l’inintelligibilité des symptômes qui s’expriment
sous diverses compulsions et traduisent d’abord l’indicible
“ douleur de l’âme ”. Celle d’un sujet et d’une
famille pris dans un réseau de conflits et de confusion de
repères spatiaux, temporels et transgénérationnels.
Restituer le sens pour la famille de Sami revient
à l’ “ aider à faire grandir l’âme ”
(traduction littérale du berbère). Dans ce langage vernaculaire
tout comme dans les dialectes arabo-musulmans, cette expression
signifie l’engagement dans le lien et la volonté de
reconstruire le sens. C’est du moins la traduction que j’ai
pue donner à la demande de cette famille pour expliquer l’intérêt
de ma présence. L’âme, qui veut dire ici “ visage ”,
“ face ”, “ autorité ”, “ honneur ”,
est avant tout une parabole signifiante.
L’âme (en arabe an-Nafs) relate les multiples
aspects psychiques de l’être : son équilibre interne et
la dynamique du lien à autrui. Cette notion se rattache à la
représentation de la santé et de la maladie, de l’ordre et du
désordre, du bien et du mal. En terre d’islam, la nature du “ bien ”
(de “ l’ordre ”, voire de la “ santé ”)
puise sa signification aussi bien dans l’ordre social qui
détermine les relations de voisinage, d’affiliation et de
parenté, que dans l’ordre naturel qui exerce sur l’individu
une influence par l’effet de l’éternel retour des saisons et
par leurs éléments intrinsèques tel le climat, le relief et l’environnement.
L’âme en tant que système est donc intégrée à un microcosme
renvoyant à des organismes plus importants. Un rapport d’analogie
s’établit ainsi entre l’individu et les univers auxquels il
se rattache : le corps, le langage, le cosmos et les
symboles.
L’équilibre de cette famille est donc
tributaire d’une harmonie générale relayée par des facteurs
à la fois internes et externes. Les premiers renvoient à la
vulnérabilité psychologique et les seconds à l’importance de
la protection vis-à-vis d’un monde extérieur qui s’est
révélé pathogène. L’analyse de ces facteurs souligne
notamment la représentation d’un Moi moins réductible à l’espace
interne du corps qu’à une notion d’intériorité psychique,
incontestablement plus étendue que celle développée en milieu
biomédical et en psychanalyse. La représentation d’un univers
psychique ramifié trouve ses racines dans la référence
implicite à la culture islamique traditionnelle où les notions d’individu
et de personnalité cèdent le pas à celle de la communauté et
ses réseaux d’appartenance.
Cette lecture nous interroge sur la nature et les
modes de transmissions des pensées et des pratiques véhiculées,
en exil, par toute famille en perte de référence. Car si lien il
y a entre culture et tradition, c’est bien par le truchement d’une
transmission ; équation supposant qu’il n’y a de “culture”
(au sens populaire du moins) que s’il y a tradition, de
tradition que s’il y a transmission et de transmission que dans
le lien social.
La communication entre ces familles dont l’intégration
est une question de générations (historiquement, c’est la
3ème génération qui s’intègre parfaitement) et les
institutions du pays d’accueil est entachée de
malentendus voire même de violences ; chaque partie se
trouve dans l’incapacité d’assimiler le langage, les
manières d’être et de vivre de l’autre. Ce qui se traduit
par la difficulté de trouver une citoyenneté commune. Moment qui
a été dépassé, pour la première fois, dans la joie et l’étonnement
général, à l’issue de la coupe du monde gagnée par une
équipe française, “ multicolore ” et
multiculturelle, quand les “ beurs ” criaient
victoire en brandissant le drapeau tricolore. Première catharsis
d’une société à la recherche d’une réconciliation avec son
passé, son présent et ses idéaux : terre de racines, du
renouveau, d’asile, de liberté de culte et d’opinion...
Texte paru dans
Cultures en Mouvement, n° 13 déc. 98.
Voir les
publications de Taoufik Adohane au bas de cette page. |